Les galipettes du New York Times

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Les galipettes du New York Times

L’affaire n’a pas suscité une sensation extraordinaire parce que tout le monde est trop impliqué dans le simulacre le plus parfait de ces dernières années, — le Russiagate vouant aux gémonies la Russie et Poutine, – pour suivre comme un seul homme-femme, ou un seul transgenre, ce qui n’est peut-être qu’un instant d’aberration du New York Times ; hypothèse que nous avançons à nos risques et périls, malgré et parce qu’il s’agit du NYT dont on sait qu’il tient le strapontin de la Vierge-Marie, en plus d’occuper les places de premier rang du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dans la hiérarchie des “journaux de référence”... 

Mais il faut s’expliquer... Car il s’agit d’un éditorial de la forme habituel du comité de la rédaction ou comité éditorial rédigeant les éditos courants et importants, non signés sinon du titre du journal [NYT], exprimant la ligne officielle sur le sujet abordé ; et voilà cet édito de dimanche, où l’on lit des choses de très grand bon sens et propres à étonner un Talleyrand-postmoderne, c’est-à-dire des compliments adressés à Trump parce qu’il voudrait faire une politique de coopération avec la Russie, parce qu’ainsi la Russie serait détournée de “l’orbite de la Chine”, menaçant d’établir un axe terrible Moscou-Pékin ; et le NYT écrivant cela comme si c’étaitl’évidenceque lui-même, voix de la raison perdue dans le désert, ne cesserait de rappeler aux cris de “Bravo Trump !” et de “La Russie avec nous !”

Le journaliste irlandais Graham Dockery en est tout retourné, dans RT.com...

« Le comité éditorial du New York Times, après avoir colporté des complots anti-Russie pendant deux ans[cinq ans si l’on remonte à la crise ukrainienne], a fait un revirement remarquable. Maintenant, le journal veut des relations plus étroites avec le Kremlin, tout cela pour contrecarrer les ambitions de la Chine.
» Depuis deux ans, Russiagate a tenu d’une main de fer le discours politique américain, même après que le rapport du conseiller spécial Robert Mueller ait blanchi le président Donald Trump de toute conspiration avec le Kremlin pour voler les élections américaines de 2016...[…] 
» Pendant ce temps, Moscou et Beijing se sont tournés l'un vers l'autre, organisant des exercices militaires conjoints et impressonnants, et portant le volume de leurs échanges commerciaux  à plus de $100 milliards en 2018… […]
» L'idée d'une coopération plus étroite entre Moscou et Pékin inquiète clairement le comité éditorial du New York Times. Dans son éditorial anonyme habituel qui représente l’opinion du conseil de la rédaction, le journal écrit que “le président Trump a raison d'essayer d'établir une relation plus solide avec la Russie et de l’éloigner de la Chine”, – un compliment remarquable d'un journal qui a publié ces cinq derniers jours deux éditoriaux intitulés “Donald Trump hait l’Amérique” et “Trump est raciste jusqu’aux os”.
» L’éditorial référencé suggère que les États-Unis renforcent leur coopération avec la Russie dans les domaines de l'exploration spatiale et de l'assainissement de l'Arctique, – des zones qui semblent ainsi échapper à la contamination de Russiagate. En outre, de nouveaux traités de maîtrise des armements pourraient constituer un pas vers une coopération géopolitique entre les deux superpuissances rivales, conseille-t-il encore. 
» Il s’agit d’arguments valables et constructifs, – mais venant du New York Times ?! Oui, il s’agit du même journal qui, l'année dernière, qualifiait Trump de “traître perfide” avant sa rencontre avec Poutine à Helsinki. Le NYT faisait valoir qu’au lieu de chercher un rapprochement, Trump devrait “utiliser toutes les ressources à sa disposition pour punir la Russie”. 
» Il s'agit du même New York Times qui a qualifié Trump de “laquais de Poutine” et a sorti une vidéo moqueuse détaillant une “histoire d'amour” entre Trump et Poutine, chargée de connotations homo-érotiques et aboutissant à un baiser entre les deux leaders. Ce qui est drôle, c’est qu’ils sont gays, voyez-vous ! »

