Le journaliste, genou et plume à terre

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le journaliste, genou et plume à terre

11 décembre 2020 – Je suis resté sans voix devant le déferlement de nouvelles, de commentaires, d’exclamations, entre “événement historique” et “geste fort” qui a accompagné le terrible événement du stade machin où se jouait, il y a sans doute trois jours ou plus (qui sait ? Moi pas), le match Basaksehir-PSG. Match interrompu pour une terrible injure ‘lost in translation’, rejoué le lendemain avec une audacieuse initiative d’avant-match qui nous a coupé le souffle par son audace et son courage, et m’a laissé sans plume, – sur le moment.

« Genou à terre et poing levé : l'image forte du PSG et de Basaksehir contre le racisme », a titré avec force et élégance LeFigaro Sport24heures, le lendemain du jour d’avant. Passons outre, je ne fais pas le poids dans cette sorte de concert.

Le lendemain après-midi suivant l’horrible chose initiale, les chaînes continues bourdonnaient de bavardage en continu sur l’“événement historique”. Je m’arrête à ce que je crois être une rubrique Débat, de ma chaîne-standard LCI, thermomètre de l’esprit du temps, où deux journalistes débattent justement, sousl’inspiration d’une ou d’un coach sympa, en l’occurrence Arlette Chabot. Je vous assure sous serment que je ne me suis pas attardé mais j’ai eu le temps de laisser traîner une oreille, alors que Nicolas Domenach, l’un des deux débateurs, parlait après que son interlocuteur soit intervenu et que, tous les deux nécessairement d’accord, on ne savait plus vraiment quoi dire d’autant qu’on n’avait pas dit grand’chose et qu’il fallait bien dire quelque chose.

Domenach est plutôt de gauche, nettement républicain, en garde contre le fascisme, pour les valeurs, etc., mais pas nécessairement de manière lancinante ou ennuyeuse selon ce que j’en avais vu, lu et entendu. J’ai parfois vu et entendu Domenach quand il débattait avec Zemmour sur I-Télé et leurs échanges n’étaient pas absolument inaudibles. Alors et puisque je le connais, je l’écoute, là, dans son intervention. Encore une fois, je n’ai pas le verbatimet n’ai guère de temps à perdre à le chercher, d’autant que je me rappelle précisément de la phrase, de certains mots, du sens général, vraiment très précisément puisque le gardant à l’esprit jusqu’à vous le restituer, – mais peut-être, sans doute, je ne sais, en forçant le trait.

Certes, il n’avait pas grand’chose à dire, tant de gens avaient déjà donné que l’encensoir était plein ; il se tortillait un peu, pas absolument à son aise. Puis il plissa les yeux comme s’il aiguisait son regard, crispa les mâchoires comme pour forcir le discours, esquissa un demi-sourire, exactement comme lorsqu’on juge qu’il va être temps de dire une chose importante, et il dit à peu près ceci, selon ce que j’en reconstitue : 
“Au moins, ce qu’a monté cet incident qui est véritablement historique, c’est que les joueurs de football ne sont pas que des robots indifférents aux valeurs comme on les dépeint souvent, qu’ils ne pensent pas qu’à l’argent, qu’ils sont capables de gestes spontanés et désintéressés, pour affirmer leur engagement...”.

J’ai éprouvé une grande stupéfaction, même si le propos est en ligne avec tout ce qui se dit, parce que ce propos était relativement précis et qu’il moquait ouvertement une vérité-de-situationque tout journaliste bien documenté devrait connaître, ou au moins chercher à connaître. Je ne dis pas, je suis loin de dire qu’aucun de ces footballeurs n’ait pas éprouvé une émotion, une poussée soudaine du sentiment humanitariste, la sensation d’une immense injustice contre quoi il faut s’élever et l’immense poussée d’affectivismequi fait irruption à cette occasion. On na pas encore trouvé de vaccin contre cette affection pandémique qui laisse Covid loin derrière elle dans le degré de l’expansion de contagion... Simplement, comment peut-on laisser entendre qu’ils posent un acte qui représente quoi que ce soit d’historique ? Comment peut-on laisser entendre, entendre les larmoiements de commentaires divers, qu’il y aurait presque un risque vis-à-vis de l’argent qu’ils gagnent, éventuellement vis-à-vis de leurs sponsors, qu’enfin il s’agirait tout simplement d’héroïsme et pas moins ?

