L’“esprit du temps” (aux USA) et le capitalisme réduit à ses excès

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Certains en parlent à mots couverts, d’autres évitent simplement d’en parler. D’autres jugent la chose dérisoire et sans intérêt, mettant en doute que les méthodes statistiques aient quelque signification que ce soit. Pour notre compte, nous tenons cette sorte de nouvelle comme l'expression de l’“esprit du temps”, lorsqu’elle peut être placée dans la perspective qui importe, lorsqu’elle peut être éclairée par des références significatives, et il ne manque ni des unes ni des autres par les temps qui courent. Il se trouve, crise et moyens de communication obligent, que l’“esprit du temps” évolue à la vitesse de l’éclair ces temps-ci.

C’est dire qu’il s’agit d’un événement qui a une forte signification de découvrir, dans un sondage d’un institut réputé (Rasmussen Report), que la question “le capitalisme est-il le meilleur système économique?” obtient 53% de réponses affirmatives, alors que 20% du même échantillonnage jugent que “le socialisme” est le meilleur système économique, – cela, aux USA, c’est le plus important à savoir, on s'en doute. (Le sondage porte sur un millier de personnes, il a eu lieu les 6 et 7 avril; 27% des personnes interrogées disent ne pas se prononcer sur le fait de préférer l’un ou l’autre système.)

D’une façon curieuse ou bien confuse, on ne sait, les enquêteurs observent qu’en décembre 2008, 70% des personnes interrogées selon la même technique avaient répondu par l’affirmative à la question “l’économie de marché libre est-elle le meilleur système économique?”. Les commentateurs de Rasmussen Repport font une remarque ambigüe, avec, notamment, l’absence de précision sur une possible évolution négative des opinions sur le système d’une façon générale entre décembre 2008 et avril 2009: «The fact that a ‘free-market economy’ attracts substantially more support than ‘capitalism’ may suggest some skepticism about whether capitalism in the United States today relies on free markets.»

«Bad news for those fearful of “creeping socialism” in the United States – only 53 percent of Americans now believe capitalism is the better system, according to a new poll Thursday. Fully 20 percent in the Rasmussen Reports survey said that socialism was their preferred economic system – a startling number that suggests growing disaffection as the “land of the free” fights its worst recession in decades.

»Republican critics fret that President Barack Obama's big-spending recovery policies amount to an un-American “creeping socialism,” but Rasmussen said its findings pointed to suspicion of business and government elites alike. It noted that in another survey last month, two out of three Americans said that big government and big business often collude to undermine the interests of consumers and investors.

»Meanwhile in another Rasmussen survey in late December, as Obama prepared to take power, 70 percent of respondents said they preferred a free-market economy. “The fact that a 'free-market economy' attracts substantially more support than 'capitalism' may suggest some skepticism about whether capitalism in the United States today relies on free markets,” the pollsters said.»

(Selon AFP, relayée par RAW Story, le 9 avril 2009.)

C’est bien un fait significatif, une audace certes, d’envisager une telle correspondance d’évaluation comparative dans un sondage US, – capitalisme versus socialisme, – et d’obtenir un pourcentage de moins de 3 contre 1 en faveur du capitalisme. Lorsqu’on mesure le conditionnement général, militant, systématique, la quasi-terreur sociale du conformisme, que le système entretient en faveur du capitalisme à tous les stades de formation du citoyen, et, au contraire, l’opprobre diabolisant où est tenu le socialisme dans une mesure correspondante, le résultat est impressionnant. Il n’est pas assuré que de tels résultats, y compris la faveur pour le socialisme, auraient été obtenus, même durant la Grande Dépression (impossible à savoir d’une façon comparative acceptable, les techniques de sondage modernes et fiables n’étant pas encore en place, n’étant apparues qu’au début des années 1940)

(Nous ajouterions qu'il n'est pas assuré qu'on trouverait un résultat plus favorable au socialisme, et moins au capitalisme, dans nombre de pays d'Europe aujourd'hui. Mais, évidemment, comme on l'a dit, l'“esprit du temps” évolue vite.)

On parle moins ici d’un sens politique et économique précis que, effectivement, de l’“esprit du temps”. Le sondage est approximatif, les termes mis en balance n’ont qu’un sens très général; par contre, ces termes représentent de fortes images symboliques et, de ce point de vue, ils ont indubitablement un sens très réel. Il existe un très fort mouvement de désaffection pour le système, tout entier sacralisé dans le terme “capitalisme”, qui peut prendre un aspect tragique aux USA où il s’agit de la poutre maîtresse de la cohésion du pays. Bien évidemment, on dira que ce sont “les excès” du capitalisme” qui portent la principale responsabilité de cette évolution psychologique, à côté, sans doute à parts égales, de la situation économique catastrophique.

La question devient alors plus simplement: “et si le capitalisme se réduisait, dans tous les cas aujourd’hui, à sa rubrique ‘excès du capitalisme’?” On ne peut avancer de réponse précise mais on comprend bien l’esprit de la chose et on sait la part essentielle que jouent “les marges”, ou les situations parasitaires dans la crise d'un système qui, désormais, semble effectivement s’y réduire (voir notre F&C du 18 octobre 2009). La question que suggèrent ces divers constats est de savoir, enfin, si sa réduction à ses excès et à ses marges parasitaires n'est pas une fatalité du capitalisme. Cette fatalité serait d’autant plus irrésistible qu’il y a le reste des diverses “avancées” de la même civilisation capitaliste, – technologies des communications pour systématiser un univers factice, systématisation de l’individualisme inégalitaire, de la corruption psychologique, dégradation des mœurs sociaux et du caractère; et que ce “reste”-là semble renforcer cette dynamique de réduction aux excès, non seulement sans espoir de retour, mais en plus selon un rythme d’accélération exponentielle.


Mis en ligne le 10 avril 2009 à 14H52