Le diable et son train

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Le diable et son train

• On nous parle, avec juste raison et les meilleures intentions possibles, du Diable et des calamités dont il nous accable pour nous faire sombrer dans les abîmes du Mordor. • Tous les tracas cités ici sont détestables et évidemment haïssables. • Mais ils ne sont pas la clef générale qui nous permet d'établir l’énigme de cette époque unique que nous vivons. • On oublie la vitesse du système de la communication, créatrice de réalités métaphysiques nouvelles. • En s’en servant, le Diable fabrique le moyen qui l’abattra, et c’est à nous de le saisir et d’en user.

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8 janvier 2026 (16h45) – Nous reprenons ci-dessous un texte sur le Diable dont la présence est aujourd’hui omniprésente, – nul n’en peut plus douter, – car comme dit l’auteur :

« Le Diable n'existe pas, mais tout se passe comme s'il existait. »

 L’auteur nous décrit ses manifestations, aujourd’hui si visibles, si contraignantes et si bruyantes (ce dernier mot importe beaucoup). Il nous a semble que c’était l’occasion d’aborder un problème évidemment fondamental, sur les composants de l’œuvre du Diable, et éventuellement les moyens de lutter contre lui. L’auteur de ce texte, Claude Bourrinet, dans ‘euro-synergies-hautefort.com’, s’attarde surtout, parmi ses évocations des temps passés et des sagesses  perdues, sur la manifestation universelle du bruit, et du bruit d’une épouvantable laideur, comme la marque principale du Diable. Sans aucun doute, il n'a pas tort sur la marque évidente du Diable, mais il nous semble propice d’aller plus loin que lui pour explorer les voies et moyens de ces actions diaboliques en relevant plusieurs détails pour les contester sans pour autant mettre le texte en cause.

• D’abord, Bourrinet met en cause les affirmations courantes selon lesquelles notre époque est exceptionnellement mauvaise (diabolique).

« On serait donc aventureux de prétendre que le Mal soit plus présent maintenant que jadis. Répétons-le : la marche de l'humanité s'est effectuée dans une sorte de cauchemar, où les paysages sont comme les images anticipées des Enfers. »

• Ensuite, c’est l’adaptabilité du Diable au progrès qui est mise en avant. Cela ne fait aucun doute : le Diable sait se servir du progrès, pour la raisoin, évidente d’ailleurs, que c’est lui qui l’a inventé. Il n’y a nulle vicissitude pour le Diable dans le progrès, mais que des avantages.

« Et, bien que constant, invariable dans son dessein de nuire, il s'adapte très bien aux vicissitudes du progrès. »

• Enfin, voulant résumer son propos, Bourrinet met en évidence l’une des malédictions les plus catastrophiques que le Diable impose au genre humain, qui entraîne l’abrutissement, l’oubli, la fermeture de l’esprit... Rien à redire, d’ailleurs le bruit lui-même étoufferait notre propos.

« Vous me direz que ces inventions font beaucoup de bruit. Eh bien voilà, nous y sommes presque ! Car s'il est un symptôme imparable de Mal, c'est bien l'assèchement progressif et irrémédiable du silence, comme un source tarie par la construction voisine d'une immense retenue d'eau. On pourrait ajouter à ce cas clinique l'action frénétique. Notre époque bougiste, et de plus en plus agitée comme diable en boîte, a complètement oublié ce qu'était la quiétude de l'immobilité. Pascal disait juste, quand il avançait que tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il est incapable de se tenir tranquille dans sa chambre. On peut risquer l’hypothèse que, de ce côté, les choses se sont gâtées, quand Aristote a valorisé l'action. »

Pour autant, c’est là qu’il m’importe d’intervenir pour tenter de montrer, voire de démontrer, que cette archipuissance (surpuissance, disons) du Mal que le Diable produit est aussi sa recette directe pour engendrer son autodestruction. On a vu hier l’exemple de l’Amérique, principale production du Diable et l’on conserve précieusement la formule de notre destin “surpuissance = autodestruction”. Tout ce qui est dit dans le texte ci-dessous est juste mais rien n’est décisif pour définir notre époque. Or, nous pensons :

• que notre époque est “exceptionnellement mauvaise (diabolique)” ;

• que le progrès est effectivement l’arme favorite diu Diable ;

• et que si le bruit est diabolique, il n’est certainement pasd la principale production du Diable.

“Système de la communication”...

Nous en revenons à un sujet souvent abordé qui a le pouvoir de réunir d’une façon positive (pour le Diable) les trois caractères essentiels de son action et de son ontologie : l’exceptionnalité diabolique de cette période, le progrès comme production principale du Diable et le bruit n’étant qu’un effet parmi d’autres de cette production principale. Ce que nous voulons proposer comme “production principale du Diable” dont tout le reste découle, mais pas seulement, et pas seulement dans un sens diabolique, c’est le phénomène du “système de la communication”. C’est lui qui rend notre période exceptionnelle, lui qui est à la pointe du progrès, lui qui produit le bruit (notamment, mais aussi la vitesse, l’acte aristotélicien, etc.).

