Le Rafale écrasé par l'ombre du Mistral

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Le Rafale écrasé par l'ombre du Mistral

Cela fait plusieurs semaines que la question du bouclage du contrat Rafale en Inde (126 exemplaires, pour autour de $20 milliards) est devenu entièrement politique et de communication. L'apparition du phénomène se situe autour du mois de novembre 2014, lorsqu’il est apparu que la livraison du premier porte-hélicoptères français classe Mistral à la Russie entrait officiellement dans les eaux de l’incertitude, en connexion évidente et directe avec la situation en Ukraine à la lumière (du point de vue français) de la narrative du bloc BAO. Depuis ont commencé à fleurir des échos, des suggestions, des “informations” concernant la possibilité d’un changement de choix, l’Inde allant plutôt vers un avion de combat russe à la place du Rafale. Les conditions se sont précisées : il s’agit du Soukhoi Su-30MKI. Un événement vient nous confirmer que nous sommes passés à une phase active : la visite du ministre de la défense russe Choïgou en Inde, pour rencontrer son homologue Manohar Parrikar, le 21 janvier.

Nous changeons de registre ... De la communication pure, avec l’idée souvent rencontrée que les Indiens accréditaient en sous-main la possibilité d’un changement de choix vers les Russes pour faire pression sur les Français et obtenir de meilleures conditions, on passe à l’opérationnalisation du problème. La visite du ministre russe en Inde signale que les Russes, eux, ont pris très au sérieux l’opportunité qui s’offre à eux. Ils entendent la forcer et font savoir qu’ils considèrent qu’il y a désormais de sérieuses chances (comme on voit ci-dessous, ils disent que c’est du “50-50”) que le Su-30MKI remplace le Rafale.

Un texte de La Voix de la Russie, du 16 janvier 2015, assez détaillé, présente la question. Il est évident que ce texte est assez logiquement orienté, qu’il présente les arguments russes sous un jour très flatteur et peut-être un peu outré, avec éventuellement quelques “aménagements” de ces arguments, sinon des faits eux-mêmes. Il faut donc le prendre autant comme un texte d’“intérêt national” russe où l’on ne s’embarrasse pas trop de la véracité des faits, des précisions techniques, des affirmations des avantages financiers, etc. ; un texte fait pour “vendre” le Su-30 et pour flinguer le Rafale sans trop de souci d’une pseudo-objectivité ... Il reste que ce texte marque bien une étape supplémentaire vers le risque d’une catastrophe majeure, non seulement pour le Rafale et Dassault, mais pour toute l’industrie de l’armement française, – ou, disons, ce qu’il reste de français venu de l’industrie d’armement indépendante et souveraine mise en place par la France entre 1945 e 1969...

Quoi qu’il en soit, le texte mérite citation, avec toutes les réserves qu’on a dites, et sans qu’il soit nécessaire de s’attarder à une enquête pour déterminer ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, – dès lors qu’il y a le fait majeur de la visite du ministre russe en Inde et qu’il y a, comme une ombre absolument écrasante au-dessus de cette affaire, la polémique du Mistral. Cette affaire est évidemment l’élément déterminant puisqu’elle mine insidieusement le principal atout de l’industrie d’armement française à l’exportation, – l’indépendance vis-à-vis de toute pression intérieure, la garantie de non-ingérence du domaine politique partisan dans les échanges réalisés, et de non-ingérence dans l’indépendance nationale de l’acheteur de la part du vendeur, avec transfert de technologies, etc...

«Le ministre de la Défense d'Inde Manohar Parrikar n'exclut pas une telle perspective. Le 21 janvier prochain le ministre de la Défense de Russie Sergueï Choïgou se rend en visite en Inde où il évoquera avec son homologue indien l'augmentation des livraisons à New Delhi d'avions de combat russes.

»En 2012 le constructeur français Dassault a remporté un appel d'offres pour la fourniture de 126 avions de chasse à l'Inde. Le Rafale est unique du fait qu'il remplace dans les forces armées françaises sept types d'avions de combat à savoir le chasseur-bombardier Jaguar, l'avion d'attaque embarqué Super-Etendard, le chasseur embarqué Crusader, le chasseur tactique Mirage F1, l'intercepteur Mirage 2000C, l'avion d'attaque nucléaire Mirage 2000N/D et le bombardier stratégique Mirage IV. Il est vrai que des avantages sérieux de l'appareil français finissent là-dessus. Le Rafale est très spécifique et son entretien coûte cher. C'est la raison pour laquelle Dassault Aviation n'est parvenu à le vendre à personne, sauf les militaires français.

»Cependant le retard dans la signature définitive du contrat avec l'Inde ne tient pas au seul coût élevé de l'avion. Bien que les Français aient doublé le prix du contrat après la fin de l'appel d'offres l'ayant porté de 10 à 20 milliards de dollars, la déception principale pour l'Inde est ailleurs. La France a refusé de donner la garantie sur les appareils lesquels, en vertu de l'accord, devaient être construits sous licence en Inde, note le président de la commission militaro-industrielle près le gouvernement de Russie Viktor Mourakhovski : “Il s'est avéré que le prix du constructeur français ne convenait pas à l'Inde. Le transfert des technologies n'a pas été assuré. Les délais de livraison ont été également révisés par les Français. Le dernier événement, suivi attentivement en Inde, est lié aux Mistral. La France a démontré qu'elle n'était pas un fournisseur d'armements fiable et qu'elle pouvait changer ses décisions sur un contrat en fonction de la conjoncture politique”.

