L’Europe de Crédit Suisse

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’Europe de Crédit Suisse

17 mars 2023 (18H05) – On a fait hier, dans notre ‘F&C’ sur le “‘perfect storm’ crisique” un rappel analogique sur les circonstances de la fin de l’été 2008, lors de l’enchaînement des deux-crises, la “guerre géorgienne” (7 août 2008) et la faillite de Lehman Brothers (15 septembre 2008). Je laisse de côté l’usage des théories crisiques qui en est fait pour m’attacher aux circonstances, et comparer les situations européennes.

Sarko était président du Conseil européen depuis le 1et juillet (jusqu’au 31 décembre) et hérita donc des deux crises. Il y fut très actif dans les deux, même s’il commit la très grave erreur de laisser la crise géorgienne devenue crise de la sécurité européenne complètement de côté malgré la main tendue de Medvedev :

« Le 15 septembre 2008, la “deuxième guerre...” [Géorgie] passe à la trappe, remplacée en première ligne de la communication par le faillite de Lehman Brothers et l’explosion de Wall Street puis de la suite. La “deuxième crise” a complètement  éclipsé la “première crise”, – laquelle durera bien sûr, et même des années, – jusqu’à nous, certes ! (Sollicité par Medvedev, Sarko ratera complètement le coche.) Mais dans la perception, et dans l’appréciation de directions politiques de plus en plus affaiblies et rejetées dans une perception de l’instant, elle s’efface. »

Quoi qu’il en soit, Sarkozy se lança à fond dans la crise financière qui, bien entendu, de Wall Street affectait le monde entier. Il s’y montra extrêmement actif comme déjà dit, assumant d’autorité ses fonctions présidentialo-européennes, parfois en affrontant l’Anglais Gordon Brown, – sans dire pour mon compte, en mentionnant cela, qu’il fit bien la chose et qu’il fit ce qu’il fallait, sinon colmater la brèche sans aller au terme de la résolution du problème, et bien au contraire au bout du compte puisqu’on le voit resurgir. Il avait bien débuté, psychologiquement et opérationnellement, dans un discours qu’il fit à Nice le 25 septembre. Son discours, évidemment écrit par Henri Guaino, avait des accents rooseveltiens, du FDR de la Grande Dépression :

« The only thing we have to fear is fear itself » (5 mars 1933, inauguration du nouveau president). 

Cela donna donc ceci, avec l’emploi explicite du même mot, évidemment pas par hasard :

«Comme partout dans le monde, les Français ont peur pour leurs économies, pour leur emploi, pour leur pouvoir d’achat.

»La peur est une souffrance. La peur empêche d’entreprendre, de s’engager. Quand on a peur, on n’a pas de rêve, on ne se projette pas dans l’avenir. La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie.

»Il faut vaincre cette peur. C’est la tâche la plus urgente. On ne la vaincra pas, on ne rétablira pas la confiance en mentant mais en disant la vérité.»

Dans le texte du 4 octobre 2008 qui reprenait la citation, nous ajoutions plus bas, le caractère gaullien du message, avec d’autant plus de facilité que nous savions bien sûr qu’il s’agissait de la plume de Guaino :

« Le discours de Sarko de Toulon, le 25 septembre, a instinctivement retrouvé les grandes lignes psychologiques, sous une forme bien amollie qui marque l’évolution des temps, des discours de De Gaulle qu’on résumait par la formule schématique: “c’est moi ou le chaos”. Peu importe les circonstances, notamment électorales, de ces discours. On avait souvent interprété cette formule d’une façon “bourgeoise”, soumettant le grand esprit à l’examen de la médiocrité courante; cela revenait à comprendre que le “c’est moi” promettait la tranquillité, la sécurité, la routine consumériste. Notre interprétation serait évidemment différente, surtout avec la démarche analogique que nous proposons. Conformément à la différenciation des psychologies qu’on a envisagée, la formule revenait à dire: “c’est la tragédie historique [moi, de Gaulle] ou le chaos”, avec la préférence qu’on imagine. C’était une formule volontariste, c’est-à-dire pessimiste et marquée par la volonté, habitée de la certitude que l’Histoire est tragique et décidée à s’en arranger... »

Bien, répétons-le, l’humeur gaullienne ne dura pas. Mais elle avait été présente lors du paroxysme de la crise. C’est en songeant à cela que j’écoutais, ce matin, le message de Christoforou-Mercouris consacré à la situation de Crédit Suisse, avec les possibilités de crise systémique qui s’amoncellent.

Pour eux, Crédit Suisse est dans une situation extrêmement grave, et la hauteur du soutien que la Banque Centrale Suisse (autour de $54 milliards) vient d’annoncer représente à la fois l’ouverture d’une quasi-nationalisation et le signe de la gravité de la situation de Crédit Suisse. Le cas saoudien (premier actionnaire de la banque) est aussi significatif...

« Je ne sais absolument pas quelle est la situation mais, vous comprenez, quand le premier actionnaire jette un coup d’œil sur le malade et décide ensuite de refuser de mettre un sous de plus, ce n’est vraiment pas un bon signe, je veux dire un signe de confiance dans la possibilité et la capacité de résoudre le problème... » (Mercouris)

Dans le cas de la poursuite de la crise autour de Crédit Suisse, qui est manifestement la conviction des deux compères, tout le système banquier européen menace singulièrement d’être touché, précipitant un épisode au moins aussi grave, sinon plus grave que celui de 2008. Qui peut prendre les choses en mains ? Les Allemands ont certainement leur chancelier le plus faible depuis les années 1960, même de toute l’après-guerre, avec les ministres des deux partis coalisés (!) qui ne se parlent plus (cas de Baerbock et de Scholz). Ce n’est pas eux qui pourraient prendre la barre.

