Le sort d’une présidence

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Aux USA, les événements des dernières 72 heures (le “I’m in charge” d’Obama, suivi des échecs de BP pour colmater les fuites des conduits pétroliers dans le Golfe du Mexique) ont déclenché une formidable offensive médiatique de spéculation sur le sort du président. Brutalement, la catastrophe s’est effectivement transformée en une “crise nationale”, de caractère politique. Désormais, les commentateurs jugent que le sort de la présidence Obama est dans la balance.

L’image du “Kristina d’Obama” est remplacé par une analogie politiquement beaucoup plus féroce : la crise est comparée à la crise des otages de Téhéran qui emporta Jimmy Carter et sa présidence à partir de novembre 1979. RAW Story, hier 30 mai 2010, rapportait cette évolution qu’on pourrait juger essentielle, sinon décisive dans la situation d'influence du système de la communication.

«…Some critics of the Obama administration have now picked up the talking point that the oil spill is equivalent to the Iranian hostage crisis credited with destroying President Jimmy Carter's presidency.

»Columnist George Will advanced the idea Sunday. “I think the danger isn't that this is his Katrina. It's that it's his Iranian hostage crisis,” Will told ABC's Jake Tapper. “That happened to Carter in his first – and it turned out only – term. So it wasn't like Katrina, which was sort of beside the point. Bush was a spent force by then anyway and it reinforced the perception. People said Carter is well meaning, they like him, intelligent fellow but maybe he isn't up to the job and the jury is still out on that for Barack Obama,” said Will.

»Another conservative voice, Fox News' Chris Wallace, also echoed the talking point. “I spoke with a top Democratic strategist this week who said he really thinks it's more Obama's Iranian hostage crisis in the fact it's dragging out over time and there is a question if he should be fairly blamed for it, but the public is going to become increasingly frustrated and they will blame the president for somehow not fixing it,” Wallace said on Fox News Sunday.

»But the meme may have been started by a pundit that is often friendly to the president. Following Obama's Thursday news conference, Chris Wallace criticized the Commander in Chief for not seizing control of the disaster. “I think this is more like the Iranian hostage crisis that brought down Jimmy Carter than Katrina,” he said.»

Notre commentaire

@PAYANT Effectivement, l’image est beaucoup plus féroce en termes politiques pour la présidence. La “crise des otages de Téhéran” (une cinquantaine de fonctionnaires de l’ambassade US de Téhéran pris en otage le 4 novembre 1979 après une manifestation hostile aux USA) paralysa Jimmy Carter durant les douze derniers mois de sa présidence et lui fit perdre sa réélection, dans des conditions d’ailleurs extrêmement suspectes sur la fin. (Les otages furent libérés le jour même de la prise de fonction de Ronald Reagan, ce qui alimenta largement la thèse, fortement documentée, d’un “marché” entre les républicains et l’ayatollah Khomeini pour que l’Iran conserve les otages jusqu’après l’élection, précipitant la défaite de Carter.) La comparaison avec Katrina n’a pas cette signification politique puisque Bush était déjà dans son second terme et déjà fortement discrédité.

Ce changement brutal de jugement de divers commentateurs, selon une analogie qui a toutes les chances d’avoir son succès comme peut l’avoir une formule à forte signification politique, implique qu’on va suivre désormais le comportement d’Obama comme celui d’un président en sursis, dans une crise où son comportement initial constitue son plus grave handicap, et une crise qui semble avoir ce caractère redoutable de la durée (on parle désormais du mois d’août, seulement pour l’éventuel arrêt de la fuite). Dans ce cas, comme dans celui de Carter, l’événement est le maître et influence fortement l’évolution du système de la communication ; et l’image (celle d’une “présidence condamnée”) contenue dans la formule analogique colore tous les jugements. Le résultat est une situation d’un véritable emprisonnement de la présidence dans une situation entièrement contrôlée par un système de la communication qui a trouvé l’atout maître pour orienter le jugement qu’on porte sur cette présidence. Il ne s’agit pas, à ce stade, d’une manœuvre politique mais bien d’une “situation de communication”, où l’écho médiatique, l’image condensée et chargée de sens, sont les armes principales d’un système de la communication qui ne cherche qu’à affirmer son empire sur le jugement, dans quelque sens que ce soit. C’est ensuite, à partir de cette nouvelle “situation de communication”, si elle se confirme, que la politique va jouer son rôle.

