Le happy end par le protectionnisme

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Les commentaires sur les relations entre la Chine et les USA sont aujourd’hui un sujet de grande discussion et de spéculations considérables. Irwin Stelzer, dans le Times de Londres, ajoute le sien ce 18 octobre 2009.

Stelzer compare, au niveau de la dette, la position des USA vis-à-vis de la Chine à celle du Royaume-Uni vis-à-vis des USA en 1944-45, les USA tenant cette fois le rôle peu enviable du Royaume-Uni. (Nous rappelions récemment cette période, dans une Note d’analyse du 18 septembre 2009, où nous comparions la position actuelle du Royaume-Uni à celle qu’il occupait vis-à-vis des USA en 1944-45.)

Stelzer rappelle la dureté US vis-à-vis du Royaume-Uni en 1944-45, l’effondrement économique britannique qui s’en est suivi bien que ce pays ait porté, avec l’URSS, l’essentiel du poids de la guerre, en rajoutant son zeste de propagande en faveur de Thatcher et de l’hyper-libéralisme qui auraient remis le Royaume-Uni au premier rang des économies mondiales – il faut bien défendre la boutique : «Britain had spent blood and treasure to beat the Nazis, and was hoping for a gift of $3 billion, a credit line of $5 billion, and other generosity. But President Harry Truman, advised by communist spies such as Harry Dexter White, insisted on terms so onerous that the pound was supplanted by the dollar and Britain was, in the view of some, expelled from the first rank of economic powers for decades, until Margaret Thatcher decided that her government’s job was not to manage decline.»

(Curiosité de passage, qui est, par allusion à peine implicite, de faire dépendre cette dureté US anti-britannique du “communiste” – vieille propagande maccarthyste – Harry Dexter White. Que White ait été ou pas “communiste” reste un débat ouvert mais il est par contre avéré que les USA n’ont jamais eu besoin de conseillers de ces tendances extrêmes et impies pour pressurer les alliés. C’est leur façon de faire absolument courante.)

Pire encore, avertit Seltzer, les Chinois seront plus durs avec “nous” (les USA) que nous (les USA) n'avons été avec les Britanniques. Il soupçonne les Chinois de rien de moins que de vouloir la peau des USA: «The Chinese are likely to be less kind than we [with the Britts] and insist on terms that would sap our economic, and therefore military strength for years to come.» Ce pur morceau de réalisme farcie de propagande (qualifier de “kind” même avec une réserve le comportement US vis-à-vis des Britanniques en 1944-1945 après avoir évoqué un conseiller “communiste” est une litote amusante) se termine par l’habituelle arrivée du 7ème de cavalerie venant délivrer la caravane des pionniers héroïques encerclés par les sauvages Peaux-Jaunes hurlant et vociférant… En l’occurrence, pour le 7ème de cavalerie, l’économie US, qui va se relever, qui va rendre les Chinois dépendant des USA plus fortement, et les obliger à être plus “kind” vis-à-vis des USA sinon, cerise sur le gâteau, conduire à la victoire ultime des USA… «Unless ... as has been true in the past, the great, resilient American economy offsets the mistakes of its masters by growing its way out of the problem. […] Add to renewed growth the stated willingness of the Fed to head off inflation, and we might not find ourselves in the position Britain was in after the second world war. Indeed, the Chinese might be so dependent on access to our markets to keep their economy growing, and their masses from revolting, that power will lie on our side of the bargaining table.»

Happy end, par conséquent – parce qu’il faut bien justifier son salaire. Observons que, dans ce dernier cas, la version rose de l’arrangement que les américanistes tremblent d’avoir à réaliser avec les Chinois, le relèvement agressif de l’économie US promis par Stelzer a un nom. Stelzer schématise la situation en jugeant que les Chinois vont finalement se trouver prisonniers de leur obligation de se tourner à nouveau vers le marché intérieur US, à nouveau florissant à cause de l’économie qui renaît triomphalement comme toujours dans la description hollywoodienne de l’histoire des USA. Evoquer alors la position de force où se trouveraient brusquement les USA dans des “négociations” avec la Chine n’implique rien de moins que la menace américaniste d’imposer un protectionnisme agressif, les fourches caudines sous lesquelles devraient passer les Chinois s’ils veulent retrouver le marché intérieur US et leur propre prospérité assurée. C’est faire un pari risqué sur la bonne volonté consommatrice des citoyens US qui semble, pour l’instant, fort anémique.

Dans cette pensée qui se répand de plus en plus dans les milieux financiers US où l’on tient la reprise comme chose acquise, et le relèvement de l’économie US comme un automatisme déjà programmé, la question des rapports avec la Chine est absolument marquée par un antagonisme guerrier, ici au niveau du commerce en attendant d’autres domaines. Dans la situation d’effondrement où se trouvent les USA, avec le chômage qui s’empile et les situations dramatiques de divers Etats, des infrastructures US dans un état de dévastation indescriptible et le reste, les élites américanistes ne peuvent concevoir le moindre arrangement (avec la Chine ici, éventuellement avec d’autres) où ils ne retrouveraient pas leur position de force dominante, où ils ne dicteraient pas leurs termes, où ils ne parviendraient pas à mettre la Chine dans la position où fut mis le Royaume-Uni en 1944-45. Les relations avec la Chine restent absolument marquées d’une rancœur sauvage contre la Chine de la part de l’establishment, à la seule idée pour lui de n’être plus le maître d’un système dominateur du monde, par tous les moyens. Toutes les perspectives d’arrangement avec la Chine sont, à notre sens, absolument compromises par cet état d’esprit qui ne cessera de s’exacerber. Cette observation est valable pour les relations des USA avec tous les autres centres de puissance, dès lors que les USA se jugent être en position d’infériorité. Cette position est inacceptable, impensable. La prospective ne peut donc prendre en compte, à notre sens, un arrangement pacifique entre les USA et la Chine, par exemple de la sorte de celui qu’évoquait Brzezinski (le G2). Les USA ne céderont rien de fondamental, adossés sur la perspective assurée de la restauration de leur puissance, cela jusqu’à l’effondrement achevée de leur puissance. Même alors, ils seront assurés que ce n’est qu’une conjoncture temporaire en attendant le “rebond”, le born again de l’exceptionnelle Amérique.


Mis en ligne le 19 octobre 2009 à 06H23