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• Une appréciation éclairante d’Elena Fritz sur la forme de la bataille en Iran, sur l’attaque des moyens de contrôle et de direction des outils de la puissance US. • Cela renforce l’idée de l’agonie de l’‘air dominance’.
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Elena Fritz nous donne un texte du plus grand intérêt sur l’aspect technique et conceptuel de la guerre entre l’Amérisraël et l’Iran. En un sens, ses remarques complètent les quelques lignes que nous avons publiée sur la crise, voire l’agonie du concept US de ‘air dominance’ (plutôt qu’‘air superiority’, qui faisait un peu trop étriqué pour désigner l’ampleur magique de la puissance américaniste) :
« Ces divers évènements, notamment et particulièrement aériens, montrent et démontrent, et confirment une révolution radicale de “la guerre”, – selon le concept général qu’on lui applique. La dimension aérienne dans la guerre est en train de connaître un immense changement. A cet égard, la guerre en Iran confirme la guerre en Ukraine. Le Pentagone ne cesse de se vanter d’exercer un contrôle total de la domination aérienne, – “air dominance” avait-il été jugée après la première Guerre du Golfe (1990-1991) comme une expression plus appropriée que “air superiority” pour affirmer la stupéfiante exceptionnalité américaniste dans ce domaine. Mais la guerre du Golfe-1991, si elle consacra le concept de puissance aérienne développé depuis 1945, fut bien trompeuse pour l’avenir... Car la question qui vient à l’esprit aujourd’hui dans l’espace aérien de l’Iran, si l’on accepte cette affirmation, est bien celle-ci : que va faire, que peut faire le Pentagone de son “air dominance” ?) »
Nous ignorons si les choix et les décisions de l’Iran (développement massif des missiles, attaques contre les structures de communication des bases US) sont nés des nécessités et des contraintes affectant ce pays depuis près de cinquante ans ; ou si ils sont le résultat d’une analyse précise et anticipatrice de la forme et des structures de la puissance US. Nous serions tentés de répondre que ces deux facteurs ont joué, dans cet ordre chronologique, la puissance iranienne telle qu’elle a été développée conduisant à des attaques, non contre les outils de l’attaque adverse, mais contre les moyens de contrôle et d’orientation de ces outils.
De tout cela, il se déduit quelques observations :
• que la situation de l’‘air dominance’ est encore plus compromise puisque les outils de cette domination sont privés de leur efficacité, voire plus simplement de leur utilité par une évolution vers une paralysie de leur contrôle et de leur orientation ;
• que le système des bases US dans le monde, caractérisé par un pullulement presque dément (on est autour d’un millier de bases) tend à multiplier, à renforcer, jusqu’à la redondance et l’autodestructrice par antagonisme et vulnérabilité, les moyens de contrôle et d’orientation, tout en offrant à l’adversaire des cibles extrêmement faciles à attaquer, à paralyser, sans qu’un travail massif et coûteux de destruction soit nécessaire ;
• que ces revers constituent un double brutal et caractéristique des crises latentes et dissimulées qui se multiplient dans l’organisation et la structure du monde occidental post-moderne, qui a gardé très-précieusement tous les pires aspects de la modernité au nom de la recherche au royaume de la ‘Fantasy’ d’une situation de perfection achevée. Ce qui est parfait et achevée, c’est la voie accélérée vers l’autodestruction par complexification aveugle.
Le texte d’Elena Fritz, traduit par ‘euro-synergies.hautetfort.com’, provient de son site sur ‘Telegram’. Le titre original est
« L’Iran s’attaque au système nerveux de la projection de puissance américaine »
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Pour comprendre l’escalade actuelle au Moyen-Orient, il faut d’abord prendre du recul. Dans nos médias occidentaux, un récit familier domine toujours: les États-Unis et Israël attaquent les capacités militaires iraniennes, tandis que Téhéran réagit avec des missiles et des drones. La conclusion est alors généralement de dire que l’Iran serait militairement affaibli.
Mais cette perspective passe à côté d’un point crucial. La stratégie iranienne ne vise apparemment pas en premier lieu l’affrontement militaire direct. Téhéran cherche plutôt à mettre en évidence les faiblesses structurelles de l’architecture militaire américaine au Moyen-Orient.
C’est précisément là que réside le cœur stratégique des opérations actuelles. Les systèmes militaires modernes ne fonctionnent plus comme des plateformes d’armes isolées, mais comme des réseaux complexes de capteurs, de systèmes de communication et de capacités d’interception. Les systèmes de défense antimissile, par exemple, sont largement aveugles sans leurs radars et leurs capteurs d’alerte précoce. Si ces composants sont endommagés ou détruits, l’ensemble du système perd son efficacité opérationnelle.
Dans ce contexte, la démarche iranienne apparaît bien plus rationnelle qu’on ne la présente souvent. Téhéran concentre de plus en plus ses attaques sur le niveau sensoriel et infrastructurel de la présence militaire américaine. Cela concerne notamment :
• Les systèmes d’alerte précoce et les radars stratégiques
• Les centres de communication et de transmission de données
• Les capteurs des systèmes de défense antimissile
• L’infrastructure des bases militaires américaines
Ces installations constituent la colonne vertébrale technologique de la puissance militaire américaine dans la région. Sans elles, même des systèmes aussi sophistiqués que le Patriot perdent une grande partie de leur efficacité. La logique opérationnelle peut donc être résumée simplement: l’Iran ne cherche pas à saturer la défense antimissile américaine, mais à la rendre aveugle.
Il s’agit d’une stratégie asymétrique classique, qui vise à modifier la structure des coûts d’un adversaire technologiquement supérieur. Alors que les missiles et drones iraniens peuvent être produits à moindre coût, l’infrastructure des défenses antimissiles modernes est extrêmement onéreuse et difficile à remplacer rapidement. Un radar stratégique ou un centre de communication complexe ne se reconstruit pas du jour au lendemain. Si cette infrastructure est endommagée, il en résulte une vulnérabilité opérationnelle durable.
Un second effet, souvent négligé, concerne le rôle des bases militaires américaines au Moyen-Orient. Pendant des décennies, la présence des forces américaines a été présentée comme une garantie de stabilité régionale. Mais en cas d’escalade, cette logique peut s'inverser.
Les bases militaires ne sont pas seulement des instruments de projection de puissance ; ce sont aussi des cibles stratégiques de grande valeur. Cela signifie que les États qui accueillent des infrastructures militaires américaines deviennent automatiquement des cibles potentielles en cas de conflit, même s’ils ne participent pas activement aux hostilités.
Cette réalité stratégique ne concerne pas seulement le Moyen-Orient. Elle est aussi directement valable pour l’Europe.
En effet, de nombreux pays européens abritent des bases militaires américaines, des systèmes de défense antimissile et des nœuds logistiques.
La question centrale est donc la suivante: de telles structures sont-elles, en cas de crise, une protection – ou deviennent-elles elles-mêmes un risque ?