Le fantôme qui ne veut pas mourir

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“Le fantôme”, c’est la Grande Dépression. Divers économistes US “de gauche” (interventionnistes, rooseveltiens, keynésiens, etc.) dénoncent plus que jamais une situation qui a aujourd’hui, aux USA, des similitudes structurelles avec la Grande Dépression. Cela signifie qu’ils se réfèrent à cet événement économique catastrophique qui dura bien plus que les années 1931-1933 habituellement citées, mais, au moins, durant les années 1931-1941. On se réfère aujourd’hui au commentaire furieux de Robert Reich, que nous citions ce 16 août 2010 en rubrique Ouverture libre.

Cette référence de la Grande Dépression est infiniment plus puissante aux USA que dans le reste du monde. Elle a cette force parce qu’elle a une double signification. Il y a la dimension économique, celle à laquelle Reich se réfère, mais il y a aussi une dimension historique qui est unique aux USA. De ce point de vue historique, notre appréciation est que l’événement de la Grande Dépression, cette sensation vertigineuse et apocalyptique de l’inéluctable désintégration des USA naissant et accélérant à partir de 1931, eut lieu effectivement dans les seules années 1931-1933, et que le phénomène fut interrompu par l’arrivée de Roosevelt (FDR). Le nouveau président parvint à susciter un choc psychologique d’une telle force qu’il interrompit effectivement cette sensation catastrophique qui avait une réelle dimension historique et risquait d’emporter l’Amérique.

Si Reich parle ici de la seule dimension économique, il n’en reste pas moins que les deux dimensions s’influencent l’une l’autre. Ainsi, la dimension économique a une telle allure de catastrophe parce qu’il y a, greffée sur elle, ou au-dessus d’elle, la dimension historique qu’on a signalée. Du coup, l’épisode économique de la Grande Dépression aux USA est sans commune mesure avec ce qui fut ressenti dans le reste du monde, notamment en Europe, de la Grande Dépression. Nous parlons bien ici de la perception, et non pas des événements eux-mêmes. Même si les événements engendrés par la Grande Dépression furent catastrophiques en Europe, la perception de la Grande Dépression elle-même reste beaucoup plus catastrophique aux USA. Pour cette raison, la Grande Dépression est la référence américaniste centrale de la catastrophe au XXème siècle, bien plus que les deux Guerres mondiales.

Le rapprochement que fait Reich de la Grande Dépression est aujourd’hui beaucoup plus valable que celui que firent la plupart des commentateurs (dont lui d’ailleurs) lors de la crise du 15 septembre 2008. Dans ce cas, la référence était plutôt celle du krach d’octobre 1929, qui doit être détaché de la Grande Dépression. Ce qui caractérisa la Grande Dépression aux USA, ce fut l’exacerbation des tares du système, c’est-à-dire, essentiellement, la rupture entre la haute structure financière du pays, l’oligarchie, et les conditions économiques générales pour la population. Même si cette structure financière (souvent avec les grandes conglomérats du corporate power) souffrit à l’une ou l’autre occasion, elle tint néanmoins d’une façon assez satisfaisante, surtout pour les grands établissements et pour les grandes fortunes du pays qui contrôlent directement ou indirectement cette structure. Par contre la structure sociale, son économie et son armature financière moyenne et petite (notamment le réseau des banques locales et régionales), subit de plein fouet le choc de la Grande Dépression, plongeant dans une déstructuration et un désarroi épouvantable qui fit effectivement penser, particulièrement à l’hiver 1932-1933, à une désintégration du pays.

C’est selon ce point de vue, notamment avec le chômage qui est en train de devenir structurel à un très haut niveau, que Robert Reich pense en mettant à nouveau en évidence le parallèle de la Grande Dépression. Il s’agit toujours de ce spectre de la division antagoniste entre la structure de domination oligarchique du pays et le gros (l’immense majorité) de la population. Même si cette division existe dans nombre de pays, elle est cruciale aux USA parce que ce pays n’a pas la cohésion et l’expérience historiques qui donnent en général une matière suffisante pour préserver l’unité et la cohésion. Il est bien connu à cet égard que l’actuel effritement, voire l’actuelle destruction de la classe moyenne avec la multiplication du chômage et la chute dans le trou noir de la pauvreté est un signe d’une extrême gravité pour les USA. La classe moyenne n’est pas un miracle de l’American Dream ni rien de cette sorte, mais le ciment qui a été inventé, surtout après la Grande Dépression, pour tenter de souder ces deux parties antinomiques de la structure des USA, – l’oligarchie dominante et la population qui lui est soumise.

Reich reste plus que jamais un interventionniste parce qu’il pense, justement, que l’oligarchie ne voudra pas et, surtout, qu’elle est totalement incapable de jouer le rôle d’une puissance publique, même anémiée, pour tenter de restaurer un semblant de substance de cette classe moyenne, et par conséquent le lien entre l’oligarchie et les élites et, d’autre part, la population. Mais son espoir d’interventionnisme se heurte évidemment à l’état catastrophique des finances publiques et à une classe politique plongée dans un état de désordre proche de l’anarchie complète, avec un président qui semble consacrer toute sa brillante intelligence à agir avec la plus grande pusillanimité possible. Il est évident qu’il faudrait aujourd’hui aux USA un super-FDR et que BHO s’est finalement révélé comme même pas le dixième d’un FDR dans la tâche de restaurer les conditions de l’équilibre précaire de la cohésion structurelle des USA. Dans les conditions actuelles, l’alternative à cette situation est plus que jamais la désintégration du pays et les signes à cet égard sont beaucoup plus marqués qu’au temps de la Grande Dépression, avec un puissant mouvement de dévolution (les Etats contre le centre) s’exprimant de diverses manières.

Du point de vue général économiques générales, les habituelles analyses complaisantes des intellectuels de l’américanisme, doctrinaires de l’ultra-libéralisme bien plus qu’un Robert Reich, favorisaient une “sortie de crise” favorable aux USA pour l’automne 2009. (L’historien et mage de service Niall Ferguson, le 27 décembre 2008 dans le Financial Times, faisant une projection/prédiction de l’année 2009 : «By year end [2009], it was possible for the first time to detect – rather than just to hope for – the beginning of the end of the Great Repression. The downward spiral in America's real estate market and the banking system had finally been halted by radical steps that the administration had initially hesitated to take. At the same time, the far larger economic problems in the rest of the world had given Obama a unique opportunity to reassert American leadership.») Leur erreur n’est pas économique, mais historique et psychologique, et d’ailleurs tenant également à leur propre psychologie absolument américanisée (y compris quand on est anglais, comme Ferguson). La fragilité des USA, qui se mesure en références historiques et psychologiques, est infiniment plus grande que celle des autres pays du système. La psychologie et l’intelligence de ses commentateurs-serviteurs présentent une vulnérabilité à mesure : ils sont les jouets de leur servilité pour l’américanisme.


Mis en ligne le 16 août 2010 à 11H33

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