Le nihilisme européen et la Russie

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Le nihilisme européen et la Russie

15 mai 2007 — D’une façon générale, il semble entendu que le sommet entre la Russie et l’UE du 18 mai sera un désastre et que les relations entre l’UE et la Russie sont pires qu’elles n’ont jamais été. Après une réunion catastrophique des ministres des affaires étrangères de l’UE, hier à Bruxelles, le ministre allemand des affaires étrangères (l’Allemagne assure la présidence de l’UE) se rend de toute urgence à Moscou pour tenter de sauver cette réunion. L’Europe est fortement divisée sur cette question, avec les “nouveaux” d’Europe de l’Est poussant à l’intransigeance tout en développant avec alacrité les motifs de querelle et d’affrontement avec Moscou.

• Le Guardian commente aujourd’hui cette affaire en appuyant sur la division européenne :

«A meeting of EU foreign ministers saw an “old-new Europe” divide opening up over policy towards Moscow. The German and Polish foreign ministers traded barbs, with the east Europeans accusing Germany and western Europe of being too soft on President Putin.

»Poland, Estonia, and Lithuania were highly critical of the German preparations for the summit, demanding a much tougher and concerted European line towards what they feel to be the new Russian menace.

«Russia has recently been battling with Estonia over second world war monuments and war graves and has an embargo on Polish meat imports, allegedly on health grounds; and to Germany's distress, Poland is vetoing the start of EU negotiations with Russia on a new strategic partnership pact. The Russians are also incensed over US plans to site parts of their missile defence programme in Poland and the Czech Republic.

»“It's obvious that one or other might ask is this the right time for an EU-Russia summit,” Mr Steinmeier said last night. ''It will be a difficult summit.”

»Germany, which is currently chairing the EU, had planned that this weekend's meeting in Samara on the Volga would see the launch of a new European strategy towards Russia.

»But the meeting could now turn into a showdown, with the Europeans pressured into criticising the Kremlin and President Putin vigorously dismissing them.»

• En même temps, Rice est à Moscou (demain) pour parler avec les Russes. Le ton de la Secrétaire d’Etat tente d’être plutôt conciliant dans un océan de tensions diverses, signe que l’impuissance des USA est aujourd’hui un fait diplomatique avéré. Selon l’ International Herald Tribune d’aujourd’hui :

«“It's a time for intensive diplomacy,” [Rice] said as she flew here for meetings amid new strains in relations over major policy differences underscored by Putin's increasing criticism of the United States.

»Rice, who will meet with Putin on Tuesday, said Washington was committed to working through those differences, notably over U.S. plans for a missile defense system in Europe, Russia's threat to suspend a major military treaty and Moscow's opposition to a UN plan for independence for Kosovo.

»“I don't throw around terms like ‘new Cold War,’” Rice told reporters as she flew here. “It is a big, complicated relationship, but it is not one that is anything like the implacable hostility” that clouded ties between the United States and the Soviet Union.»

• L’humeur des Russes, elle, n’est pas aux concessions. Les Russes sentent leurs divers “partenaires” profondément divisés ou affaiblis. D’un point de vue tactique, ils ont évidemment tout intérêt à durcir leur position, ce qu’ils font. (Poutine continue, de son côté, à affirmer une ligne très dure contre les USA, avec son discours de la Victoire [8 mai] où il a implicitement comparé les USA à l’Allemagne nazie.)

Sur l’humeur russe, le Guardian :

«Amid the European disarray, analysts said that they expected few concessions from a belligerent Kremlin whose confidence is underpinned by oil and gas riches and increasingly views the Bush White House as a lame-duck administration while it seeks to pick fights with individual EU countries and divide Europe against itself.

»“President Bush doesn't want to add Russia to his list of grievances right now. He already has Iraq, Iran and Congress,” said Victor Kremenyuk, deputy director of the Institute of US-Canada Studies.»

Les Russes maîtres du jeu

Dans la confusion générale, les positions sont claires. D’un côté, les Russes, appuyés sur leur nouvelle puissance, avec un exécutif particulièrement efficace où la fin du mandat de Poutine (en 2008) ne semble en rien affaiblir la ligne politique du pays. Quelle différence avec les USA sur ce point.

