L’étrange monde du «Is Anybody in charge ?»

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L’étrange monde du «Is Anybody in charge ?»

On sait que le président n’avait pas de stratégie et qu’il avait déjà décidé la mobilisation, et que-la-mobilisation-c’est-la-guerre (voir le 30 août 2014). On sait que, depuis la mi-juin, on débat, et à Washington plus qu’ailleurs mais à peine plus qu’à Paris tout de même où veille notre vigilante sentinelle, de la guerre-éclair à déclencher sans délais d’une façon massive et redoutablement ciblée, la “guerre sans divertissement” contre ISIS. Depuis presque autant de temps, le président des USA, le Congrès, les médias vivent au rythme de la menace d’intervention coordonnée, décisive, – stratégique, quoi. Au départ de cette pseudo-réflexion, on pourrait avancer la remarque  : “Même s’il n’y a pas de stratégie, on fera comme s’il y en avait une”. Mais à la lumière des quelques remarques déjà faites, on pourrait faire avancer la pseudo-réflexion et s’interroger de savoir si la stratégie ne se résume pas à cette question-là “Boots ou pas Boots on the ground?” à la condition qu’on y apporte la question subsidiaire de savoir de quelle marque de boots l’on parle... Le débat est si intense qu’il est devenu public et que les déclarations contradictoires de diverses autorités sans qu’on sache si l’une domine les autres s’échangent, – publiquement, cela va sans dire, – jusqu’à imposer cette marque évidente de l’événement (marque du débat et non marque des boot) : “anarchie” (ou “bordel”, si l’on veut être plus cru, mais même ce mot s’avère bien faiblard)... Ce qui conduit Justin Raimondo à une chronique assez courte, pleine de sarcasme et d’irrévérence fataliste, sous le titre «Anarchy in Washington: Is Anybody in Charge?» (le 19 septembre 2014 sur Antiwar.com)

«The President pledges “no combat troops” in Iraq.

»The head of the Joint Chiefs of Staff, Gen. Martin Dempsey, says he may recommend combat ground troops in the battle against ISIS.

»The President, in a speech, reiterates “no ground troops,” and “no combat troops.”

»While Hillary Clinton, Obama’s presumptive heir, waits in the wings as her scheme to arm the Syrian rebels is implemented and the fuse is lit on the Levantine tinderbox. It isn’t a very long fuse...

»So what is going on with the US government, and especially over at the Pentagon? Are they directly challenging the President – who is then acting to quickly quash them? Sure looks like it.

»Amid reports of a titanic battle within the Obama administration, the conflicting messages being put out there by various wings of the national security establishment remind us of the Empire’s sheer size and the scale of the bureaucracy: it is large enough to constitute what are, in effect, competing governments – a condition statists of every variety always told us was unworkable. In short, when it comes to the making of American foreign policy what we have in Washington is what appears to be the functional definition of anarchy! And the libertarians haven’t even taken over yet.

»The mess that is the Obama plan for defeating ISIS perfectly illustrates the central dictum of what I call “libertarian realism” – a theory of international relations that attributes foreign policy decision-making to primarily domestic political pressures, i.e. to the chief motivation of politicians everywhere, which is to maintain and expand their own power and their own term in office. The result is that US policy – or, indeed, the foreign policy of any nation – has little to do with facts on the ground, or how to utilize them to serve legitimate national interests. Instead, it’s all about how to appease the various domestic pressure groups with a stake in the matter.

»This is why war propaganda is such a vital component of modern warfare, arguably the most important weapon in any country’s arsenal. That’s because the real target is domestic public opinion, with the targeted cities of the enemy only a secondary consideration.»

