Le Moyen-Orient est un piège

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Le Moyen-Orient est un piège


17 juillet 2006 — L’offensive israélienne au Liban va entrer dans sa deuxième semaine. On peut attendre qu’elle durera longtemps. Est-ce une offensive contre le Hezbollah ou une offensive contre le Liban , ou autre chose encore ? Il ne faut pas trop s’attacher à des précisions de circonstance qu’on aurait débusquées, car les circonstances vont vite dans cette région où la perception joue un rôle fondamental. Nous allons tenter de donner une analyse de la situation en tentant d’éviter le piège de la complication pour chercher à en dégager une image claire qui donnerait le sens profond de l’événement.

Dans l’abondance considérable des textes de reportage et d’analyse qui fleurissent partout, nous en retiendrons deux. Le texte de l’Observer de ce jour (« The Road to War — We could all be in deep, deep trouble ») est une longue analyse de la situation dans la région et une tentative de prospective. Le texte du Washington Post, également de ce jour (« Strikes Are Called Part of Broad Strategy — U.S., Israel Aim to Weaken Hezbollah, Region's Militants ») donne la vision américano-israélienne de l’affaire, et les buts supposés des Israéliens avec l’accord des Américains. Le premier est d’une tournure assez pessimiste, le second est plus nettement optimiste. Ces indications en disent long et suggèrent le fondement de notre analyse.

Un fait important qui s’impose ces dernières 48 heures est que le rôle du Hezbollah dans cette crise apparaît comme central et manipulateur. Par exemple, les Russes, qui avaient immédiatement condamné l’offensive israélienne, font désormais porter la responsabilité de la chose sur le Hezbollah. Robert Fisk, de The Independent, qu’on ne peut guère soupçonner d’être pro-israélien, affirme très nettement que le Hamas a longuement préparé son action actuelle ; le titre de son article de ce jour suffit à cet égard : « Hizbollah's response reveals months of planning. » La chose est bien résumée par cette citation de l’Observer : « “In 1982, I was anti-Israel,” presidential candidate Chibli Mallat told The Observer. “But this offensive has been provoked by a blatant violation of the demarcation line and the abduction of soldiers. I cannot put the blame on the Israelis. They did not start it.” »

L’article de l’Observer fait une analyse longue et détaillée qui insiste in fine sur les dangers de cette opération israélienne, même si elle apparaît justifiée selon certains, même si elle est présentée comme planifiée (c’est-à-dire “sous contrôle”) selon d’autres. Des diplomates la désignent comme « “a powder keg that could blow out all the lights”. And all this in just five days. » La perspective la plus inquiétante est effectivement une perte de contrôle entraînant un conflit généralisé, d’abord avec un engagement terrestre israélien, puis avec le reste :

« A key question is whether Israel will escalate its military response to Hizbollah's continued provocation - yesterday rockets fell deeper and deeper inside Israel. A spokesman refused to rule out a ground offensive, though casualties would be high and the political fall-out of a botched operation potentially devastating. However it may be that a negotiated settlement ¬— exchanging prisoners in Israeli jails as part of a more general agreement that would see the return of the captured Israeli troops and Hizbollah pulling back from the frontier — is possible. Though Israeli demands for the disarmament of Hizbollah may be unrealistic in the short term, they may not be in the long term.

» However, it may be that a fuse has been lit. “The nightmare scenario is war in Gaza, widespread war against the Israelis in Lebanon and between factions, Syria and Iran being dragged into the conflict and a steady escalation from there to who knows where, widespread conflict, oil prices through the ceiling, bombs going off all over the place” said the diplomat. “You don't usually see the nightmare scenario evolve in the Middle East but, if it does, we are all in deep, deep trouble.” »

L’article du Post est plus nettement optimiste, même s’il nuance cet optimisme de quelques avis extérieurs (indépendants).Une thèse israélo-américaniste est proposée, dont on jurerait qu’elle vient, du côté US, de l’équipe Cheney, plus neo-con que jamais à cet égard (à la lire, on comprend l’enthousiasme de William Kristoll).

Le plan est simple : détruisons le Hezbollah puisque l’occasion nous est donnée ; implicitement, il poursuit : la dynamique de la victoire nous entraînera vers la Syrie, peut-être vers l’Iran, et un “nouveau Grand Moyen-Orient” surgira de ces cendres. Du pur “neo-con”, avec toute sa place laissée à la dynamique de l’action militaire, cette “destruction créatrice” par excellence (« “They do have space to operate for a period of time,” the U.S. official said about Israel. “There's a natural dynamic to these things. When the military starts, it may be that it has to run its course.” »)

« For Israel, the goal is to eliminate Hezbollah as a security threat — or altogether, the sources said. A senior Israeli official confirmed that Hezbollah leader Hasan Nasrallah is a target, on the calculation that the Shiite movement would be far less dynamic without him.

