Le JSF, ou l’échec d’un système, – mais on continue…

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Le JSF, ou l’échec d’un système, – mais on continue…

Le GAO vient de publier son rapport annuel sur le programme JSF, rapport mis en ligne le 20 mars 2010. Sur son blog, le 22 mars 2010, l’excellent Bill Sweetman en fait une analyse détaillée et très technique. Il commence par donner son appréciation générale de la signification du rapport, qui tient en une formule expéditive: “La bonne nouvelle […] est que le programme ne court désormais plus le risque d’un échec. La mauvaise nouvelle est qu’il est d’ores et déjà un échec.”…

Explications de Sweetman, par rapport au but initial et fondamental qui conduisit à lancer le programme JS (parvenir à un programme qui permit le remplacement des avions en service par des avions aux capacités supérieures, coûtant le même prix)...

«The path to this goal was to use commonality to reach high production quantities, supporting high production rates and thereby containing procurement costs. At the same time, new technology was intended to reduce operating costs. The core doctrine was “cost as an independent variable” and the key function of the four-year X-plane program was to define a joint set of requirements that could be met at a low, fixed cost.

»It’s now clear that the strategic goal is out of reach. Even if today’s base-2010 average procurement unit costs ($106+ million for the F-35A and $127+ million for the B/C) are attained, the customers cannot afford planned production rates. Current USAF fighter funding – comprising, today, R&D and LRIP for the F-35 – will support 48 jets per year instead of the 80 required to recapitalize the force. Operational costs are predicted to exceed those of earlier fighters, in some cases by large margins.

»There will also be a spiral effect as the lower rates result in higher unit costs, and this has not yet been modelled. Its severity will also depend on factors yet to be quantified, such as how international partners respond to the cost increases.

»So the plan has failed – as did the previous plan to replace air combat fleets en masse with stealth aircraft, started in the mid-1980s.»

Sweetman est un connaisseur du dossier JSF. Le premier, il publia un livre sur ce programme, en 1999 (Joint Strike Fighter, Boeing X-32 versus Lockheed Martin X-35, MBI Publishing, USA). Il laissait percer un certain scepticisme sur le destin futur du programme alors que l’époque était à la célébration triomphante et triomphale de la formule. Son analyse d’aujourd’hui, stricto sensu, est évidemment correcte, si l’on prend comme références les estimations et les affirmations officielles. Le JSF est désormais “officiellement” à plus de $100 millions, – entre $107 millions et $127 millions, – alors qu’il était présenté entre $29 millions et $40 millions en 1993 mais aussi et encore en 2002, lorsque les coopérants internationaux s’engagèrent dans le programme de développement. Il y a encore six mois, certaines positions officielles, notamment de certains pays coopérants, s’appuyaient encore sur une estimation de $45-$50 millions l’exemplaire. (On nous fera grâce des graves réflexions sur les “then-year dollars” et autres fariboles des prix corrigés après inflation, ou non corrigés. Ce sont des manipulations de “communicants” déguisés en comptables et en magiciens, qui n’ont jamais eu aucune réalité par rapport à l’évolution des programmes militaires en général, et de celui-ci en particulier. Toutes les armées de l’air concernées avaient tablé, lorsqu’elles l’achèteraient, à un JSF autour de $40 millions. Nous en sommes déjà à trois fois plus.)

Bien entendu, on parle d’estimations “officielles”, qui n’ont qu’une valeur théorique. Le prix de l’avion, en état de vol et en état de combat, s’il atteint ces stades, devrait être beaucoup plus élevé à partir des références officielles actuelles. Bien entendu (suite), nous sommes dans la théorie parce que, d’ici 2015-2017, bien des choses se seront encore passées…

La présentation que Sweetman fait de l’échec formel du programme par rapport aux intentions affichées recouvre, selon nous, une autre dimension. Sweetman semble attribuer cet échec à la philosophie inspirée par l’USAF de tout centrer autour des capacités de furtivité, avec les technologies qui vont avec et les diverses pénalisations qui l’accompagnent. Notre point de vue serait d’abord que le JSF est le premier grand programme de l’après-Guerre froide, puisqu’il a démarré en 1993-1994, et le premier grand programme d’armement qui fut développé avec comme première priorité la rentabilité économique. En même temps qu’il était développé, des méthodes radicalement inspirées du secteur privé étaient introduites au Pentagone, notamment sous le contrôle du vice-président Al Gore qui fut chargé de superviser ce programme de “modernisation”. Ces initiatives allaient de pair avec l’offensive de globalisation financière qui marqua également la présidence Clinton (dès 1992-1993), puis avec les affirmations d’“hyperpuissance”, le développement des capacités d’Internet (“bulle Internet”) et autres qui eurent lieu à partir de 1995.

C’est plutôt dans ce cadre général que nous placerions le programme JSF, et nous identifions alors son échec, qui n’en est qu’à ses débuts car nous aurons bien pire dans les prochaines années, à celui d’un système général de civilisation bien plus qu’à celui d’un choix technologique. (Même si le choix des technologies de la furtivité ont beaucoup contribué à son échec, nous voulons simplement avancer l’idée qu’il ne s’agit pas de la cause centrale de l’échec.) L’échec du JSF s’inscrit dans l’échec d’un système et il l’illustre d’une façon massive. Même s’il l’est également, l’échec du JSF est bien plus que l’échec d’un programme militaire ou l’échec de certaines technologies. Il contient en lui-même les fondements de l’échec d’un système général.

Pour cette raison, bien sûr, son échec ne s’arrêtera pas là où en est le programme. La confiance des coopérants internationaux dans l’avenir du JSF reste pour l’instant complète sur le fond, même s’il y a de la mauvaise humeur ici (en Italie) et des doutes budgétaires profonds annonçant sans doute un abandon là (au Danemark). Curieusement, cette confiance s’appuie sur l’annonce du plan de restructuration présenté par le Pentagone, dont le résultat est de présenter un retard de deux ans et une augmentation du coût dans les proportions qu’on a vues, c’est-à-dire l’échec du programme selon les ambitions de départ telles qu’elles ont été rappelées par Bill Sweetman. Autrement dit, l’aveu de l’échec est perçu un peu partout comme une garantie du succès, après les correctifs nécessaires. L’état d’esprit des coopérants est parfaitement celui qui est qualifié de “TINA” (“There Is No Alternative”), même s’il y a autant d’alternatives qu’on veut. Le JSF est, pour ceux qui le fabriquent comme pour ceux qui l’ont choisi, une véritable maladie de l’esprit bien plus qu’un choix de programme militaire. La réaction est absolument similaire à celle qu’on a pu observer après l’effondrement de Wall Street de septembre 2008: on ne change rien, on continue, l’échec aujourd’hui est la garantie du succès de demain.

Le JSF va donc continuer jusqu’à atteindre le stade de la catastrophe finale, dans les délais, dans les coûts, dans les capacités, dans tous les domaines qu’on veut. La raison courante se trouve paralysée devant ce phénomène, comme elle l’est devant l’adhésion au système hyper-libéral, comme elle l’est devant la poursuite de la guerre en Afghanistan. Il y a une continuité de la pensée dans tous ces phénomènes, ou une continuité de la pensée selon une perversion systémique si l’on veut. La chose est au-delà de la critique de la raison et relèverait éventuellement, s’il fallait chercher les causes profondes, de la pathologie.

 

Mis en ligne le 22 mars 2010 à 18H19

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