D’autres interventions sont venues confirmer le rapport de Raimondo, dont on fera remarquer précisément, c’est important, que la question centrale n’est pas tant de savoir “Qui commande à Washington ?” mais bien “Y a-t-il quelqu’un qui commande à Washington ?”. D’une part, le général Odierno, chef d’état-major de l’US Army a d’ores et déjà confirmé qu’une “guerre” (?) contre ISIS nécessitait des “boots on the ground” (le 18 septembre 2014 sur Antiwar.com), tandis que le secrétaire à la défense Hagel affirmait lors d’une audition au Congrès (le 19 septembre 2014) que ce serait aux militaires, et non au président de choisir les objectifs des frappes en Syrie (au ca où il y aurait des frappes en Syrie), et cela avec le plein accord du président («Hagel insisted that President Obama had given the authority for such strikes over to Centcom chief Gen. Lloyd Austin, and that Austin has full authority to carry out strikes inside Syria without the president’s say so.»). Les “boots on the ground” sont-ils compris dans le marché ?

Les services de communication du président, eux, ont commencé à discuter pour savoir de quelles boots il s’agit, – nous sommes bien au niveau de la marque de la chose, boots plus légères, boots plus élégantes, etc. Ainsi commencent-ils à dire que, par exemple, si des forces spéciales se trouvent au sol, en action d’intervention, on ne peut pas considérer qu’il s’agit de “boots on the ground” à proprement parler, puisque lorsqu’on parle de boots, il s’agit de celles, plus massives et plus lourdes sans doute, et d’une marque bien différentes, des unités régulières de l’US Army et du Corps des Marines.

• Entretemps, dira-t-on, le danger grandit, n’est-ce pas ? Le fameux ISIS (ou quelque autre nom qu’on lui donne) attire la foule, – à Paris, certes, où se tient le centre stratégique du Monde Libre, le président-poire ayant décidé de montrer sa fermeté d’impérial chef de guerre en faisant intervenir deux Rafale pour saluer le retour de Sarko. David Stockman, qui fut le tout jeune et révolutionnaire ministre du budget de Reagan au début des années 1980, est devenu, à l’image de son collègue d’alors Paul Craig Roberts, qui était au département du trésor, un critique acerbe des abracadabrantesques stratégies-politiques ou politiques-stratégiques du président qui-marche-sur-l’eau. D’où son réflexe assez juste d’honorer la réunion anti-ISIS de Paris du nom de “Tour de Babel”, où, on le sait, l’ordre du monde régnait... (Voyez donc le 19 décembre 2014, sur Stockman’s Corner, « The Tower Of Babel Comes To Paris: The Folly Of Obama’s “War” On ISIS»).

«US imperialism was once a fearsome force—mainly for ill. Under the latter heading, Washington’s savage destruction of Vietnam four decades ago comes readily to mind. But now the American Imperium has become just a gong show on the Potomac—even as its weapons have gotten more lethal and its purposes more spurious and convoluted.

»There is no more conspicuous proof than Obama’s quixotic “war” on ISIS. The quote marks are necessary, of course, because the White House insists that this is merely a counter-terrorism project that is not really a war; that the campaign to “degrade, disrupt and destroy” the Islamic State will not deploy a single American soldier—at least not one with his or her boots on; and that the heavy lifting on the ground against the barbaric ISIS hordes will be conducted by a “broad coalition” of so far nameless nations.

»In truth, the whole thing is a giant, pathetic farce. There will be no coalition, no strategy, no boots, no ISIS degradation, no gain in genuine safety and security for the American homeland. This is an utterly misbegotten war against an enemy that has more urgent targets than America, but a war which will nonetheless fire-up the already boiling cauldron of Middle Eastern tribal, religious and political conflict like never before. There is no name for what Obama is attempting except utter folly...»

... Plus loin, Stockman désigne quelques-uns des coalisés (il a le culot de ne même pas mentionner la France-poirier de notre président-poire, ce qui est fort injuste pour ce guerrier du monde postmoderne). «Let’s start with the neighboring nations which should fear ISIS far more urgently than the citizens in distant places like Lincoln NE and Spokane WA. The short answer is not a single one of them want to help, can help or will be invited to help. Obama’s putative coalition consists of the invisible (Germany), the indisposed (Turkey), the indecisive (the UK), the ineligible (Iran), the unwelcome (Saudi Arabia), the insolvent (Egypt) and the incensed (Russia), among others.»