» For the United States, the broader goal is to strangle the axis of Hezbollah, Hamas, Syria and Iran, which the Bush administration believes is pooling resources to change the strategic playing field in the Middle East, U.S. officials say.

» Whatever the outrage on the Arab streets, Washington believes it has strong behind-the-scenes support among key Arab leaders also nervous about the populist militants ¬— with a tacit agreement that the timing is right to strike.

» “What is out there is concern among conservative Arab allies that there is a hegemonic Persian threat [running] through Damascus, through the southern suburbs of Beirut and to the Palestinians in Hamas,” said a senior U.S. official who requested anonymity because of sensitive diplomacy. “Regional leaders want to find a way to navigate unease on their streets and deal with the strategic threats to take down Hezbollah and Hamas, to come out of the crisis where they are not as ascendant.”

» Hezbollah's cross-border raid that captured two Israeli soldiers and killed eight others has provided a “unique moment” with a “convergence of interests” among Israel, some Arab regimes and even those in Lebanon who want to rein in the country's last private army, the senior Israeli official said, speaking on the condition of anonymity because of the ongoing conflict.

» Israel and the United States would like to hold out until Hezbollah is crippled. “It seems like we will go to the end now,” said Israeli Ambassador Daniel Ayalon. “We will not go part way and be held hostage again. We'll have to go for the kill — Hezbollah neutralization.” »

Parmi quelques critiques modérées de l’action d’Israël, notons celle que rapporte le Post dans l’article mentionné :

« “Hezbollah was risking alienating not only the Lebanese public at large but, incredibly, its very own Shiite constituency. But if Israel continues with its incessant targeting of exclusively civilian targets, and, as a result, life becomes increasingly difficult for the people, I would not be surprised if there is a groundswell of support for Hezbollah, exactly opposite of what Israel is trying to achieve,” said Timur Goksel, an analyst and former spokesman for the U.N. force in Lebanon who lives in Beirut. »

Notons également la critique de Henry Siegman qui se présente lui-même comme “un ami d’Israël” (Siegman est du Concil on Foreign Relations et professeur à la School of Oriental and African Studies de Londres ; et, surtout, c’est un ancien président de l’American Jewish Congress). Il écrit, dans le Guardian:

«  Israel will quickly lose what international support it had for opposing Hizbollah's terrorism if it continues its assaults in Lebanon without regard to the consequences not only for Lebanon and for the wider region, but for its own long-term security as well. Indeed, the point of Hizbollah's aggression is the expectation that Israel would act in ways that will only deepen its isolation. Nothing is likely to achieve the goal of Israel's enemies more effectively than disproportionate measures that even its friends cannot support. »

Le coup de poker

Ce à quoi nous assistons avec ces deux textes et leurs significations, exemplaires des commentaires généraux qu’on fait de l’expédition israélienne, c’est à une tentative de rétablissement de la raison comme principal outil d’explication de la crise. Soudain, les uns et les autres nous paraissent rationnels ; critiquables, ou bien compréhensibles, ou bien audacieux, mais rationnels. L’explication des “sources” US (c’est-à-dire les exaltés de l’équipe Cheney, répétons qu’il n’en faut pas douter), l’analyse de la manipulation du Hezbollah, la stratégie à l’apparence sérieuse quoique un peu risquée (comme à l’habitude) des Israéliens, tout cela nous restitue des schémas d’avant 9/11, lorsque le chroniqueur pouvait croire qu’il avait devant lui des comportements explicables selon les facteurs objectifs de la politique.

Ce n’est pas si simple ni si rassurant, jusqu’au point où l’on croirait qu’on a manigancé ce retour de la raison justement pour se rassurer. Il ne faut pas oublier que la thèse exposée par les “sources” au Washington Post est ce qui nourrit l’“exultation désespérée” d’un Kristoll. Nous voilà remis au goût du jour. L’expédition israélienne au Liban de 2006 n’a rien à voir avec celle de Sharon, en 1982.

D’abord, il y a l’option proclamée par les neo-cons. Plutôt que la simple expédition au Liban, les Israéliens n’ont-ils pas en tête la Syrie puis l’Iran ? On serait incliné à le croire, instruit par l’expérience. Si l’affaire libanaise tourne bien, pourquoi ne pas enchaîner ? C’est tentant. Comme dit l’autre, « There's a natural dynamic to these things. When the military starts, it may be that it has to run its course. » Si l’affaire tourne mal par contre… Pas question non plus de se retourner vers le schéma 1982-2000 (retrait israélien du Sud Liban) ; il est bien possible que ce soit le schéma irakien qui prévale.

Nous sommes dans des temps excessifs et irresponsables où plus rien ne nous freine vraiment, — où, justement, malgré l’apparence, la raison n’est plus créatrice de comportements rationnels mais utilisée pour construire des apparences de comportements rationnels (ici le Bien contre le Mal, là la rationalité retrouvée). Cela permet à l’extrémisme irrationnel de prendre ses aises. En 1982, Washington freinait Tel Aviv, en 2006 Cheney encourage Nétanhyaou à y aller.

