Le dilemme polonais

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Le dilemme polonais

• La Pologne, si profondément antirusse, est conduite à demander à la Russie des aménagements pour un accord de livraison de gaz à renouveler. • Cette même Pologne, aussi antirusse que l’UE, mais adversaire déterminée d’un ennemi qu’elle juge existentiel, qui se trouve dans la prétention de l’UE à lui dicter ses propres lois et de lui imposer des mœurs qu’elle (la Pologne) repousse, exactement de la même façon que la Russie les repousse. • Ne serait-il pas temps de sortir de ces contradictions, qui d’ailleurs affectent d’autres pays dont la France ?

Le gaz, russe et non-russe mais surtout russe en ce moment, constitue aujourd’hui un beau cas politique, hors des considérables problèmes économiques immédiats qu’il pose, – aujourd’hui également. On s’attarde ici à un cas que nous cherchons à élargir directement à sa dimension politique, parce qu’il se présente lui-même de cette façon. Il s’agit de la Pologne et du gaz russe.

Comme les autres pays européens, follement embarqués par la dynamique déconstructrice de l’UE dans une posture antirusse dans tous les domaines (dont le gaz), la Pologne, également antirusse par nature, se trouve aujourd’hui contrainte d’adopter une attitude soudain extrêmement conciliante, sinon quémandeuse, vis-à-vis de la Russie. Ainsi trouve-t-on dans le texte ci-après, le contraste entre la demande polonaise de la société publique polonaise de l'énergie PGNiG de nouvelles conditions de vente du gaz russe, suivant d’un mois une démarche martiale du ministre de l’énergie démentant toute dépendance de la Pologne du gaz russe.

« Jeudi, PGNiG a envoyé une requête à Gazprom, lui demandant de réduire le prix du gaz exporté par le gazoduc terrestre de Yamal, malgré la volatilité du marché et la demande croissante. Selon un communiqué de l’entreprise, la Pologne espère une révision des prix “afin que la situation actuelle du marché soit prise en compte dans le processus de renégociation”.

» Pavel Mayevsky, le directeur de PGNiG, a déclaré qu'il y avait eu “une hausse sans précédent des prix du gaz naturel sur le marché de gros européen... Cette situation extraordinaire sert de base à la révision des conditions de prix auxquelles nous achetons le combustible dans le cadre du contrat Yamal”.

» L’accord entre la Pologne et la Russie doit expirer en décembre prochain.

» En septembre, Piotr Naimski, commissaire du gouvernement chargé des infrastructures énergétiques stratégiques, a affirmé que la Pologne “ne deviendra certainement pas dépendante des approvisionnements russes”, car elle commence à pomper du gaz par le biais d'un nouveau réseau avec le Danemark, qui passe sous la mer Baltique.

» Jeudi, les prix du gaz naturel sont passés sous la barre des 1 000 dollars par millier de mètres cubes sur les marchés européens, suite à l’engagement de Gazprom d'augmenter ses exportations et de renforcer le stockage souterrain de gaz en Europe. Un certain nombre de pays avaient demandé à Moscou d’augmenter ses exportations bien au-delà des contrats actuels, les pénuries ayant entraîné une hausse des prix allant jusqu'à 250% dans certaines régions d’Europe occidentale.

» En début de semaine, le PDG de Gazprom, Alexey Miller, a déclaré que la société se préparait à fournir des approvisionnements pour aider à surmonter la crise, une fois les réservoirs russes remplis.

» “Il ne fait aucun doute que cela améliorera la fiabilité et la stabilité des approvisionnements au cours de la prochaine saison hivernale”, a déclaré M. Miller, ajoutant que les réserves de gaz de la Russie seraient pleines d’ici le 8 novembre, ce qui créerait de nouvelles capacités d'exportation. »

Est-il encore utile de commenter l’obscène politique de l’UE, en matière énergétique comme en toutes les matière ? Elle est fondée sur un antirussisme idéologique et moralinisateur (de moraline) aveugle, se calquant sur l’antirussisme américaniste. C’est ajouter la bêtise à la bêtise, en espérant que cette comptabilité saura récompenser l’avancée progressiste des droits de l’homme wokenisés, avec le facteur du wokenisme dans son sens le plus large de plus en plus triomphant.

Justement, évoquer le wokenisme nous ramène à la Pologne, qui est notre sujet principal ici dans la mesure où on l’élargit à son sens politique qui ne concerne pas que la seule Pologne. Avec le cas polonais, la question du gaz, comme toute autre question ayant rapport à la fois avec l’UE et avec la Russie, se heurte à une énorme contradiction qui explique le dilemme catastrophique où se trouve la Pologne.

• D’un côté, la Pologne est adepte de la politique de l’énergie de l’UE qui exclut tout accord pouvant tenir lieu de dépendance du gaz russe. L’UE agit par idéologie, disons pour synthétiser l’évolution actuelle sans donner à l’idéologie tous ses composants, une idéologie du ‘wokenisme antirusse’ ; la Pologne agit par réflexe historique, à cause des antécédents de ses affrontements avec la Russie et des invasions de cette puissance, le dernier cas étant celui de la mainmise soviéto-communiste de 1946 à 1989.

• Le résultat pour le gaz est l’actuelle et catastrophique situation, en partie atténuée par la décision russe de lancer de nouvelles exportations.