• Pendant ce temps, ou plutôt un peu avant, – cela pour montrer que le formidable élan de la politique extérieure du bloc BAO/USA ne date pas que de quelques heures, – John Kerry, ses porte-paroles et quelques linguistes de qualité nous avaient proposé une leçon minutieuse de linguistique pour nous expliquer précisément de quelle façon les USA entendaient ne pas coopérer avec la Syrie de l’immonde Assad, tout en coopérant indirectement avec quelque chose qui s’en rapproche mais d’une manière collaborative qui n’est vraiment une collaboration, disons plutôt une sorte de coordination pratiquée dans une sorte de “no space’s land” où l’on s’ignore tout en se côtoyant pour attaquer le même adversaire. D’ailleurs, vous chuchote-t-on, nul n’ignore que le but caché et ultime de la manœuvre est malgré tout de liquider le susdit-immonde pour permettre au vaste plan parfait de Washington de prendre ses aises et de déployer ses vastes ailes glorieuses pour forger un Très-Grand Nouveau Moyen-Orient sillonné d’un intense réseau de pipe-lines et d’oléoducs qui assureront la gloire du bloc BAO/des “exceptionnels” USA pour le Reste des Temps à venir selon le plan prévu. Bien, voici ce qu’en disent Shane Harris et John Hudson, de Foreign Policy, le 16 septembre 2014, sous un titre qui transpirait, lui aussi, l’ordre et la détermination de la perfection d’une politique étrangère décidément stellaire ... Et ainsi notre leçon de linguistique passe-t-elle de boots on the ground à deconflict.

«The United States insists that it's not helping the Syrian government conduct airstrikes against Islamic State militants by providing intelligence on the fighters' locations. [...] On Sunday, though, Secretary of State John Kerry seemed to leave the door open to some kind of interaction between Washington and Damascus [...] Asked on CBS's Face the Nation about whether the United States would “coordinate” airstrikes with Assad, Kerry seemed to equivocate. “No, we're not going to coordinate with Syria,” Kerry said. “We will certainly want to deconflict to make certain that they're not about to do something that they might regret even more seriously. But we're not going to coordinate.”

»On Monday, reporters asked State Department spokeswoman Marie Harf what Kerry meant by “deconflict,” but she didn't answer the question directly. “As the secretary said during that interview multiple times, we are not and will not be coordinating with the regime,” Harf said. “The president has made clear we will hunt down terrorists wherever they are.” “What did he mean by ‘deconflicting’?” one reporter pressed. “I just made clear what he meant and we have to move on,” Harf responded.

»Though Harf didn't say so, “deconflicting” is a technical process with a precise meaning, distinct from “coordinating.” And the difference between the two is significant. “Coordinating means we talk directly to [the] Syrian Air Force and coordinate our attacks against ISIS with their operations against ISIS,” Christopher Harmer, an analyst with the Institute for the Study of War, told Foreign Policy, using one of the Islamic State's acronyms. “That's not happening, won't happen.” But “deconflicting,” Harmer explained, means that the United States will monitor where the Syrian aircraft are flying and stay out of their way, thus avoiding any potential skirmishes. “That way we don't accidentally intrude on their operations, or they on ours,” he said...»