Nous sommes inclinés à croire que la logique de l’intervention israélienne, qui débute par l’affirmation d’une supériorité technologique vite affirmée et un peu trop vite interprétée en justification morale et en réussite politique, va naturellement le céder à la tentation d’aller au-delà. Aujourd’hui, la tentation extrémiste est la plus forte, dans le système américaniste dont la direction israélienne n’est qu’un appendice. C’est un vertige et une ivresse. Très vite, la perspective de Damas, voire de Téhéran, va se faire jour, bien avant même que l’affaire Liban-Hezbollah soit contrôlée. Cela semblerait donner raison à ceux (Justin Raimundo) qui voient dans cette opération la première phase de l’attaque USA-Israël contre l’Iran, en même temps que l’application du plan néo-conservateur de 1996.

Voire… Non pas qu’on doute une seconde de sa tentation. On doute nécessairement de sa réalisation. Une marche victorieuse initiale de l’attaque israélienne, avec la perspective Damas-Téhéran dans les esprits des planificateurs apparemment rationnels, poussera à l’engagement confirmé au Liban même, y compris l’engagement terrestre. Dans le climat présent, plus rien n’interdit d’envisager un processus d’“irakisation” de l’opération israélienne, — et on dirait alors que le Hezbollah a réussi un piège parfait, à-la-Saddam : attirer Tsahal dans une souricière. On verra. Tsahal a bien changé depuis 1956 et 1967. C’est devenu une annexe de l’U.S. Army : croyance dans la technologie, mépris de l’adversaire, tactique transformée en stratégie avec la croyance que le choc initial (attaque aérienne type schock & awe”, qui eut son heure de gloire en mars-avril 2003 contre l’Irak) assure la victoire finale, — y compris les foules en liesse accueillant Tsahal dans les rues de Téhéran ?

Il y a chez les Israéliens, comme chez les américanistes du Pentagone, — et ceci explique cela, — une incroyance inconsciente dans la “guerre de 4ème génération”, passant par sa complète incompréhension. Il s’agit de l’idée qu’on peut retourner la formule. Puisqu’il y a guerre asymétrique, pourquoi ne pas la retourner en faveur de la technologie, du “haut de gamme”, au lieu de croire qu’elle tourne toujours en faveur du “bas de gamme” ? C’est bien une incompréhension. La guerre asymétrique n’est pas la description de l’affrontement de mentalités et de moyens complètement différents mais le constat que des mentalités et des moyens primitifs, dans des environnements adéquats, l’emportent sur l’isolement de l’armée postmoderne de haute technologie qui refuse d’abandonner ce caractère.

Ce constat des incompréhensions se fait dans un cadre nécessairement propice à tous les extrémismes, — et, là encore, ceci explique sans doute cela. La radicalisation du nouveau Premier ministre israélien répond à celle des Palestiniens et entraîne celle des adversaires d’Israël, tandis que veille la radicalisation constante de l’administration GW, qui prolifère dans l’impuissance et dans l’échec de ses propres actions comme dans un bouillon de culture. (A lire : le papier de Tom Engelhardt mis en ligne hier soir sur cette question.) Là aussi, dans ce domaine essentiel de la psychologie, 2006 n’a rien à voir avec 1982.

Les Américanistes, encalminés dans plusieurs “guerres de 4ème génération”, impuissants dans diverses crises qu’ils ont aggravées et auxquelles ils ne prêtent guère d’attention, brûlent leurs dernières cartouches. Ce sont celles d’Israël. Il y a toujours la même thèse : la croyance dans un “Big Bang“, dans un “tout ou rien”, dans un “Moment” qui est aussi une “fenêtre d’opportunité” ; la conviction qu’au bout d’une succession de défaites et d’avatars, le dernier coup de dés permettra de tout renverser ; bref, la croyance au miracle, bien dans la psychologie qui mène leur étrange raison. Nadim Shehadi, du RIIS (le vénérable think tank britannique de Chatham House) observe : «  If you ignore state borders, you can see a broad anti-American and anti-Israeli front, with Iran leading it. They are playing a clever game. The Iranians are playing chess: their opponents are playing poker. »

Tandis que le joueur de poker s’exclame qu’avec cette main, Israël est enfin lancé dans ses conquêtes démocratiques et anti-terroristes pour le compte de la cause commune, le joueur d’échecs dirait que le Hezbollah a réussi à attirer Israël hors de ses frontières. La meilleure chose qu’on souhaite aux Israéliens, c’est de ne pas trop bien réussir leurs premières frappes contre le Hezbollah, pour avoir l’esprit de ne pas s’engouffrer trop complètement dans ce qui pourrait bien ressembler à un piège.