Le VMM de Chomsky, selon Orlov

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le VMM de Chomsky, selon Orlov

7 août 2020 – J’éprouve en ce moment particulièrement un grand plaisir à lire les chroniques d’Orlov, puisque quasi-exclusivement rédigées pour nous décrire l’effondrement du système de l’américanisme. On comprend que je ne peux que me sentir conforté dans mes appréciations intuitives, encore plus quand les textes consultés s’ébrouent naturellement dans une ironie spontanée, qui suggère une certaine distance du jugement et une dérision certaine pour les agitations humaines en-cours, particulièrement américanistes.

Dans sa chronique du jour, un passage arrête mon attention, et me conduit à renchérir et développer en élaborant à partir de ses remarques qui ne manquent pas de profondeur, derrière le style enlevé et moqueur. C’est ce passage où Orlov parle de Chomsky :

« Je suis sûr que certaines personnes rechigneront à faire un choix aussi désinvolte sur quelque chose qu’elles considèrent comme une question très sérieuse. Noam Chomsky, le linguiste du MIT, prolifique auteur et conférencier de gauche, devrait certainement être l’un d’entre eux. En 2016, il a dit : “Si vous avez la moindre notion de morale, vous veillez à écarter le pire.” Et il a récemment doublé la mise : “Ne pas voter pour Biden [le moindre mal] lors de cette élection dans un État en ballotage équivaut à voter pour Trump [le pire]”. Il a même formulé une idéologie générale du ‘Voter pour le Moindre Mal’ (VMM) avec de nombreux principes subtils. Mais Chomsky ne semble pas être un expert de la nature du mal : lorsqu’on l’a interrogé à ce sujet dans une interview, il a parlé de la variabilité de la nature humaine et de ses ramifications politiques. Il semble que pour Chomsky, le ‘mal’ n’est qu’un concept abstrait désignant quelque chose de très mauvais.
» Chomsky est juif et le judaïsme n’a pas une notion développée de la démonologie. C’est peut-être cet angle mort conditionné par la culture dans sa vision du monde qui lui a permis d’envisager sérieusement la notion de VMM. Pour lui, choisir un moindre mal est simplement une question de choix de stratégie politique appropriée – par cela, il entend une tactique appropriée, puisqu’une stratégie appropriée conduirait à l’élimination totale du mal plutôt qu’à une approbation sans enthousiasme d’un moindre mal. Contrairement au judaïsme de Chomsky, le christianisme et l’islam cultivent tous deux une conscience nuancée de Satan/Shaitan, le Malin, et des ‘mignons’ qu’il commande. Il est donc plus logique pour moi de considérer le mal manifeste de la démocratie américaine d’un point de vue démonologique. Vu sous cet angle, choisir un moindre mal, c’est choisir malgré tout le mal. L’idée qu’il est possible de choisir le bon type de mal par l’exercice de la ‘compréhension morale’ de Chomsky ressemble donc à une forme monstrueuse de sophisme, car peu importe pour lequel des ‘mignons’ de Satan vous votez, vous consentez toujours à être dirigé par Satan. »

Chomsky est un homme connu dans le monde des dissidents, bien autant que dans les mondes plus comme-il-faut de l’académie et des sciences. Pionnier de l’enquête sur la manipulation du Système (La Fabrication du consentement), il m’était apparu qu’il était de cette même insurrection qui semblait se lever au moment de l’attaque de l’Irak de 2003, ce que certains nommaient déjà ‘la Résistance’. Bien entendu, certains lui reprochaient d’arrêter sa critique aux portes d’Israël, comme d’autres de faire du conspirationnisme en représentant les médias de la presseSystème comme un bloc homogène. En fait, les critiques autour de lui sont très nombreuses, elles vont dans tous les sens, elles représentent le chaos du nombre infini de tendances, de révélations, de jugements qui circulent et s’ébattent dans le monde du système de la communication, là où la dissidence évolue entre l’humeur capricieuse, le quiproquo querelleur et l’antiSystème pur et dur.

“De gauche”, écrit Orlov ? Je ne l’ai, jusqu’ici dans ma candide inconnaissance, jamais considéré comme tel au fond du fond, notamment parce que ni droite ni gauche n’ont guère de signification pour moi aujourd’hui, parce que l’enjeu est trop élevé pour permettre cette sorte d’attendus qui encombre nos tribunaux des divers salons de la globalisation. En l’occurrence, j’étais dans l’erreur pour ce qui concerne Chomsky. (Comme, par exemple, je l’ai été en ce qui concerne Mélenchon.)

