L’extraordinaire constat de Merkel

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L’extraordinaire constat de Merkel

Samedi, une interview de la chancelière Merkel, sur la chaîne ZDF, a été diffusée. Cette interview porte sur divers sujets, dont celui de l’espionnage US de l’Allemagne, – ou bien, devrions-nous écrire, sur le sujet des relations Allemagne-USA à la lumière, et sous l’influence désormais prépondérante et décisive, du cas colossal de la NSA jusqu’aux récentes arrestations de deux agents doubles allemands recrutés par la CIA. Cette interview de Merkel est intéressante par ce que dit et ce que ne dit pas la chancelière, pour fixer l’état des relations Allemagne-USA, et de leur possible développement, dans cette situation des scandales de l’espionnage US et des réactions allemandes de plus en plus violentes. (Il est évident que l’on doit lire ces remarques à la lumière de nos textes précédents dans l’actuelle séquence sur le sujet, et comme une réflexion directement continuatrice de ces textes, notamment celui du 8 juillet 2014, particulièrement celui du 11 juillet 2014.) Nous tenons ces déclarations comme très importantes pour ce qu’elles révèlent de l’état d’esprit des dirigeants allemands et, par conséquent, comme une indication tout aussi importante sur ce qu’il devrait s’ensuivre à propos des relations Allemagne-USA ; cela, compte tenu de ce que la cause de ces réactions et de ces perspectives, qui est l’activisme de la politique-Système des USA, ne cessera certainement pas, bien au contraire...

Quelques extraits donnés par le Guardian, ce 12 juillet 2014. «Amid a continuing scandal over the arrests of two German government workers for allegedly spying for the US, the country's chancellor, Angela Merkel, said on Saturday she was doubtful the US would ever stop spying on Germany. [...] On Saturday, in an interview with public broadcaster ZDF, Merkel said: “I think it's not that easy to convince the Americans … to completely change the way their intelligence services work.” [...]

» Of her feelings regarding the arrests, Merkel said: “It is not about how angry I was. For me it is a sign that we have fundamentally different conceptions of the work of the intelligence services.” “I can't say in advance if [the measures we took] will have an effect, of course I hope something will change. But the important thing is to show how we view things … and it is not a co-operative partnership when such things take place.” [...]

»... Merkel said spying on allies eroded trust. “We are not living in the Cold War anymore and are exposed to different threats,” she said. “We should concentrate on what is essential.” Asked if she expected the US to change its approach to spying on Germany, Merkel said: “I can't predict that, but I certainly hope it will change.”»

... Un peu avant que cette interview soit publiée, la réponse était déjà connue et confirmait les pires convictions de Merkel, – celles qu’elle n’a pas dit à trop haute voix mais qui doivent désormais l’habiter, – à savoir la complète absence de coopération, de bonne volonté, de désir d’arrangement et de compréhension de la situation allemande par les USA. On en veut pour signe, qu’il importe d’interpréter, ce passage du même article où une demande implicite mais pressante des Allemands est rejetée.

«On Friday, a senior German official told the Guardian the country expected “something in public” from the US about spying activities regarding its ally, as the German people were “so outraged” on the issue. Earlier in the day, White House spokesman Josh Earnest seemed to play down the discussions of such issues in public when he said: “Countries with sophisticated intelligence agencies like the United States and Germany understand what intelligence activities and relationships entail. “When concerns arise, there are benefits to resolving those differences in private secure channels.”»

Qu’est-ce que dit Merkel si l’on dépouille ses paroles de la nécessaire apparence diplomatique conduisant à adoucir sa pensée profonde ? “Nous n’obtiendrons rien des USA, aucune concession, aucun aménagement, ils continueront pour l’essentiel à espionner l’Allemagne comme ils l’ont fait jusqu’ici”. On peut avancer cette interprétation abrupte en fonction de l’aspect catégorique des affirmations de Merkel (« I think it's not that easy to convince the Americans», «...fundamentally different conceptions of the work of the intelligence services», «...it is not a co-operative partnership when such things take place»). Ce constat est largement substantivé puisqu’il résulte de nombreux mois de négociations (depuis octobre 2013) pour obtenir un changement de comportement des USA, sans avoir rien obtenu qui ait la moindre substance.

