L’“engagement objectif”, nécessité de la résistance : le cas Engelhardt

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Tom Engelhardt, éditeur du site TomDispatch.com, vient de publier un livre, The American Way of War – How Bush's Wars Became Obama's, qui reprend nombre de ses chroniques publiées sur son site. Dan Froomkin, de Huffington.post, lui consacre un article ce 22 juillet 2010.

Froomkin développe la description que fait Engelhardt au long de ses chroniques de la militarisation de l’Amérique, de la complète absorption de ce pays dans un système uniquement tourné vers la guerre. Cette description, quasiment aucun organe de la “presse officielle”, ou presse-Pravda n’est parvenue à la rendre d’une façon si structurée et si constamment détaillée.

C’est sur ce point que nous allons nous arrêter à propos d’Engelhardt et de son livre, lorsque Froomkin fait cette observation, et renvoie à l’explication d’Engelhardt : «How is possible that this extraordinary militarization of our politics and our country has taken place, but we haven't read about it in the newspapers? Engelhardt explains this, too. “Sometimes,” he writes in an afterword, “it takes a complete outsider to see that what's in front of us all is a forest, not a random grouping of trees, or, in the case of this book, an identifiable American way of war rather than a set of disparate political and military acts full of sound and fury but signifying little.”»

Il est incontestable que Tom Engelhardt a mis en place, depuis plusieurs années, avec son site TomDispatch.com, un système à la fois de communication et d’information qui rend compte d’une perception générale structurée et nous restitue une vision de la situation générale qui ne l’est pas moins. Il ne travaille pas seul (il y a son collaborateur Nick Turse et des contributeurs tels que Mike Davis, Karen Greenberg, Chalmers Johnson, Michael Klare) mais ces interventions autres que les siennes sont manifestement dans le même esprit, qui est bien de donner cette vision globale. Un aspect essentiel de son travail est l’absence de ton partisan, bien qu’Engelhardt fasse clairement partie de la gauche progressiste “dissidente” (hors-système) US.

Cette absence de ton partisan n’implique nullement qu’Engelhardt ne prenne pas partie. Nous dirons qu’il est naturellement “engagé” contre le système en général, sans qu’il soit besoin de le préciser, sans qu’il soit nécessaire de signaler cet engagement. C’est, aujourd’hui, le signe même de cette “vision globale”, qui est si nécessaire parce qu’elle seule permet d’embrasser la totalité de la crise, c’est-à-dire de se situer intuitivement et comme par nature contre l’“ennemi principal”, qui ne peut être que le système lui-même. Il est alors inutile, et même nuisible d’affirmer ses propres “engagements partisans”, – si l’on veut accepter cette tautologie qui est plus qu’un pléonasme ; l’“engagement” contre le système nous paraît aujourd’hui une attitude vitale, qui ne relève pas d’un choix partisan même s’il est fait par une personne partisane, évidemment partisane pourrait-on dire ; y ajouter d’une façon explicite son choix partisan (droite ou gauche, ou n’importe quoi d’autre) ne peut que réduire l’engagement en divisant le front naturel de la résistance à l’“ennemi principal”. En un sens, parvenir à avoir une “vision globale” du système tel qu’il est implique quasi nécessairement, presque biologiquement dirions-nous, et certainement psychologiquement, un engagement antisystème : on ne peut percevoir justement et globalement une telle structure de mort sans être engagé contre elle, puisque le seul fait de cette description globale est une dénonciation.

Cette formule, – dont nos lecteurs devinent qu’elle se rapproche sans aucun doute de ce que voudrait être dedefensa.org, – est quasiment inapplicable dans ce que nous nommons la presse-Pravda. Il s’agit moins du fait intellectuel d’être Pravda, bien que ce fait joue évidemment un rôle. Il faut s’abstraire de l’idée que tous les journalistes de cette presse sont nécessairement des mercenaires, des corrompus, des gens nécessairement et presque structurellement, –à la fois économiquement et psychologiquement partisans dans la défense du système. Certains peuvent ne l’être pas, et peuvent exprimer des points de vue dans ce sens. Mais ils se trouvent nécessairement réduits dans un ensemble à la fois de publication et de structures économiques, qui caractérise la presse générale (presse-Pravda), qui rend impossible l’expression structurée d’un tel engagement implicitement mais catégoriquement antisystème. L’engagement de ces oiseaux rares, sans doute moins rares qu’on dit, ne peut être que parcellaire parce qu’il s’agit en général de professionnels évoluant dans un domaine et ne contrôlant pas les autres ; d’autre part, le cadre structurel où ils évoluent, de la presse écrite “officielle”, avec la structure économique qui va avec (présence de publicité, important aspect commercial et des investissements, etc.), interdit l’émanation d’une telle vision globale d’engagement antisystème. Nous pensons que la position dans une telle structure contraignante fait que l’influence du système est irrésistible et que les “oiseaux rares” en question, même s’ils émettent des avis intéressants par leur aspect antisystème, sont incapables de maintenir cette position, de l’universaliser, jusqu’à donner d’eux-mêmes une perception synthétique générale de type antisystème.

Le cas Engelhardt signifie, par contre, qu’on peut parvenir à cette position presque d’“engagement objectif” (alors que l’expression semblerait une contradiction, ou un oxymore), seulement dans le cadre du réseau alternatif d’Internet. Les conditions structurelles et économiques, même si elles sont plus lourdes qu’on croit, laissent tout de même s’exprimer comme fait majeur, quand l’animateur du site a cette vision, une vision globale antisystème sans esprit partisan, d’“engagement objectif”. Il s’agit d’une pure position de résistance, avec laquelle tout homme sincèrement antisystème mais de sensibilité différente, y compris partisane, se sent à l’aise sans restriction. On peut être clairement partisan de certaines “valeurs de droite“ et épouser à 100% tout ce qu’Engelhardt écrit parce qu’on sait justement la globalité intégrée de sa position antisystème.

Bien entendu, cette réussite, ou plutôt cette vertu, est extrêmement rare sur le réseau Internet, parce que le réseau reflète la diversité humaine, que dans le domaine de l’information et de la communication, surtout dans une telle période, l’excès et notamment l’excès partisan sont la marque la plus courante des activités humaines, avec les débordements d’ailleurs peu utiles, sinon contre-productifs, qui vont avec. Mais l’essentiel est que la structuration et le fonctionnement du réseau permettent effectivement la manifestation quand il existe de cet “engagement objectif” antisystème qui est, aujourd’hui, la condition essentielle de la résistance contre le système, qui doit être la position vitale impérative dans la bataille en cours. Contrairement à ce qu’Engelhardt écrit, ce n’est pas tant sa position d’“outsider” qui compte et lui permet d’embrasser la forêt (vision synthétique globale) là où les journalistes-Pravda ne voient qu’une addition d’arbres, mais sa position libérée de structures très contraignantes où la pression du système est partout présente.

Il va de soi, nous le répétons, que c’est bien la “ligne” que nous cherchons constamment à affirmer, ici, à dedefensa.org.


Mis en ligne le 24 juillet 2010 à 05H54