»En 2012 l'Inde a décidé de diversifier les sources de fournitures d'armements. Etant donné que le développement du MiG-35 russe et du Tejas indien n'était pas à cette époque achevé, le contrat de fourniture d'avions de combat multirôle a été accordé à la France. Cependant les années écoulées depuis ont démontré que les avions russes étaient non seulement moins chers que les avions français, mais aussi plus fiables, plus simples dans l'entretien et plus efficaces au combat, signale le directeur adjoint du Centre d'analyse du commerce d'arme mondial Vladimir Chvarev : “A l'en juger d'après les déclarations des officiels, plus particulièrement des responsables du ministère indien de la Défense, la probabilité du remplacement des Rafale par les Soukhoï Su-30MKI est de 50 à 50. L'agence Reuters a annoncé qu'une délégation française représentative se proposait de se rendre prochainement à New Delhi pour sauver le contrat Rafale. Et le faire avant la visite en Inde du ministre de la Défense de Russie Sergueï Choïgou”.

»L'avantage des chasseurs russes est dans le fait qu'ils constituent un tiers du parc des forces aériennes d'Inde. Les pilotes indiens exploitent ces aéronefs depuis de nombreuses années. Ils participent à des exercices militaires internationaux pendant lesquels ils ont affronté les F-15 et F-16 américains, les Mirage français et les Typhoon britanniques. Au cours de ces exercices le Su-30MKI sortait toujours gagnant. Les pilotes indiens étaient les premiers à repérer l'adversaire et, par conséquent, à tirer des missiles. En plus, grâce à la maneouvrabilité de leurs avions, ils imposaient à l'adversaire le combat rapproché dans lequel, selon les experts militaires, le Su-30MKI n'a pas d'égal. Le Su-30MKI possède un très large arsenal d'armement. Il embarque même les missiles-assassins Novator KS-172 d'une portée de 400 km. En plus l'Inde achève le développement de la version aérienne du missile de croisière supersonique BrahMos. Ce missile embarqué sur le Su-30MKI rend ce dernier un des chasseurs les mieux armés et les plus polyvalents au monde.»

Il est difficile de trouver une occurrence où le cas d’école devient un quasi-archétype, un étalon d’or de la sottise brute appliquée en politique, – si, effectivement, comme cela devient possible, Dassault perdait le contrat indien au profit des Russes, bien entendu pour l’essentiel à cause de l’affaire Mistral. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est cette tendance, dans la sottise de la politique française suivie depuis la fin des années 2000 (depuis le Sarko de l’attaque en Libye, avec BHL dans sa pochette-cravate), à faire précisément de cette sottise un instrument d’abaissement de la politique française elle-même, – c’est-à-dire pas tant par rapport aux autres, à ses alliances, etc., que par rapport à elle-même, à ses principes, à ses structures. Dans l’affaire Rafale qu’on pourrait bien être conduit à nommer “affaire Rafale-Mistral”, tout est conduit en parfaite connaissance de cause. Depuis la mi-novembre, le ministère de la défense nationale française avertit que le cafouillage de l’affaire Mistral assorti de la possible/probable non-livraison de l'unité à la Russie devrait probablement entraîner l’abandon de la commande indienne. La chose est en général admise à l’Élysée. Néanmoins, cette politique se poursuit, impavide, alors qu’il apparaît évident aux experts comme aux comptables que l’abandon de la commande Rafale par l’Inde constituerait la fin du programme Rafale, un risque de la perte définitive de ses capacités de quasi n°1 mondial des avions de combat de Dassault, la fin de la politique d’indépendance nationale en matière d’exportation d’armement et d’armements tout court pour la France. (Tout cela, avec les effets qu’on imagine sur la situation intérieure française, économique, sociale, etc.)

Il n’y a même pas eu besoin pour en arriver au bord extrême du risque des habituelles manigances anglo-saxonnes. La France-2015 est assez autonome, – ce qui lui reste de ses vestiges d’“indépendance nationale”, – pour s’assurer elle-même de réunir les éléments pouvant éventuellement conduire à de telles catastrophes. Les Russes, eux, jouent sur du velours, avec une foultitude d’arguments, y compris politiques avec un resserrement supplémentaire des liens stratégiques avec l’Inde et la poursuite de la mise en place d’une grande politique d’armement à l’intérieur des BRICS. Ils viennent déjà d’étendre leur gamme de fourniture d’armements à la Chine grâce aux retombées de la crise ukrainienne, ils tentent de faire la même chose avec l’Inde. Ils travaillent avec patience, discrétion, sens de l’opportunité, et selon la ligne du respect du principe de l’indépendance nationale des partenaires impliqués emprunté à la politique gaulliste (française) des années 1960.

(Le texte cité signale aussi la possibilité, annoncée par Reuters, d’une visite en catastrophe d’une délégation française de Dassault en Inde avant la visite du ministre russe, – ce qui fait court, précipité, sinon marqué par la panique. Les Français ont-ils de nouveaux arguments ? Par exemple, une version spéciale du Rafale capable de larguer des bombes à fragmentation répandant des milliers d’exemplaires de Charlie-Hebdo contre les forces pakistanaises, en cas d’attaque ? Se citant lui-même à propos des djihadistes de Al-Nusra armés par la France pour agir contre Assad et retour vers Charlie-Hebdo, Fabius pourra arguer que les Rafale ainsi équipés feront «du bon boulot».)


Mis en ligne le 17 janvier 2015 à 12H14