Les (mé)comptes du Pentagone

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Les (mé)comptes du Pentagone

Hier en fin de journée, E.J. Magnier tweetait :
« De 13 à 18 à 34 à 50. Maintenant 64. L'Iran a dit 80 dès le début. Nous nous rapprochons des chiffres iraniens, qui semblent plus fiables et témoigner de bonnes sources. »

Hier également, ZeroHedge.com développait le sujet de cette étonnante cascade des blessés US suite à l’attaque iranienne du 8 janvier :

« Il semble que ces mises à jour du Pentagone sur le nombre de blessés lors de l'attaque au missile balistique du 8 janvier sur la base aérienne d'Ayn al-Asad en Irak vont devenir une routine hebdomadaire. Il est bien sûr utile de rappeler que tout a commencé avec un compte de blessures et de victimes de “zéro”. [...] [...L]es chiffres sont passés de zéro à 11, puis de 34 à 50... et jusqu’à Dieu sait où.
» Mais voici le nouveau chiffre :
» “Le Département de la Défense a déclaré jeudi que 14 autres militaires américains ont été diagnostiqués avec des lésions cérébrales traumatiques depuis l'attaque de missiles iraniens visant les forces américaines sur deux bases irakiennes ce mois-ci, ce qui porte le nombre total à 64.” 
» Le Pentagone a déclaré qu'à ce stade, la plupart des blessures sont considérées comme des “lésions cérébrales traumatiques légères” mais que leur nombre devrait encore augmenter. »

Le SakerUS, lui, élargit le champ de son appréciation en faisant une reprise complète sur l’attaque iranienne sur les deux bases US en Irak. Il rappelle les “conditions idéales pour la défense” dans les faits que l’Iran avaient averti l’Irak de son intention de frapper, que les Suisses (qui représentent les intérêts US en Iran) avaient eux aussi été avertis, ce qui impliquait la transmission de l’information, – c’était le but recherché par l’Iran, – et donc une connaissance précise des directions US des conditions de l’attaque avant que cette attaque n’ait lieu. Qui plus est, les capacités de reconnaissance photographiques et électroniques US complétaient l’arsenal d’informations dans ce sens... Et pourtant : 

« Et pourtant, malgré ces conditions presque idéales (du point de vue de la défense), nous constatons aujourd'hui que pas un seul missile iranien n'a été intercepté, que les missiles ont tous frappé avec une très grande précision, que les bases américaines elles-mêmes ont subi des dommages importants (notamment des hélicoptères et des drones détruits) et qu'il y a eu des dizaines de blessés (voir cet articlepour une discussion détaillée de l'imagerie post-attaque).
» Si nous considérons cette frappe comme une opération de “démonstration du concept”, il devient alors assez clair que du côté iranien, ce qui a été prouvé, c'est un superbe degré de précision et une solide capacité de missiles balistiques, alors que du côté américain, la seule chose que cette frappe a faite a été de montrer que les forces américaines dans la région sont toutes extrêmement vulnérables à une attaque de missiles iraniens. Imaginez seulement que les Iraniens aient voulu maximiser les pertes américaines et qu'ils n'aient donné aucun avertissement d'aucune sorte, – quel serait alors le décompte ! Et si les Iraniens avaient visé, par exemple, des dépôts de carburant et de munitions, des bâtiments où vit le personnel américain, des installations industrielles (y compris les principaux nœuds logistiques de CENTCOM), des ports ou même des aérodromes ? Pouvez-vous imaginer le genre d'enfer que les Iraniens auraient déclenché contre des installations essentiellement non protégées !
» Encore des doutes ?
» Alors demandez-vous pourquoi Trump & Co. ont dû mentir et minimiser la portée réelle de l'attaque iranienne. Il est assez évident que la Maison Blanche a décidé de mentir et de présenter l'attaque comme étant presque sans impact car si elle avait admis l'ampleur de la frappe, elle aurait également dû admettre l'impuissance totale à l'arrêter ou même à la dégrader de manière significative. Non seulement cela, mais un public américain indigné (la plupart des Américains croient encore à la ligne de propagande traditionnelle sur “La plus grande force militaire de l'histoire de la galaxie” !) aurait exigé une contre-attaque de représailles contre l'Iran, ce qui aurait déclenché une attaque iranienne immédiate contre Israël qui, à son tour, aurait plongé toute la région dans une guerre massive pour laquelle les États-Unis n’ont pas le moindre goût. »

Tout cela ne fait que confirmer ce qui  apparaissait clairement deux à trois jours  après l’attaque, une fois dissipé “the fog of the war” : les Iraniens ont d’excellentes capacités de frappe et, surtout, le dispositif US montre (confirme) une extraordinaire faiblesse dans la défense des forces déployées, qui frise l’inconscience criminelle. (TTG dans Sic Semper Tyrannis : « J’ai été choqué que pas un seul missile iranien n'ait été intercepté. Il semble que CENTCOM n’ait aucune capacité d’interception de missiles à la base aérienne d'Ayn al-Assad. Il s’agit d’un cas d’une grave incompétence caractérisée. Un grand nombre d’officiers, dont le chef de CENTCOM lui-même, devraient être relevés de leurs fonctions pour cette incompétence flagrante. »)