Un autre constat est que cette manière de faire des USA semble vraiment insupportable pour l’Allemagne, comme le montrent ses réactions aux deux récentes affaires d’agents doubles. On peut même dire que cette insupportabilité n’a fait que s’amplifier depuis les premières fuites concernant l’activité de la NSA, ce qui est un fait significatif alors que l’habitude, et même le but de cette sorte de négociations plutôt “pour la forme” est de réduire et d’édulcorer la tension initiale. Merkel parle de l’érosion de la confiance entre les deux alliés, et elle veut évidemment parler de l’érosion de la confiance de l’Allemagne dans les USA. Ce n’est pas une prédiction, une crainte que cela se produise, c’est d’ores et déjà un constat : la confiance des Allemands dans leur alliance avec les USA est non seulement menacée d’érosion, elle est effectivement érodée gravement. Dans une telle occurrence, et compte tenu qu’il s’agit d’activités secrètes où l’on est conduit, pour chaque cas qui surgit, à se convaincre de plus en plus fermement que l’activité non mise à jour est de plus en plus importante, on pourrait parler à termes très rapproché, sinon déjà presque atteint, non pas d’érosion mais d’un processus de dissolution de cette confiance entre l’Allemagne et les USA.

• Un épisode anecdotique rapporté par ABC.News montrerait bien combien cette confiance est durement touchée, – en même temps qu’on y distingue les réalités du “pouvoir” américaniste. Lors d’une conversation téléphonique avec Merkel au début du mois, à l’initiative d’Obama et portant sur l’Ukraine, le président US n’avait fait aucune allusion à la première arrestation d’un agent du BND retourné par la CIA, – et pour cause, il n’avait pas été mis au courant par la dite-CIA. (ABC.News le 11 juillet 2014 : «When President Obama spoke to German Chancellor Angela Merkel about Ukraine last week, there could have been an awkward moment prompted by the arrest the day before of a double agent allegedly working secretly for the CIA within German intelligence. At least there likely would have been, had Obama known about the arrest or the undercover spy to begin with. But the president went into the call blind and Merkel didn’t bring it up...») L’article poursuit en s’interrogeant sur le fait intrigant, et très significatif, que la CIA n’avait pas averti le président de l’arrestation de l’officier du BND. Cela, c’est le point de vue américaniste ; mais le point de vue allemand ? Après tout Merkel a laissé parler Obama, et elle n’a pas une fois évoqué l’affaire de l’agent double, – comme si elle voulait tester le comportement d’Obama ? L’anecdote nous laisse libre de nous demander si vraiment la confiance règne encore...

• Cette question de la confiance (des Allemands dans les USA) n’est ni anecdotique ni exotique. (On a récemment évoqué ce facteur des relations entre les deux pays, le 11 juillet 2014 : «...[U]n sentiment d’allégeance vis-à-vis des USA, mais une allégeance qui n’était pas vraiment contrainte, qui était au contraire empreinte d’un certain loyalisme et d’une réelle confiance, qui demandait donc en retour de cet abaissement consenti une reconnaissance et une estime du suzerain, – et toute cette construction psychologique actuellement en plein vacillement, sinon déjà plongée dans son processus de dissolution.») Il s’agit bel et bien d’un facteur constitutif fondamental et très spécifique de la psychologie allemande lorsqu’il s’agit des USA, facteur né après la défaite de 1945, pendant la reconstruction du pays et lors des débuts de la Guerre froide ; il s’agit également par conséquent d’un facteur politique, et par conséquent d’un facteur essentiel pour les relations entre les deux pays, – sa dissolution éventuelle constituant un événement politique d’une extrême importance. Au nom de cette confiance, les Allemands sacrifient (sacrifiaient) certains de leurs intérêts nationaux ; si cette confiance diminue radicalement jusqu’à ne plus exister, les intérêts nationaux des Allemands reprennent tous leurs droits et l’équation des nécessités et des affinités favorise alors plus les relations avec la Russie qu’avec les USA... Dans la situation fluide actuelle autour de la crise ukrainienne et compte tenu des contacts personnels qui témoignent de leur degré de confiance entre ces dirigeants, notre perception est que la confiance entre Merkel et Poutine est plus grande que la confiance entre Merkel et Obama. (Merkel et Poutine ne cessent de se parler, et ils parviennent même à se rencontrer en marge de la finale de la Coupe du Monde de football, au Brésil. Il est bien loin, – mars dernier ! – le temps où Merkel confiait à Obama que Poutine “vit sur une autre planète” [voir le 7 mars 2014].)