Dockrey n’est tout de même pas le seul à s’exclamer devant cette prise de position du NYT, même si, comme on l’a souligné plus haut, les zombieSystème ont en général été pris à contre-pied et ne disent mot. Voici un polémiste dissident connu, George Szamuely. Il cite le tweet du comité de rédaction du NYT sur cet édito et des extraits de l’édito dans son propre compte twitter, pour remarquer qu’« après avoir démonisé la Russie et l’avoir blâmée pour tous les problèmes qu’ils rencontrent, après avoir déployé des forces à ses frontières, expulsé ses diplomates et abandonné les traités de contrôle des armements, les USA espèrent que la Russie sera son allié contre la Chine ... Il faut se rappeler que le New York Times a dénoncé Trump pendant des années pour avoir plaidé pour cette politique [que son éditorial recommande aujourd’hui], suggérant même qu’il [Trump] agissait ainsi parce qu’il était un agent de Poutine et traître aux États-Unis d’Amérique. »

L’édito du NYT est d’autant plus juteux et à-propos qu’en même temps qu’il paraissait se déroulaient deux manœuvres ultra-classiques du Russiagate, du type “c’est la faute aux Russes”.

• Les services concernés des restes du DeepState, ou National Security State, se plaignaient de vols “agressivement rapprochés” d’un Shoukhoi Su-30 de l’Armée de l’Air vénézuélienne auprès et assez près d’un innocent EP-3A Orion de l’U.S. Navy en mission extrêmement pacifique de reconnaissance et d’espionnage au-dessus des Caraïbes, sans doute accidentellement pas très loin des côtes vénézuéliennes mais toujours dans les normes internationales c’est sûr. Conclusion le 21 juillet du Southern Command, commandement interarmes US pour la zone : la faute aux Russes.

« Comme l'avion vénézuélien est de fabrication russe, l'armée américaine n'a pas hésité à désigner son bouc-émissaire favori pour cet incident. [Ce vol “agressif”] est la preuve de l’irresponsabilité du “soutien militaire de la Russie” au gouvernement vénézuélien, ainsi que la conséquence du fait que le président Nicolas Maduro a sapé les “efforts de lutte contre le trafic illicite”, a dit [le commandement US]. Les Su-30 russes ont été achetés par Caracas au milieu des années 2000, à l'époque de Hugo Chavez. »

• L’affaire des pétroliers arraisonnés, ici dans les eaux de Gibraltar par les Royal Marines UK, là dans les eaux du détroit d’Ormouz par les forces spéciales des Gardiens de la Révolution iranienne, a pris enfin une perspective raisonnable. Elle a été mise au compte des Russes, par une “source”, évidemment “anonyme” et donc beaucoup plus crédible, venant du prestigieux MI6 qui voit et entend tout ce qu’il y a de russe dans la catastrophe du monde, c’est-à-dire à peu près tout. La “source” a été précieusement recueillie par le Sunday Mirror, puis répercutée sur un ton d’un sarcasme suspect, par RT.com, comme il se doit

« Ainsi, les accusations contre la Russie ont pris la direction de la haute mer et le tabloïd britannique Sunday Mirror s'est tourné vers ses sources du MI6 (anonymes bien sûr) affirmant que le pétrolier Steno Impero pourrait avoir été “dirigé vers les eaux iraniennes par de fausses coordonnées GPS envoyées par une technologie russe des services de renseignement”.
» Le plus anonyme des espions aurait également dit : “La Russie a la technologie pour usurper le GPS et a peut-être aidé l'Iran dans cette entreprise car cette opération est extrêmement impudente. Cela rendrait le transport maritime britannique extrêmement vulnérable et serait une source de grave préoccupation pour les navires de guerre de la Royal Navy dans la région.
» “Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique et les services secrets russes ont travaillé en étroite collaboration en Syrie pour protéger et promouvoir leurs intérêts.”
» C'est à peu près tout ce qu'on nous a présenté comme preuves à cette occasion, et dans un esprit d'équité envers les autres médias grand public, au moment d'écrire ces lignes, on notera que la plupart d’entre eux ne semblent pas suivre cette version. Le Daily Express est à peu près le seul à reprendre l'histoire, mais seulement en citant le Mirror citant des sources anonymes d'espionnage... »