Qu’il ait soutenu Kerry en 2004 (déjà selon la doctrine-VMM) ne me dérangeait pas trop, ni à l’époque ni maintenant. Après tout, en face c’étaient Bush et, surtout, les neocons, qui ne cessaient à cette époque de taper sur Chomsky. Cela me paraissait être un brevet de dignité et de choix d’indépendance d’esprit, dans cet univers où la hiérarchie est si difficile à identifier et où les brevets ne s’achètent pas. Surtout, il me semblait que l’on parlait tous de la même chose, c’est-à-dire qu’on avait notre étoile polaire, qui se déclinait dans l’effort constant d’opposition à cette dynamique de politiqueSystème, quels que soient les aménagements tactiques.

Depuis l’entrée du fou sur l’échiquier du monde et de l’américanisme, en 2015-2016, la partie a complètement basculé. Pour qui suit la ligne fondamentale de la lutte contre la mécanique de déstructuration et d’entropisation, il est vital de laisser s’entre-déchirer les factions qui se sont formées dans la direction du Système, dans le désordre et comme enfants du désordre et avatars du Système, et qui se résument à Trump contre ceux qui, dans l’establishment, veulent la peau de Trump. C’est dire si dans l’ordre des décisions et des engagements, – et des refus d’engagement,– dans cet univers en indigne dégradation d’effondrement moral, la “morale” dont parle malheureusement Chomsky n’a nulle part sa place sinon comme simulacre pour satisfaire les consciences et les faire ‘bonnes’, – bref, de la ‘moraline’ nietzschéenne, pas moins, – et surtout pas plus, non plus.

Et ce faisant, ressortant l’argument de la “morale” pour justifier son grotesque VMM, Chomsky accepte de se mettre sous la bannière de l’humanitarisme. Même si c’est “le moindre mal”, son choix de 2020 pour la vieille baderne de Biden est un choix de soutien de cette fameuse “politiqueSystème”, donc de l’attaque de l’Irak-2003 (comme celui de Clinton en 2016, mais alors l’enjeu était différent et cela ne méritait pas d’en faire une querelle)... Comme si Clinton-2016 et Biden-2020 étaient plus “moraux” que Trump !

Dans le champ du Système, tout cela se vaut absolument et le désordre doit triompher selon la perspective la plus heureuse possible, même si parfois épuisante à suivre. (C’est le désordre qui est “le moindre mal”, pas l’un des deux candidats per se). Simplement et pour se bien situer, il s’agit de ne rien choisir, de ne pas se salir les mains dans cette bouillie pour les rats car vous avez le pire contre le pire, et tous deux fidèles et zélés plénipotentiaires de Satan et du Mal comme l’écrit justement Orlov.

Effectivement, notre héros se révèle dans l’humanitarisme, effectivement “de gauche”. La surprise est convenue, et d’ailleurs Chomsky n’est pas le seul à jeter le masque, à l’heure où le port du masque est un devoir civique d’intérêt humanitariste. Orlov voit justement la chose lorsqu’il reproche à Chomsky de faire d’un choix tactique “appropriée” une “stratégie” appropriée : naviguer tactiquement dans la zone satanique qu’est le Système, entre les deux plénipotentiaires qui s’affrontent, ce n’est certainement pas changer de stratégie, puisque c’est rester dans le domaine satanique.

“De gauche”, certes, selon les codes du monde dit “ancien” selon le Système, et pas du tout pressé de “casser les codes” comme on dit dans les salons ; par conséquent et au bout du compte, chargé de la morale de l’humanitarisme. Puisque nous nous trouvons, « avec l’humanitarisme, devant une nouvelle expression religieuse », écrit madame Delsol, il y a un « emballement de la morale » dont Chomsky, retour d’Irak-2003, est le signe. « Désormais, c’est ainsi que se décrit l’universel occidental : une morale plénipotentiaire et seule au monde[et prétendant au] monopole de la vertu ».

Ainsi en choisissant de voter, – certes et pire encore de voter Biden, quoiqu’il n’y ait que le geste même (le vote) de la ‘vertu’ démocratique à dénoncer comme un « sophisme monstrueux », – Chomsky nous signale qu’il reste d’Occident, c’est-à-dire comme locataire et plénipotentiaire de cette « vaste culture décadente, tout occupée à ‘pourrir’ calmement, dans l’amour de soi ». Le temps de la Résistance n’est plus, pour lui, qu’objet de mornes célébrations dont on ignore la cause. (A quoi sert de résister à Irak-2003 si l’on vote pour le simulacre absolument gigantesque et sans aucune vergogne de la candidature-Biden ?)

Pour moi, incivique et maître de l’inconnaissance, – ‘Biden & Trump, bonnet blanc et blanc bonnet’ comme disait Duclos de Pompidou-Poher, – rien ne vaut le spectacle de leur folie en désordre, et de l’effondrement par conséquent. Au rythme où ils vont, nous ne serons pas déçus, ni obligés d’attendre trop longtemps.

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