• La contrepartie de cette évolution serait une paranoïa et une schizophrénie accrues des USA, avec conséquences dans leur activisme de surveillance, d’unilatéralisme trompeur, de politiques faussaires, etc., c’est-à-dire une aggravation des facteurs qui ont provoqué la crise. Cette attitude s’exercera contre l’Allemagne, bien entendu, mais finalement dans toutes les relations extérieures des USA, contribuant à aggraver l’aspect destructeur, – déstructurant et dissolvant, – de ce qu’il devient quasiment impossible de désigner comme une “politique extérieure”, et qui s’identifie de plus en plus complètement à ce que nous nommons politique-Système. Il s’agit d’un facteur d’accélération de plus de la crise générale, et de la crise d’effondrement du Système, affectant cette fois directement la situation intérieure du bloc BAO et favorisant un processus de dissolution intérieur du bloc.

On peut sans la moindre hésitation désigner cette crise actuelle entre les USA et l’Allemagne, cette “crise de confiance” justement, comme l’épisode le plus grave des relations entre les USA et l’Allemagne. Il y a certainement un effet direct à venir sur les relations transatlantiques entre l’Europe et les USA, et l’accélération d’une tension rupturielle à l’intérieur de l’Europe institutionnelle entre d’une part les pays d’Europe de l’Ouest de l’UE (UK mise à part, ce cas sans espoir ni beaucoup d’intérêt, ne pouvant être tenu pour significatif d’une situation générale, dans un sens ou l’autre), et d’autre part les pays de l’Est, de l’ancienne Europe communiste. Le point de référence de cette évolution rupturielle sera évidemment les relations avec la Russie, entre le maximalisme antagoniste des pays européens de l’Est et la recherche d’un arrangement des pays européens de l’Ouest. (Bien entendu, ces remarques signifient que le propos développé ici doit, pour atteindre sa complète signification, s’élargir à d’autres points de tension intra-bloc BAO, et particulièrement celui qui est tout simplement décisif, celui des conséquences multiples de la crise ukrainienne.)

Le facteur fondamental auquel se heurtent les Allemands essentiellement, et ce qu’ils découvrent sans doute, c’est bien l’identification de la politique US avec la politique-Système. Dans ses déclarations, Merkel n’identifie à aucun moment le président des USA. On pourrait croire que cette conduite implique qu’on aurait été conduit à penser que les pouvoirs d’Obama sont restreints, sinon négligeables, dans sa capacité supposée à peser sur la politique-Système qui est au faite de sa surpuissance. Cette pensée est-elle dans l’esprit de Merkel ? Quoi qu’il en soit, le refus d’aménager de quelque façon que ce soit les activités intrusives et “intolérables” de la surveillance et de l’espionnage US contre l’Allemagne, c’est une réponse directe du Système, nullement des dirigeants US qui, à cet égard, ne dirigent rien.


Mis en ligne le 14 juillet 2014 à 05H18

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