La situation d’Obama, et de l’Amérique d’Obama en 2010, est à la fois similaire dans la pente à la situation de Carter et de l’Amérique de Carter en 1979, et à la fois complètement différente pour la gravité de la situation. En 1979, Jimmy Carter avait déjà connu des crises graves qui l’avaient fortement handicapé, notamment une crise pétrolière (à la suite de l’arrêt des exportations de pétrole d’Iran après la prise de pouvoir par Khomeini en janvier 1978) qui avait touché l’Amérique et suscité une crise personnelle chez le président. Le prestige et l’influence de l’Amérique étaient au plus bas. Mais il n’était pas question alors d’une crise systémique ni d’une situation objective de possibilité d’effondrement du système, – rien de semblable en gravité à ce qui s’est passé aux USA depuis l’échec d’Irak et l’effondrement de Wall Street. L’Amérique restait la superpuissance incontestée de la Guerre froide, ce qu’elle n’est plus aujourd’hui, et son système n’était pas mis en cause comme le système général d’inspiration américaniste est aujourd’hui partout en crise.

En fait, la catastrophe du golfe du Mexique qui se transforme en crise politique nationale se greffe sur une situation de crise systémique sans précédent. Du coup, l’analogie Carter adoptée pour caractériser la situation d’Obama prend une résonnance beaucoup plus forte et beaucoup plus grave. Elle affecte une présidence mais également la situation américaniste dans son ensemble. Ce n’était pas le cas avec Carter, qui semblait être la seule cause de la mauvaise situation des USA ; l’interprétation (d’ailleurs fortement contestable) était celle d’une circonstance conjoncturelle (Carter, cause du malaise US). Aujourd’hui, l’interprétation est différente, et beaucoup plus proche de la réalité ; les problèmes d’Obama ne sont qu’un des effets d’une situation structurelle gravissime des USA, et ce n’est certainement pas une circonstance politique dans ce sens (par exemple, l’échec des démocrates en novembre prochain, si la situation de l’administration empire avec la catastrophe du Golfe du Mexique) qui changera quoi que ce soit à la situation structurelle des USA.

Dans le cas de Carter, il y avait un jeu politique concevable (mais contestable, répétons-le) : débarrassez-vous de Carter et l’Amérique ira mieux, et elle renaîtra (ce fut d’ailleurs le slogan de Reagan durant la campagne électorale de 1980). Dans le cas d’Obama, les ennuis nouveaux du président ne sont qu’un signe de plus de la situation catastrophique des USA en général. Même si l’on suit l’analogie proposée (la “crise des otages de Téhéran” de Carter), la catastrophe du Golfe apparaît effectivement comme un grave coup pour le président Obama, mais cela n’est que secondaire. Ce grave coup l’est aussi pour la situation du pays et du système et les revers éventuels d’Obama ne conduiront qu’à une aggravation très rapide de la situation américaniste, tant au niveau psychologique (la confiance dans le système et dans le destin de l’Amérique, déjà au plus bas) qu’au niveau politique (la capacité de contrôle du centre, la cohésion du pays). C’est une “situation de communication” où nul n’est gagnant. Obama pourrait effectivement avoir essuyé un coup fatal pour sa présidence, mais aucune force n’est capable d’offrir une alternative acceptable pour une population dont le comportement de ces deux dernières années, surtout avec l’émergence du mouvement Tea Party, montre son hostilité extraordinaire à l’establishment washingtonien. C’est une “situation de communication” qui accélère la crise de l’américanisme.


Mis en ligne le 31 mai 2010 à 06H56