Ce qui nous surprend par contre, et considérablement, c’est l’insistance que met le Pentagone à distiller, semaine après semaine, le gonflement du nombre de blessés suite à cette attaque. Il y a longtemps qu’on sait que la vérité est un instrument de guerre comme un autre et qu’on doit donc en user en fonction de cette idée, c’est-à-dire à son seul avantage. Le secrétaire à la défense Rumsfeld nous faisait comprendre dès la fin 2001, après l’attaque fameuse du 11-septembre et à propos de l’attaque en Afghanistan, que le Pentagone agirait selon ses intérêts, en dissimulant la vérité, en la déformant, en la taisant, en l’utilisant, etc. Depuis, effectivement et pour revenir à notre sujet, le Pentagone ne s’est jamais embarrassé, ni de donner une évaluation des pertes des civils qu’il tuait “collatéralement”, ni quelque précision régulière que ce soit sur les pertes US. Et tout d’un coup, à propos de cette attaque iranienne, le voilà qui nous renseigne au jour le jour, sur l’évolution des “pertes” US, comme un dévot se trouvant à confesse. On ne manquera pas de juger cela étrange... Et l’on ne manquera pas de faire quelques remarques qui peuvent aussi bien être prises comme des hypothèses pour expliquer ce comportement si inhabituel chez les virtuoses de la  narrative et du simulacre.

• Le comportement du Pentagone est-il fait pour embarrasser le président ? Trump, comme à son habitude, a construit aussitôt, lui sans la moindre réserve ni retenue, et surtout pas en s’embarrassant d’informations confirmées, une complète  narrative (aucune perte)autour de cette attaque iranienne, essentiellement pour n’avoir pas à riposter contre les Iraniens et se tirer de ce guêpier de la possibilité d’une guerre. Il n’est pas certain que le Pentagone ait apprécié cette façon qu’a eue Trump de prendre en main la communication officielle suite à l’attaque ; dans ce cas, ce luxe de détails concernant les blessés qui s’empilent ne cesse de nous rappeler combien la réaction de Trump était éloignée de la réalité.

• Pour autant, ce n’est pas la première fois que le Pentagone contredit Trump : le secrétaire à la défense Esper l’a fait en démentant être au courant d’attaques contre des aéroports préparées par Soleimani, comme cause de son assassinat. Cet exemple montre par ailleurs qu’il ne s’agit pas d’une éventuelle prise de position idéologique, – qui est plus ou moins belliciste face à l’Iran, – mais plutôt d’une question de maîtrise de la communication, ou maîtrise de la  narrative. D’une façon plus générale et considérable, on poursuivra l’hypothèse par rapport à la Maison-Blanche en avançant que cela pourrait être essentiellement, dans le chef du Pentagone, une question de prépondérance bureaucratique.

• Ou bien encore, le comportement si inhabituel du Pentagone est-il fait pour souligner la puissance des Iraniens et les risques que courent les forces US dans la région, cette attitude contre ceux des dirigeants civils trop neocon (les exemples ne manquent pas), ou trop inconscients, comme Trump par instants, qui s’engageraient sans hésiter sur la voie de l’affrontement ? C’est une hypothèse audacieuse, mais rien ne doit être exclu dans le domaine de l’audace, aujourd’hui à “D.C.-la-folle”. (On n’a pas oublié  l’épisode de la lettre du commandant de la coalition, un général US, annonçant au Premier ministre irakien le départ immédiat de ces forces du territoire irakien après le vote le 5 janvier du parlement irakien. Cet épisode pourrait être lié à une crainte générale des forces US d’être prises pour cibles ou en otages par les Iraniens.)

• Enfin, on peut envisager que le Pentagone fait cela par simple respect de la vérité et de son devoir d’information. C’est une hypothèse exotique qui peut nous faire passer un moment agréable, un moment de simulacre.

... D’où il se déduit, comme une chose certaine, qu’il y a beaucoup de facteurs et d’éléments inédits et inattendus dans cette affaire de l’assassinat de Soleimani. Les positions des uns et des autres (des centres de pouvoir et des centres bureaucratiques à Washington D.C.) sont à mesurer, non en fonction des position traditionnelles mais bien selon une vision subjective des réactions des centres les uns par rapport aux autres. Cette fragmentation, cette désintégration du pouvoir du système de l’américanisme est aujourd’hui un phénomène acté, qui ne peut qu’accélérer, et par conséquent dont on doit évaluer l’effet et les conséquences dans chaque événement qui se produit.

 

Mis en ligne le 1erfévrier 2020 à 15H05