Le “triomphe” d’Aljazeera (suite)

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Aljazeera, la fameuse chaine télévisée du Qatar, nous informe-t-elle parfaitement sur ce qui se passe à Bahreïn ? Intéressante question, certes, qui en amène une autre, qui est de savoir s’il existe un modèle idéal d’information libre dès lors que cette information évolue, malgré elle ou pas, dans le Système. C’est ce qui est implicite dans cette dépêche d’analyse de Reuters, reprise par RAW Story ce 14 avril 2011.

L’analyse donne divers éléments, cite divers analystes, qui permettent d’observer, par exemple, que la couverture des événements de Bahreïn par Aljazeera semble extrêmement modeste, par rapport à la couverture massive que le réseau arabe a donnée des événements de la chaîne crisique commencés le 19 décembre 2010. La raison en est simple : la formidable pression exercée par l’Arabie sur les émirats du Golfe, dont Qatar, où Aljazeera est basé, sous la “tutelle” du gouvernement de cet émirat. L’Arabie semble avoir convaincu les émirats, qui sont tous regroupés avec elle au sein du Conseil de Coopération du Golfe, que la stabilité de tous les pouvoirs de cet ensemble était vitale pour leur survie commune. (A noter que, dans l’analyse, la position de la chaîne saoudienne internationale Alarabiya est soulignée, avec l’observation qu’on ne trouve guère de différence avec Aljazeera.)

«Pan-Arab broadcasters who played a key role reporting Arab uprisings in Tunisia and Egypt are helping dynastic rulers police the gates of the Gulf to stop the revolts from spreading on their patch, analysts say. […]

»Yemeni President Ali Abdullah Saleh, whose impoverished country of 23 million is not a member of the affluent Gulf Arab club, accused Al Jazeera of running an “operations room to burn the Arab nation.” His government has revoked the Al Jazeera correspondents' licenses over its coverage in Yemen.

»For viewers watching protests spread across the region, the excitement stopped abruptly in Bahrain. Scant coverage was given to protests in the Gulf Cooperation Council member and to the ensuing crackdown by its Sunni rulers, who called in Saudi and Emirati troops in March under a regional defense pact. Protests in Oman and Saudi Arabia have also received scant attention in recent months.

»“Bahrain does not exist as far as Al Jazeera is concerned, and they have avoided inviting Bahraini or Omani or Saudi critics of those regimes,” said As'ad AbuKhalil, politics professor at California State University. “Most glaringly, Al Jazeera does not allow one view that is critical of Bahraini repression to appear on the air. The GCC has closed ranks and Qatar may be rewarded with the coveted post of secretary-general of the Arab League.” […]

»Despite a wealth of material, there were no stirring montages featuring comments by protesters or scenes of violence against activists in Bahrain. Al Jazeera has produced such segments to accompany Egyptian and Tunisian coverage. The threat posed by Bahrain's protests was closer to home. Their success would have set a precedent for broader public participation in a region ruled by Sunni dynasties. More alarming for those dynasties, it would have given more power to Bahrain's majority Shi'ites, distrusted by Sunni rulers who fear the influence of regional Shi'ite power Iran.»

D’une façon générale, l’analyse observe que la “ligne éditoriale” géographique de Aljazeera (les événements qui sont massivement couverts contre ceux qui ne le sont guère) suit, notamment dans les événements de la chaine crisique dans les pays arabo-musulmans, les intérêts de la politique extérieure du Qatar. On comprend aussitôt que l'explication est simple et évidente.

«A U.S. diplomatic cable released by WikiLeaks in December said U.S. diplomats saw Al Jazeera, owned by the state Qatar Media Corporation, as a bargaining tool in its foreign policy.

»Qatar has launched a foreign policy drive over Libya. It has recognized the rebels as Libya's legitimate authority and joined the West's airstrikes on the forces of Muammar Gaddafi – a veteran Arab ruler long on bad terms with his Gulf peers. Al Jazeera has followed with heavy coverage of Libya.»

La ligne suivie par Aljazeera suit celle de Qatar, qui suit celle de l’Arabie Saoudite. Il existe une politique spécifique des Etats du Golfe regroupés au sein du Conseil de Coopération du Golfe.

«Analysts say Saudi Arabia persuaded its neighbors that any concessions by Bahrain's rulers would have repercussions for all Gulf states, including Qatar, though it has a tiny population of only 260,000 nationals among a 1.7 million total. “There has been fantastic pressure from Saudi Arabia on Qatar to join in (the Gulf military operation) in Bahrain, and at least to rein in Al Jazeera,” said a London-based analyst who did not want to be named due to the sensitivity of the issue. […] “Al Jazeera is not much different to Al Arabiya when it comes to Bahrain – both are tongue-tied by the Saudi military intervention,” said Ayman Ali, a commentator in the Gulf press.»