Alors, la France bien sûr ! Macron est dans une crise politique et sociale de belle dimension pour un jeune réélu de moins d’un an, une grave crise de confiance, avec des remous dans la rue, des rumeurs de dissolution de l’Assemblée Nationale, voire pire, et des rumeurs assassines que relaie notamment une journaliste britannique que j’ai souvent trouvée courageuse et la plume bien pendue... Quelques mots là-dessus pour quelques instants de détente :

« D’après Anne-Élisabeth Moutet, journaliste au ‘Telegraph’ (un titre de la presse britannique plutôt conservateur), une rumeur enflerait dans le Tout-Paris depuis trois mois : Emmanuel Macron, – qui après dix articles 49.3 déclenchés par son gouvernement depuis sa réélection trouverait “frustrant l’absence de majorité à l’Assemblée Nationale” et jouerait “avec l'idée d’organiser des élections législatives anticipées”.

» “Ce n’est pas que Macron pense qu'il pourrait gagner facilement [...]. Comme le général de Gaulle en 1969, il préférerait démissionner en grande pompe plutôt que de subir une cohabitation avec un Premier ministre de l'opposition”, pense savoir la journaliste. 

» Le président de la République, selon elle “fini“, imaginerait une intrigue machiavélique en plusieurs actes : “Il s’éloignerait, laissant un successeur faire face à un pays polarisé, surtaxé, étouffé par les dettes, avec des infrastructures, un système scolaire et un service de santé usé. (Ce dernier) serait incapable de freiner une immigration non désirée ou d’assimiler ses nouveaux citoyens à l’instar de son voisin allemand”. Et, dans l'idée de ce scénario jupitérien, le successeur en question serait alors... Marine Le Pen.  

» Ensuite, ne doutant pas de lui-même, puisque “personne ne peut faire mieux que lui dans les cinq prochaines années” selon une pensée que lui prête la journaliste, Emmanuel Macron estimerait alors pouvoir se représenter à l'élection présidentielle [ce qui est rejoindre en partie le scénario d’Houellebecq dans ‘Anéantir’]... »

Nos compères ont vite fait le tour de la boutique. Mercouris avance même l’idée que Merkel elle-même, – le seul nom encore à portée de mémoire qui aurait pu donner à méditer sur ce qu’aurait pu être une action décidée, – ne pourrait sans doute pas faire grand’chose tant la situation de l’UE est devenue complexe, labyrinthique, insaisissable, catastrophique selon une douce pente de désintégration... Alors, mon Dieu, que leur reste-t-il ?

Mercouris : « Il y a Christine Lagarde, qui a raté tout ce qu’elle a tenté, qui réduit en poussière tout ce qu’elle touche, et c’est sans doute la raison pour laquelle elle a été nommée à la tête de la BCE... Finalement, la situation est un désordre absolu et les problèmes sont si énormes, vous voyez, ce pourrait bien être l’événement qui fait tout s’effondrer... Cela se pourrait bien...»

Christoforou : « ... Et on pourrait ajouter que vous avez un leadership en Europe qui semble se désintéresser complètement de la question ! La crise financière, rien du tout, ils ne sont intéressés que par une seule chose : envoyer toujours plus d’argent à l’Ukraine... »

Mercouris : « Vous avez absolument raison, ils sont incapable de parler d’autre chose, et quand Ursula [von La Hyène] rencontre des grands patrons, de quoi parlent-ils : l’Ukraine, l’Ukraine, l’Ukraine... »

Dans ce passage aassez leste des duettistes, vous avez un « L’Ukraine, l’Ukraine, l’Ukraine... » qui pourrait bien ressembler au fameux « L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » de De Gaulle-1966, parlant des partisans du projet européen, – et voilà que la distance du temps autant que la coïncidence de l’exclamation, avec la dégénérescence et la néantisation du projet cité, vous donnent une bonne mesure de l’évolution des élites.

C’est donc encore un point où le phénomène des deux-crises que l’on citait hier, où les deux se rapprochent et s’imbriquent, cette fois par la grâce étrange de l’absolue médiocrité du personnel de service. Il n’est nullement question de conclure que je veuille, à près de quinze ans de distance, tresser des couronnes à un Sarko qui est certainement un facteur essentiel dans le processus de désintégration des psychologies et des esprits des directions politiques. C’est le spectacle qui m’importe de signaler, si vous voulez la qualité du simulacre.

Ceux d’hier (2008) ne valaient guère mieux que ceux d’aujourd’hui, mais au moins ils acceptaient de s’occuper de certaines réalités pressantes, et la machinerie où ils se trouvaient permettait encore quelques évolutions qui donnaient l’apparence d’une vérité-de-situation. Aujourd’hui, plus rien, un labyrinthe épouvantable, des portes fermés à double tour et des obstacles infranchissables, des nœuds enchevêtrés, des élites directement transformées en zombieSystème allant faire leurs dévotions dans les grandes constructions européennes de Bruxelles avant d’aller faire trois petits tours et un gilet pare-balles chez leur modèle en Intelligence Artificielle, au cœur du Zelenskistan.

... Ah oui, j’oubliais les nouvelles russes, via Vladimir Vladimirovitch, sur l’économie, plus souveraine qu’elle n’a été depuis si longtemps, et donc peu perméable à la contagion des catastrophes occidentalo-collectives. On voit bien, enfin ! que les sanctions non seulement ne sont pas inutiles, mais qu’elles marchent fort bien... Assez de FakeNews, sacrebleu.

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