Par conséquent, la coordination n’est pas leur fort. “Par équité” également, on notera que ce n’est pas la première fois que le NYT adopte vis-à-vis de Trump une attitude d’une ambiguïté, sinon suspecte du point de vue du Système, dans tous les cas inhabituelle. Il y a deux mois, en mai dernier, il était venu au secours de Trump en mettant en cause les projets Bolton-Pompeo de déployer 120 000 hommes de troupes dans la région du Golfe pour menacer l’Iran : « Le NYT dévoile certaines péripéties accompagnant cette étrange option, dont il se demande si le président Trump en est informé. L’option a été demandée à la suite des sabotages contre quatre pétroliers dans le Golfe Persique, attribués assez vite et bien sûr sans la moindre preuve aux Iraniens. »

L’éditorial de dimanche va beaucoup plus loin que cette galipette sans conséquence du mois de mai, et révèle que les journalistes du NYT se laissent parfois prendre au jeu de l’analyse professionnelle et de l’évidence de la logique politique, parce qu’ils ont reçu malgré tout quelques rudiments dans ce sens. Tout le monde n’en est pas avisé, surtout pas la presse britannique et le MI6 qui fonctionnent en mode-turboet en vol aveugle dans le simulacre antirusse sans vraiment se demander l’intérêt de la chose ni mesurer les conséquences.

(Même chose d’ailleurs pour l’arraisonnement-pirate des pétroliers par les Britanniques avec riposte iranienne, commandité et ordonné par les USA comme il se doit, et aujourd’hui avec le sympathique Pompeo qui s’en lave les mains et laisse les Brittsse débrouiller seuls de la susdite affaire puisque les USA ne veulent pas la guerre avec l’Iran c’est bien connu... D’ailleurs, Boris Johnson n’en veut pas non plus, de la guerre avec l’Iran, – et tout cela nous donne une politique étrangère anglo-saxonne, du bloc-BAO et de la civilisation régnante, particulièrement inspirée.)

Par conséquent, l’on dira plus simplement qu’il n’y a strictement aucune coordination et que tout le monde suit diversement le courant général, avec des défections de-çi de-là, qui sont certainement temporaires mais joliment significatives… Cela est pour dire notre conviction que l’édito du NYT, retrouvant un instant les esprits épars où se cachent des restes de réflexes professionnels, n’empêchera pas notre glorieux journal de référence de taper sur les Russes, et surtout, surtout sur Trump à la prochaine occasion ; cela est pour dire également que les contraintes du simulacre sont parfois difficiles à supporter, et l’évidence de la raison et du sens commun perce à telle ou telle occasion la chape de plomb si contraignante.

S’il fallait une conclusion qui nous détache du dérisoire de l’anecdotique, nous dirions effectivement que la faiblesse paradoxale de la surpuissance issue du Système qui impose ces simulacres gigantesques, c’est le très faible crédit, souvent jusqu’aux limites du ridicule, des narrative qui y sont développées. Le mensonge, ou plutôt le mépris ostentatoire et proclamée des vérités-de-situation avec une emphase grotesque et avec les moyens de communication à mesure, contre l’évidence et la force de ces vérités-de-situation, représente une charge psychologique considérable. Les simulacres sont énormes et chargés d’un vide d’un poids extraordinaire, mais un poids négatif, un poids qui réduit la pensée comme les Jivaros réduisaient les têtes de leurs ennemis. Cette difficulté d’être de la simulation du monde par le Système constitue un handicap d’une telle force qu’il ne peut être comblée que par des écarts et des bifurcations, comme un coureur de fond qui reprend son souffle (le coureur de fond du mensonge à bout de souffle). Le produit de ces avatars, c’est le désordre, l’impossibilité de la coordination, l’inorganisation, le NYT qui fait son édito disant en substance “Russiagateest ridicule” tandis que le MI6 et ses relais de ma liberté de la presse hurle du Russiagate en haute mer.

Il reste alors à bien mesurer toutes les implications du fait que le “courant général” qui mène ces événements est effectivement un produit du Système, développant une politique aveuglément déstructurante et nullement une politique répondant à une stratégie et à une géopolitique quelconque. La conquête du monde au prix de la destruction de soi, comme la chose est en train de se produire, suggère que les stratèges qui ont accouché de ce monstre sont bien éloignés et des normes, et des pensées, et des préoccupations humaines. Ils sont d’une sorte d’inframonde maquillé en un simulacre de supramonde, comme en une sorte de racolage cosmique. Cela marche moyennement. 

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