• En même temps, la Pologne est engagée dans un énorme conflit avec l’UE, portant sur la question fondamentale de la primauté du droit chez elle (le droit polonais et le droit européen), donc sur la pérennité de sa souveraineté si souvent bafouée (par la Russie dans le passé certes, par d’autres également et pourquoi pas par l’UE aujourd’hui). Le fond du conflit porte sur l’idéologie, “disons pour synthétiser l’évolution actuelle sans donner à l’idéologie tous ses composants ”, du “wokenisme européen interne” que l’UE veut voir suivre par les États-membres. La Pologne, qui se veut tournée vers le traditionalisme dans le régime actuel, y est absolument rétive.

• On sait par ailleurs que la Russie (et la Chine dans le même sens) s’impose comme le principal pays partisan du traditionalisme, contre la poussée de wokenisation progressiste-sociétale du bloc occidentaliste-américaniste. Qui ne voit à cette lumière le dilemme qui s’impose à la Pologne, dont elle semble souvent ne pas être consciente ?

• ... Avec, triste cerise sur le gâteau due à son antirussisme fanatique, les liens militaires étroits de la Pologne avec les États-Unis, puissance tutélaire dont la capacité militaire est en voie d’effondrement, dont la fidélité à quelque alliance que ce soit est systématiquement faussaire, et qui est avec l’administration Biden la principale source de wokenisation de tout espace disponible par le fait de la globalisation.

Ainsi la Pologne se trouve-t-elle liée, au nom d’un fantasme antirusse qu’aucune donnée politique actuelle ne justifie, avec les deux pôles principaux de déconstruction culturelle, et les deux plus grandes puissances de de destruction des souverainetés (UE et USA). Peut-être serait-il temps pour elle de revisiter son fantasme, de l’identifier comme tel (un fantasme), de voir de quel côté se trouvent les forces d’influence qui détruisent ses principes de tradition et de souveraineté, et quel côté les renforce indirectement.

En cette occurrence, il est manifeste que les mêmes données peuvent être identifiées, à des degrés différents mais toujours dans le même sens, par nombre de pays européens. La question vitale à cet égard n’est pas l’alimentation en gaz et le prix du gaz, même si ces choses comptent, mais bel et bien les fondements des identités et des souverainetés nationales.

C’est notamment le cas français qui est intéressant, qui se rapproche du polonais en ce sens, avec l’antirussisme qui continue à prospérer, même chez des esprits par ailleurs fort honorables. Ainsi de cette intervention d’Alain Finkielkraut (‘Le Grand Rendez-Vous’, sur Europe 1 et CNews, le 24 octobre), critiquant Zemmour pour avoir prôné, dans son discours de Rouen du 23 octobre (des 18’00”-20’00” de la vidéo), un rapprochement avec la Russie et critiqué les USA, à partir de l’évocation du débarquement de juin 1944

Après avoir reproché à Zemmour de vouloir « la France de Maurras » alors que lui-même plaide pour « la France de Péguy », – et ce distinguo a certainement du sens et mérite un débat où nous ne serions pas nécessairement du côté du premier, – Finkielkraut met Zemmour en cause pour vouloir...

« ...[J]jeter la France de demain, celle que nous aimons justement, dans les bras de la Russie, la Russie dont le développement s’est combiné avec la servitude... Les communistes n’y ont pas mis fin, à cette fatalité, et Poutine non plus, ça continue... »

... Soit Poutine égale Staline, puisqu’il est question dans cette intervention de la Russie (l’URSS) “annexant” l’Europe de l’Est en 1945-1948, et Poutine “annexant” la France de cette même façon. Bien entendu, le “rapprochement avec la Russie” dont parle Zemmour n’a strictement rien à voir avec Staline, et non plus avec l’aliénation actuelle de la France à la folle politique des USA, qui est bel et bien là, honteuse et déshonorante, et que Péguy sans aucun doute eût radicalement détestée...

Tout cela est à la fois déraisonnable, grotesque et fort mal informé pour ce qui concerne la Russie, – ou fort bien désinformé et mésinformé par la presseSystème. Il nous semble que nombre de ces grands esprits ne prêtent pas assez d’attention puisque si préoccupés par les avatars de « la France de Péguy » dont ils sont à juste titre les défenseurs. Bref, c’est regrettable parce que cela nous renvoie à des époques extrêmement révolues, elles-mêmes parsemées de simulacres, et dont les enjeux d’alors n’ont strictement plus rien de commun, ni même d’existence, par rapport à ceux que nous affrontons ; exactement de la même façon que le même Finkielkraut dénonce, prenant la défense du candidat virtuel, lorsque Zemmour est accusé d’être le fourrier d’un “fascisme” mort et bien mort  depuis 1945.

Et cela, précisément, nous renvoie à son tour à la Pologne et à son dilemme, tant ces questions de jugement spirituel des valeurs en jeu et des choix temporels des relations avec d’autres acteurs sont partout posées, de la même façon et avec la même fièvre, et malheureusement bien souvent déformées par la même sorte de clichés de souvenirs historiques que le temps des simulacres a modelés à sa manière si l’on n’y prend garde.

Il s’agit d’une question pressante, selon ce qu’on en a et pour ce qui concerne cette sorte de jugement : qui est mon “ennemi principal” (et même, “mon ennemi existentiel”) ? D’autre part, qui est celui que je considère avec hostilité selon un jugement du passé mais dont je peux m’accommoder comme allié ou référence, – temporels et temporaires, si l’on veut être prudent et si l’on est encore mal informé, – dans ce combat contre l’“ennemi existentiel” puisqu’il se trouve que lui aussi le combat ? Poser ces questions...

 

Mis en ligne le 30 octobre 2021 à 21H00