La différence est aussi évidente avec l’UE, qui montre dans cette occurrence la profondeur de ses divisions et l’impuissance qui en découle. Cette situation fait que la politique étrangère de l’UE, si la chose existe, est nécessairement l’otage des plus extrémistes de ses membres, qui sont évidemment les pays irresponsables de l’Europe de l’Est. Ces pays continuent à vivre sur l’illusion de la protection de la puissance US. Personne ne les a avertis que la puissance US est aujourd’hui complètement discréditée et que le pouvoir US est complètement paralysé.

L’Europe en tant que telle, si la chose existe (bis), se trouve dans une situation horriblement difficile, de type cercle vicieux. Sa situation interne de division entraîne la dégradation de ses relations avec la Russie, qui nourrit à son tour les contradictions de cette situation interne. (Note de l’International Herald Tribune : «Relations between Russia and the EU have reached such a state of disrepair that Peter Mandelson, the EU's trade commissioner, warned recently that the level of misunderstanding between the two was the worst since the end of the Cold War and was in danger of going “badly wrong.”»)

Les Russes ont une position de maîtrise dans leurs relations avec l’UE et avec l’Amérique dont ils profitent sans hésiter ni montrer la moindre vergogne. Ils jouent des divisions internes de l’une (l’UE) et de l’impuissance de l’autre (l’Amérique), et la division de l’une contre l’impuissance de l’autre.

L’UE est complètement enfermée dans une politique qui s’est construite sur deux piliers :

• La critique de la Russie sur des dossiers “moraux” comme les droits de l’homme et la démocratie, alimentée par la hargne des pays de l’Est dont toute la politique est basée sur la rancœur, les craintes au niveau de la sécurité et l’engagement pro-US.

• La récurrence constante, pavlovienne, de l’alignement sur les USA dans toute notion politique générale alors que les USA poursuivent leurs manoeuvres déstructurantes habituelles dans le cadre d’une politique également marquée par le nihilisme. (La politique US est celle de l’alimentation des divisions et des antagonismes sans autre but que celui de diviser et d’opposer, c’est-à-dire sans but précis, sans quelque plan que ce soit pour exploiter les résultats de ces pressions.) Là également, l’UE est victime des illusions sur les USA et elle est entraînée par un engagement en faveur d’une puissance aujourd’hui complètement paralysée.

Le résultat général est une catastrophe diplomatique, une aggravation dramatique des relations avec une puissance dont l’importance stratégique est évidente pour l’Europe. Les pays de l’UE les plus responsables s’en désolent par instants sans pouvoir rien faire de sérieux pour bloquer cette évolution. Le cas allemand est éclairant à cet égard. La France de Sarkozy va, à son tour, être rapidement confrontée au problème russe en fonction du désordre européen. On verra si elle est capable de sortir des slogans anti-russes qui caractérisent la pensée des intellectuels parisiens inspirant la ligne diplomatique de nombre de milieux français pour suggérer la politique russe de la France.

Le résultat pour l’Europe est une politique marquée par un complet nihilisme. Les buts fondamentaux de cette politique se perdent de plus en plus dans les divisions, les pressions de manœuvres irresponsables et les arguments moraux élevés au rang de dogmes. Le cas russe est exemplaire pour l’Europe. Il marque le cul de sac auquel arrivent l’Europe à 27, incapable de s’entendre selon des perceptions et des intérêts trop différents, et une politique européenne marquée par un conformisme renvoyant à des notions moralisantes qui ne sont que des actes de manipulation dissimulant soit l’impuissance du bloc occidental, soit des desseins agressifs incohérents.

Quelle est l’alternative pour cette politique nihiliste ? Il n’y en a pas, par définition. La Russie est là où elle se trouve, et la géographie n’a pas l’habitude de modifier ses tracés continentaux pour satisfaire aux exigences morales et à la confusion de l’Europe à 27. L’alliance US est aujourd’hui plus un fardeau qu’un avantage pour l’UE. Les liens divers d’interdépendance entre l’UE et la Russie sont également un fait qu’on ne peut changer selon les exigences de la morale. Tout le nihilisme de la politique russe de l’UE se trouve dans ces constats désabusés.

Il est possible que la politique russe de l’UE soit le tombeau de tous les espoirs d’une politique étrangère commune de l’UE à 27. C’est la meilleure chose qui puisse arriver, le meilleur service que cette affaire catastrophique puisse rendre à l’Europe. La seule alternative à cette politique nihiliste est l’hypothèse historique classique que les quelques nations européennes intéressées, avec une diplomatie sérieuse et des intérêts communs, prennent à nouveau en main le destin de leurs relations avec la Russie.


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