Les infortunes de la vertu batave

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Les infortunes de la vertu batave


8 janvier 2006 — Comme prévu au plus secret de l’âme de certains analystes, les Américains sont en passe de ne plus aimer les Hollandais. En d’autres termes : le “mauvais élève de l’OTAN”, aujourd’hui, c’est le Hollandais. C’est une surprise de taille. L’étiquette infamante était d’habitude réservée au Français (une sorte de “privilège” permanent à cet égard) ou temporairement collée sur un pays identifié comme proche des Français (ce fut le cas des Belges en 2003). Les Hollandais, c’est autre chose ; une telle étiquette pour eux, c’est révolutionnaire, quand on sait la réputation impeccable et presque austère de leur alignement pro-américain.

C’est une précision d’un article du Financial Times (repris par Truthout.org) du 4 janvier qui nous en dit beaucoup sur cette fâcheuse occurrence.

L’article signale une affirmation importante de la politique de l’administration GW, annoncé lors d’un briefing du State Department, la semaine dernière (sans doute le mardi 3 janvier). Il s’agit de l’annonce d’une volonté US de s’appuyer sur des alliances ad hoc bien plus que sur les alliances en place, dont l’OTAN. La cause avancée de ce qui est (curieusement) présenté comme un changement est l’attitude de certains pays dans les alliances constituées, attitudes qui peuvent contrarier l’action collective. C’est ainsi qu’on parle de la Hollande (et de l’OTAN par conséquent) : « Nato would remain a “bedrock alliance, a model and framework”, the official said, but he questioned its reliability. He sharply criticised one European government for what he called undermining the alliance by “opting out” of Nato's expansion into possible combat operations in southern Afghanistan.

» Nato has got to look in the mirror as an alliance,” he said, asking whether it remained an alliance of “one for all and all for one”. He declined to name the government but observers said he was clearly referring to the Netherlands, which also pulled out its troops from Iraq last year.

» The Netherlands has so far been unable to confirm its commitment to send an additional 1,100 soldiers required for a joint British-Canadian-Dutch mission to extend Nato's presence in Afghanistan. Though the Dutch government has made clear it intends to go along with the plans after winning certain “security guarantees” for its troops, it has yet to consult ­parliament, where it could face a hostile reaction. »

Cette mise en cause des Hollandais, d’une façon si transparente, dans un journal bien connu pour exprimer des vues atlantistes et être considéré comme une référence par les milieux atlantistes, est un événement important. Même s’il n’a guère d’écho public ni médiatique, comme c’est la coutume aujourd’hui pour les événements importants, on ne doit pas trop hésiter à propos des enseignements qu’il nous fournit.

Il ne fait plus guère de doute que les Américains ont été furieux de la prise de position des Hollandais, en novembre dernier, dans le cadre des remous autour des activités de la CIA en Europe, principalement à propos des informations officieuses sur le transfert de prisonniers illégaux devant subir des tortures. (Pour rappel, voir notre “Bloc-Notes” du 22 novembre 2005.) On se trouve là sur un terrain extrêmement dangereux pour les relations transatlantiques, celui des “valeurs” (sont-elles encore “communes” ?) et de la façon de les respecter.

Publiquement, les Hollandais, qui ont la vertu officielle chatouilleuse, ne peuvent faire de concessions dans ce domaine. Les parlementaires hollandais, qui tiennent le gouvernement avec minutie et vigilance comme dans toute démocratie parlementaire à faible souveraineté nationale, sont intransigeants à cet égard. Le gouvernement hollandais a donné des assurances aux Américains pour le déploiement de leurs troupes en Afghanistan, contre des assurances américaines qu’il n’y aurait pas de pratiques illégales contre les prisonniers. Des deux côtés, il s’agit d’assurance de convenance. Le gouvernement hollandais ne tient pas son Parlement sur ces questions de vertu officielle et il ne peut donner aucune garantie que ses troupes, dont le déploiement doit être autorisé par le Parlement, seront effectivement déployées. Les Américains, qui estimaient que leurs assurances de pure forme données aux Hollandais (en décembre et en petit comité, lors du passage de Rice à l’OTAN à propos des vols “cklandestins” de la CIA) devaient amplement suffire, réagissent avec violence. Cette mésentente est accentuée d’une part par l’hypocrisie du gouvernement hollandais donnant son assurance aux Américains en sachant que cette assurance n’engage pas le Parlement, d’autre part par l’habituelle incompréhension américaine du fonctionnement des démocraties parlementaires à faible souveraineté nationale.

(Curieux entêtement de l’inculture politique américaine : les Américains devraient pourtant savoir ce qu’ils doivent en avantages d’allégeance et de servilité à cette sorte de démocratie à faible souveraineté nationale. Mais non, ils ne savent pas. Ils tiennent que cette allégeance et cette servilité n’en sont pas, qu’il s’agit d’un choix aveuglément pro-américain fait pratiquement les yeux ouverts, “en toute liberté”. La contradiction systémique est l’apanage grandiose des conceptions américanistes.)

Tout cela ne fait que conforter le parti de ceux qui, à Washington, veulent depuis toujours se passer des alliances formelles et des alliés encombrants avec leur vertu pointilleuse. L’épisode hollandais, dont on ignore encore la conclusion, est un épisode important sur cette voie, pour deux raisons:

• L’importance de la Hollande dans le dispositif des amitiés et allégeances américanistes en Europe. La Hollande est le plus fidèle obligé de Washington en Europe, après le Royaume-Uni qui est un cas très à part. C’est un allié en apparence vertueux, dont toute la réputation est fondée sur une espèce d’austérité ennuyeuse, qui permet de déguiser plasticité politique et fourberie diplomatique derrière des mines compassées et un conformisme qu’on se garderait bien de contredire (sous peine d’ennui, justement). Bref, la Hollande fait merveille depuis plus d’un demi-siècle dans le camp pro-américain. La réduction de son statut, ou bien une évolution extraordinaire à la suite de rebuffades répétées des Américains, constituerait un immense revers pour Washington. Mais Washington ne voit pas ce genre de choses.

• Les déclarations et mises à l’index des Hollandais viennent du State Department. Cela s’explique dans la mesure où l’affaire de la CIA en Europe et des assurances communes a été traitée par Rice. Ce sont la vanité et la susceptibilité de Rice qui sont en cause, dans une capitale (Washington) où l’on ne badine avec aucune de ces vertus (vanité et susceptibilité). Ainsi se retrouve-t-on, dans cette affaire, avec un State Department en pointe, épousant une thèse (coalitions ad hoc, mise à l’index de l’OTAN) qui était jusqu’alors l’apanage du seul Pentagone. (Car, bien entendu, rien de “nouveau” dans l’annonce que Washington préfère les coalitions ad hoc.) Les diplomates s’alignent sur l’inutile dureté des militaires. Tout le monde sait très bien que Washington fait ses coalitions ad hoc, et il l’a toujours fait d’ailleurs. Il est inutile de massacrer l’OTAN et de contrarier la Hollande pour cela. Et pourtant, si.