Le Mexique et le goût de l’intervention

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Une déclaration d’un officiel du Pentagone, lors d’une conférence à l’université de l’Utah, attire l’attention, – à juste titre, – bien qu’il s’agisse d’une attention “discrète”, qui n’éveille pas trop d’échos médiatiques. L’officiel est un civil, Joseph Westphall, sous-secrétaire du département de l’U.S. Army (ministère interne du Pentagone, celui-ci chargé de l’U.S. Army). La chose est rapportée d’abord dans la presse locale, sur le site Utah.News du journal Salt Lake City Tribune, le 8 février 2011.

La circonstance est assez curieusement fortuite pour être détaillée. La conférence était une intervention classique de propagande pro-Pentagone, sur le budget de la défense, les restrictions dont il est menacé, la nécessité de le garder à un niveau élevé, etc., cela notamment justifié par les crises et les tensions au Moyen-Orient et en Asie. Puis vinrent la séance des questions-réponses…

«But in response to a student’s question about strategic blind spots in U.S. foreign policy, Westphal switched hemispheres. “One of them in particular for me is Latin America and in particular Mexico,” he said. “As all of you know, there is a form of insurgency in Mexico with the drug cartels that’s right on our border.” “This isn’t just about drugs and about illegal immigrants,” he said. “This is about, potentially, a takeover of a government by individuals who are corrupt.”

»Westfall — who said he was expressing a personal opinion, but one he had shared with the White House — said he didn’t want to ever see a situation in which “armed and fighting” American soldiers are sent to combat an insurgency “on our border, in violation of our Constitution, or to have to send them across the border.”»

D’abord, on note, comme le fait le journal, que c’est la deuxième fois qu’un officiel US de haut rang parle d’une “insurrection” (insurgency), le premier étant la secrétaire d’Etat Hillary Clinton en septembre 2010. (Voir le 9 septembre 2010.) Mais, selon un “officiel” mexicain interrogé par le Salt Lake City Tribune, le contexte de l’intervention de Westfall fait que le terme a une signification beaucoup plus grave et se différencie nettement de ce qu’a dit Hillary Clinton. L’“officiel” a voulu garder l’anonymat parce que les autorités mexicaines examinent la déclaration de Westfall et envisagent une réaction officielle.

Une autre réaction rapportée par l’article est celle, particulièrement vive, d’un universitaire…

«Claudio Holzner, an assistant professor in the University of Utah’s departments of political science and Latin American studies, said Westphal’s words were “incendiary.” As violent and desperate as the situation has become in some parts of Mexico, Holzner said, “it’s an overstatement to call the drug war an insurgency, primarily because the drug cartels are not seeking control of the government — they are seeking safe passage for their merchandise.”

»Holzner said it would be foolhardy for U.S. officials to consider sending troops into Mexico. “I think the solution is not a military one. The best thing the United States can do is to enforce its own laws and change the laws that are not working,” to stem the demand for drugs in the U.S. and to stop the flow of U.S. weapons across the border, he said.»

Il est vrai qu’il y a une différence entre la déclaration de Clinton et celle de Westfall autour du mot “insurrection”. Clinton faisait allusion à la Colombie, où les USA avaient envoyé des troupes, mais sous la forme de contingents de “conseillers”, de forces spéciales et autres “spécialistes” dont les USA raffolent pour cette sorte d’intervention qui ne dit pas vraiment son nom. Westfall laisse entendre qu’il parle d’une autre forme d’intervention, du fait même de la topographie, de la contiguïté des théâtres d’opération, du type d’opération qui en découlerait nécessairement, – laquelle prendrait de facto une forme se rapprochant d’une invasion, avec unités régulières de l’U.S. Army. C’est cela qui, manifestement, suscite l’intérêt inquiet et certainement particulièrement préoccupé du gouvernement mexicain. Westfall n’a pas le rang d’une Clinton, mais il est tout de même un représentant officiel du Pentagone et du gouvernement fédéral.

Plus encore, la forme de son intervention est très particulière, telle que la rapporte le journal. C’est Westfall lui-même, d’après ce qu’on comprend, qui, à propos d’une question sur les “points de tension” dans le monde, et alors qu’il avait parlé du Moyen-Orient et de l’Asie dans son intervention générale, choisit de prendre l’exemple de l’Amérique Latine et précisément du Mexique, pour en venir à sa déclaration… Plus encore (suite), il précise qu’il parle en son nom personnel mais que son opinion est partagée par “la Maison-Blanche”, ou dans tous les cas connue par elle («…he was expressing a personal opinion, but one he had shared with the White House»). Il parle donc en son nom propre mais il signale que le National Security Council est de son avis ou bien ne s'oppose pas à cet avis, et, peut-être, le président lui-même dans ce cas. Il s’agit indubitablement d’une opération du type “ballon d’essai”, mais de caractère officiel, et affirmée comme telle. Westfall fait connaître dans des conditions ambiguës une opinion dont il dit qu’elle est peut-être celle du gouvernement au plus haut niveau, sans impliquer d’une façon trop directe ce gouvernement “au plus haut niveau”.

Maintenant, pourquoi cette “dramatisation” discrète mais effective d’un problème endémique qui n’a plus concerné l’actualité depuis plusieurs semaines sinon quelques mois ? Notre hypothèse est qu’il s’agit du résultat de l’évolution bureaucratique au Pentagone de l’appréciation du problème de l’“insurrection” à la frontière mexicaine, évolution entérinée par les services de la Maison-Blanche. Cette évolution est nécessairement très lente, elle part donc des alertes nombreuses en 2009 et 2010 pour aboutir à la mise en place d’une conception planificatrice générale, impliquant les réponses à apporter au problème considéré, aussi bien d’une façon structurelle qu’en cas d’urgence conjoncturelle. D’une façon assez logique pour le processus bureaucratique, qui dépend essentiellement des réactions du Système en général, et du système du technologisme qui imprègne toute la “philosophie” de la bureaucratie du Pentagone, – car c’est elle qui, dans ce cas, est maîtresse du jeu (de l’évaluation du danger et des réponses à apporter), – cette évolution conduit aux options les plus extrêmes, correspondant aux conceptions de force du système du technologisme. Il est bien entendu hors de question de nuancer les appréciations, de considérer effectivement l’évidence, qui se trouve dans la responsabilité considérable des USA (tant du point de vue de la consommation des drogues que de la fourniture d’armes en vente libre), et donc l'on est inévitablement conduit vers l'option d'une réaction militaire, dont la vanité et l’inefficacité sont avérées et prévisibles. La conclusion de ce Système et de ses divers constituants est toujours la même : l’escalade de la puissance et de l’usage de la force. (Ce raisonnement vaut d'autant plus dans le cas considéré que l'option de la possibilité d'une intervention hors des frontières US conduit à exiger, au nom du Pentagone et à l'avantage du Pentagone, la maîtrise et le commandement de toutes les opérations dans cette crise. La bureaucratie veille aux avantages et aux intérêts de son propre pouvoir et de sa hiérarchie.)

Cela implique simplement qu’à la prochaine montée de tension sur la frontière entre les USA et le Mexique, le Pentagone sera, au contraire des occurrences précédentes, un acteur majeur, qui poussera évidemment pour une attitude de force, s’il le faut jusqu’à l’intervention armée au Mexique. Cela constituera donc un nouveau point de tension pour occuper notre attention, toute entière mobilisée autour de la poussée autodestructrice du Système en général.


Mis en ligne le 9 février 2011 à 11H01