Ce qui s’est passé sur ce stade, et le lendemain avec le pas de valse genoux-en-terre/poing-levé, c’est du pain béni pour tous les annonceurs et sponsors dont on voit bien (aujourd’hui dans la Note d’Analyse) comment ils travaillent à mort, main dans la main, avec les wokenistes dont les indigénistes dénonciateurs des racialistes absolument épouvantables sont parts intégrantes ! Comment un journaliste ne sait-il pas cela et ne s’abstient-il pas de déclamer cette poésie hugolienne sur l’héroïsme symbolique de ces joueurs de foot en or massifs, bagués et permanentés, et baignés d’ors et de diamants à 150% à chacune des prestations de cette sorte ? La réponse est bien dans cette question qui va de soi : qui donc t’a dit, eh PhG, qu’il y avait encore des journalistes ?

Je me rappelle avoir vu des sportifs de haut niveau faire un geste de cette sorte, à une époque où ils risquaient leurs carrières : Tommie Smith et John Carlos, vainqueur du 100 mètres et du 200 mètres de Mexico de 1968, saluant leurs médailles d’or (Smith) et de bronze (Carlos) du 200 mètres sur le podium, tête baissée et bras levé, main gantée de noir fermée en un poing qui était celui du Black Power. A cette époque, il fallait en avoir, et je crois qu’ils l’ont payé assez cher, et qu’on ne leur fit guère de cadeau après qu’ils aient été bannis du village olympique et exclus à vie des Jeux Olympiques.

Je ne vous dis pas que ce sont des héros parce que je ne suis pas un bon journaliste selon leurs normes, et d’ailleurs leurs discours, cinquante ans plus tard, sont évidemment tout empreints de wokenisme. Ils n’ont pas pris le maquis ni ne se sont engagés dans les brigades des Black Panthersqui furent liquidés par le FBI. Mais là, sur place, en 1968, en tant qu’athlètes américains alors que triomphait la puissance des USA officiels dans les instances internationales, il fallait avoir le courage de faire ce qu’ils firent. Ils ressentirent ensuite le poids de ce courage à la solitude où ils se trouvèrent, du type un peu pestiféré. Tout le contraire de nos footballeurs chantés et glorifiés, qui ont remplacé la peste par la Covid et évoluent comme des poissons dans l’eau, dans le courant tumultueux comme une marche au pas des apparences fort bien contrôlés, dans le flux partout acclamé de l’antiracisme racialisé et indigénisé.

Aujourd’hui, ils nous refont tous un simulacre de Mexico-1968 et les journalistes-simulacres suivent en entonnant l’hymne olympique à la gloire de l’héroïsme. J’aimerais savoir exactement, disons pour la chronique et pour occuper mes longues soirées d’un hiver reconfiné,  combien y croient, combien sont dupes, combien meurent de trouille, et enfin combien par miracle sont désengagés de tout ce simulacre et au fond d’eux-mêmes pas dupes du tout ? Sincèrement mais assez tristement, mais aussi convaincu qu’il faut en passer par là pour faciliter l’effondrement, je crois qu’un nombre assez conséquent d’entre eux, de ces robots en or massif, y croient vraiment. Je crois qu’ils font partie de ces serviles de La Boétie, adeptes de La servilité volontaire, même si c’est richement doté et tous frais payés, incapables de réaliser qu’ils sont servilement volontaires ; sorte de ‘volonté involontaire’, si vous voulez.

Je crois que l’on distingue ces abîmes de pensées-wokedu wokenisme tout au fond des regards que l’on voit défiler sur les écrans de notre profonde caverne, si pleins de la vivacité désinvolte d’une époque encalminé dans une liberté si prégnante et si générale qu’il n’est plus nécessaire d’en faire usage. Nous sommes dans l’époque buissonnière de l’esprit vagabond bien fixé dans les normes de la surveillance de nous-mêmes. “Va jouer avec cette poussière”, toi qu’un peu de sable efface.