Once Upon A Time”, aurait pu écrire Stockman, – en ce temps-là, «US imperialism was [...] a fearsome force...». Le spectacle n’est même plus un spectacle, peut-être pourrait-on nommer cela un happening, en souvenir du temps où le théâtre avant-gardiste et les révolutionnaires de mai-68 s’essayaient à l’originalité. L'“anarchie” n’est même plus tout à fait contenue dans le concept d’anarchie, mais il s’agit de l’anarchie en désordre, avec une sorte d’élan de déconstruction d’une force elle-même déconstruite, développée pour déstructurer et dissoudre l’ennemi et avoir raison de ses divers morceaux. Mais l’ennemi n’est-il pas lui-même, d’ores et déjà déconstruit, déstructuré et appliquant la tactique de la dissolution ? D’autre part, “ennemi”, qu’est-ce que cela signifie ? Il faudra le demander à ISIS lors de la prochaine livraison d’armes accompagnée des dernières instruction pour venir à bout d’Assad ; il faudra également s’arranger avec Assad pour ne pas coordonner des attaques lancées contre le même objectif, qui est celui d’un ennemi déconstruit parcourant triomphalement le Très-Grand Nouveau Moyen-Orient. Au moins, la Tour de Babel avait une forme, celle d’une tour, et les complotistes n’étaient pas encore au travail pour vous expliquer que cette tour n’existait plus, puisque détruite par un Inside Job que Nemrod lui-même, ou bien Dieu peut-être, aurait manigancé... Enfin, le gouvernement finira bien par vous donner le fin mot du récit, – sauf que, patatras, il y en a plusieurs selon Justin Raimondo, et qu’aucun, finalement, n’ose assurer la bonne marche des choses.

Ce qui est assez notablement fascinant, c’est qu’il y ait toujours autant de discours pour vous assurer de la terrible vigueur de la menace qui pèse sur nous. L’excellent Farage, de l’UKIP, parti britannique anglais et d’épouvantable facture extrême-droitière mais qui pourrait bien faire équipe avec Cameron en 2015, propose de réhabiliter Poutine et de chanter sa gloire, pour que nous puissions mieux tous nous unir contre ISIS et tout ce qu’il représente (Russia Today, le 16 septembre 2014 : «Farage demanded the West stop antagonizing “the Russian bear” by poking him “with a stick”, and insisted President Putin is “on our side” in the global war against jihadist extremism.») Ce n’est ni prendre parti ni juger Farage de mentionner cela, mais simplement de prendre ce qui nous tombe sous la main, comme le dernier en date dans cette sorte d’intervention. La seule évocation d’ISIS, avec n’importe quel homme (ou femme) public, déclenche aussitôt effroi et lamentation, suivis d’une résolution sans faille. Ce qui est assez notablement fascinant, c’est qu’il n’y ait derrière tout cela qu’une substance aussi impeccablement imprécise, une non-substance molle et à l’apparence de forme changeante, une politique-spectacle lorsque le spectacle fait relâche. Ce qui est assez notablement fascinant, c’est que nul ne s’en émeut car, en vérité, que pourrait-on mettre à la place ?

Avec ISIS, nous sommes entrés dans l’ère du vide et, avec cette entrée que l’on vous jurerait être dans les événements concrets d’une vérité de situation, nous sommes précipités dans la psychologie de la terrible peur du vide. La “guerre contre ISIS” est la guerre du vide, ou la guerre contre la peur du vide... On nous dira : les décapitations, les horreurs, les pillages, etc. ? C’est justement cela, le vide, les horreurs sans aucun sens qu’on tente d’habiller d’un sens, et nous y avons travaillé et continuons à y travailler pour notre compte, nous-mêmes, à l’enseigne du bloc BAO, avec zèle et promptitude depuis tant d’années, d’un Afghanistan en un Irak, d’une Libye en une Syrie, d’un Guantanamo en une officine mobile de la CIA pour la torture sans frontière. Tout cela n’est que du vide, et l’on comble le vide avec les horreurs disponibles, en espérant que tout cela acquerra une forme qui permettra de faire un discours. Les dirigeants du bloc BAO sont frappés d’une étrange maladie, une maladie de déconstruction d’eux-mêmes, où ils se transforment en formes indistinctes, parcellisés, avec une marche vers la dissolution d’eux-mêmes qui n’arrive finalement jamais à se concrétiser, sinon à entrer dans le vide, comme le reste, pour confirmer que nous y sommes.


Mis en ligne le 20 septembre 2014 à 11H35