Face à ces constats divers, les autorités officielles d’Aljazeera répondent d’une façon très conventionnelle, qui contraste notablement avec les habitudes d’originalité et de créativité professionnelles de la chaîne. Les explications données sont plates et sans guère d’intérêt, et en général du type “c’est comme ça parce que c’est comme ça”.

«Al Jazeera acknowledged “challenging terrain” in Bahrain.

»“There has been a particularly heavy news agenda in recent months, with uprisings taking place simultaneously in multiple countries across the Arab region,” a spokesman said. “Editorial priorities are weighed on a number of factors at any given moment. All news organizations have faced these pressures, but despite this and the challenging terrain in Bahrain, we have covered events in the country extensively.”»

Cette analyse est effectivement intéressante par la lumière nouvelle qu’elle nous donne d’Aljazeera. La chaîne de TV du Qatar a acquis une formidable célébrité, une réputation et une audience exceptionnelles, grâce à son fonctionnement et à son éthique de grande liberté dans le traitement de l’information, au point qu’on peut parler d’un “modèle Aljazeera”. Le plus grand hommage qu’on a pu lui rendre à cet égard a été d’en faire une cible potentielle d’une attaque USA-UK, du temps de la guerre en Irak, ce qui représentait un évènement exceptionnel dans notre monde si sensible à tout ce qui concerne la liberté, et la liberté de la presse en particulier : traiter cette liberté à coups de F-15 et de missiles Tomahawk était un sacrément bel hommage du vice à la vertu. (La chose a été si “officielle” qu’un dirigeant d’Aljazeera a demandé des explications au Royaume-Uni. Sans doute ces explications ont-elles été satisfaisantes puisqu’on n’en a plus entendu parler.)

Dans les faits, bien entendu, on peut attribuer sans hésitation la célébrité et l’efficacité d'Aljazeera à une conception de la “liberté de la presse” qui avait et qui a pour principale application une attitude extrêmement critique, et courageusement critique, de l’action des USA. Ce fut bien entendu le cas lors des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Aujourd’hui, le principal “théâtre” des opérations est cette chaîne crisique des pays arabo-musulmans, où les USA ne sont plus directement et visiblement partie prenante, mais où Qatar l’est en général, et très fortement dans certains cas. Cela conduit aux “nuances” qu’on a vues et à une perception de l'action d'Aljazeera qui, cela va de soi, est elle aussi plus nuancée. Il y a certainement un “modèle Aljazeera”, ne serait-ce que parce qu’au royaume des aveugles (notre presse Pravda, ou presse-Système), les borgnes sont rois ; mais ce modèle est loin d’être parfait (un borgne, certes), parce que la perfection en matière de liberté de la presse dans notre Système est une utopie déplacée et infamante, et une tromperie à mesure, et qu’Aljazeera fait partie, volens nolens, du Système.

Peu importe, il reste qu’Aljazeera a bâti sa puissance sur une image et sur une réputation. Les constats qu’on a rapportés écornent cette image et cette réputation. Aljazeera fera donc tout, dans les limites de ce qui lui est possible, pour redresser la barre et elle accentuera donc encore plus son ton et ses manières habituelles, et ses démarches critiques à l’encontre de Washington. Peut-être même songera-t-elle à accentuer sa maigre couverture des événements de Bahreïn, – comme on le voit, si on a le regard indulgent, ce 15 avril 2011.

Tout cela est-il malheureux et contradictoire par rapport aux espérances de ceux, – dont nous, parfois, après tout, – qui saluent régulièrement, depuis des années, la vertu d’Aljazeera ? Pas vraiment, parce qu’il faut bien entendre ce que vertu veut dire, et ce qu’on peut mettre dans les espérances à ce propos. Ce qui importe, dans la chaîne crisique dont nous parlons souvent, c’est la permanence du désordre que met en place cette série d’événements, ce désordre qui entretient à son tour cette série d’événements, et nullement un achèvement vertueux et vertueusement illusoire (“démocratisation”, par exemple) qui resterait dans le cadre du Système et serait récupéré par lui. Aljazeera dans son fonctionnement habituel avec l’accent mis sur la réputation de liberté à renforcer, avec la critique anti-US et anti-Système exacerbée, et l’éventuelle contestation d’Aljazeera comme on la présente ici, tout cela contribue à entretenir ce désordre, bien plus qu’une vertu d’Aljazeera reconnue et installée, et acclamée unanimement. Ce désordre est, quoiqu’en veuillent ceux qui participent à son développement et à son entretien, la route vers la mise en cause du Système, – ce qui importe plus que tout… Donc, bravo pour Aljazeera, après tout.


Mis en ligne le 15 avril 2011 à 15H09