Pour cette raison, entièrement suscitée par nous, nous nous attachons une fois de plus à présenter le concept du “système de la communication” (pas “système de communication”), déjà très souvent abordé et rafraîchi par quelques précisions et nouveautés. On comprendra aisément que cette principale production du Diable contaient également tout ce qu’il faut pour le détruire.

...pas “...de communication”

 Le système de la communication se différencie décisivement du concept classique de “système de communication” par l’apparition d’une dimension créatrice en lui-même... Le “système de communication” étant un simple transmetteur de l’information sans aucune prétention à l’organisation et à la structuration de la connaissance tandis que le “système de la communication” est un transmutateur qui organise l’information de façon à susciter par cette activité la connaissance élaborée à quoi peuvent être utilisées ces informations ; c’est ce que nous nommons par ailleurs ‘l’effet-Janus’ car cette particularité que nous mettons en évidence laisse ouverte la liberté du choix de la communication, bienveillante ou malveillante, vis-à-vis du Système ou vis-à-vis de ses adversaires. Notre responsabilité humaine, la seule chose importante dont nous soyons chargés est bien entendu de faire un choix à la fois bon et judicieux, et nécessairement esthétiquement beau.

Ce passage est largement inspiré, avec quelques développements, d’un passage emprunt au texte du 2 septembre 2020. Pour la suite, nous ajoutons, entre guillemets, un passage du texte du 2 juillet 2018, largement modifié par des passages qui sont en caractères normaux par rapport à l’italique de la citation... Comme l’on voit, PhG intervient directement mais cela lui sera pardonné sans nul doute :

« Ainsi se trouve, je pense, suggérée la véritable définition du système de la communication (et la raison, jusqu’ici assez intuitive, pour laquelle j’ai tenu depuis [de nombreuses] années à écrire “système de la communication” et non “système de communication”). La “communication” dans ce cas n’est pas un simple outil, elle est une matrice féconde [dont nul ne peut préjuger, dans la communauté si assurée d’elle-même des  humains, de la source ni de ses intentions, au contraire du sens (le bien et le beau) qui l’anime, qui doit apparaître à tous comme un don divin]. Le système de la communication n’est pas seulement un transmetteur, il est aussi et d’abord un transmutateur ; il ne fait pas que transmettre, il transmute ce qu’il transmet et, pour revenir à [un propos que nous répétons souvent tout en assurant de notre manque total de certitude sur ses sources et ses intentions], il transmute en même temps qu’il les transmet les informations en[“événements”]  par la façon qu’il les transmet, par la dynamique qu’il y met, par la forme même qu’il donne au tout.

» [Comme je l’ai laissé entendre en citant sa nature de ‘matrice féconde’], je ne crois pas, bien entendu, que cette action soit simplement mécanique et dynamique. Je crois, [– et je parle ici d’une croyance relevant d’une foi surnaturelle mais hors de tout préjugé d’une institution religieuse –] qu’à considérer cette situation sans précédent possible d’aucune sorte, cette action de transmutation exercée par le système de la communication répond à un sens fondamental, dont l’inspiration échappe à tout contrôle humain [mais dont la tension générale est de choisir le bon côté de Janus et de donner des moyens de lutter contre les tendances mauvaises dont la charge de les identifier revient à l’esprit humain, trouvant ici sa justification ontologique]. Bien entendu je ne parle évidemment pas du contenu des nouvelles (“Allez jouer avec vos FakeNews”, comme Montherlant disait « Va jouer avec cette poussière »), mais bien de l’essence même de cette forme absolument inédite d’un système agissant directement sur la manufacture de la métahistoire en ignorant superbement, comme l’on méprise, l’histoire événementielle à laquelle nous sommes habitués et dont le Système a si habilement abusé, [mais qui doit être désormais considérée comme inféconde, desséchée, réduite à l’état d’ossement d’un autre temps brûlés par le soleil des siècles de mensonges et de manipulations]. »

dedefensa.org

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Le Diable se porte bien, Dieu merci!

Pour ceux qui font les difficiles, et que l'imagerie populaire de Satan gêne, parce qu'elle a été reprise par un christianisme qui, comme le judaïsme, doit sa mythologie à tout un legs païen, oriental, égyptien, iranien, manichéen, voire indien, il n'est pas interdit d'invoquer l'instinct de mort, l'amour du néant, la jouissance dans la souffrance infligée, et parfois subie (et on se demande parfois si la deuxième ne l'emporte pas sur la première). Certes, Satan est le maître du monde (ou Thanatos, si vous voulez, qui se le partage avec Éros, lesquels sont liés comme un couple maudit). L'Histoire est brodée de plus de massacres, de ruines, d'incendies, de cruauté, de férocité, que de bonheurs, de plaisirs, de beautés (à moins qu'on ne trouve ces jouissances dans les lueurs dorés des flammes, dans les concerts de hurlements, ou dans les gigantesques constructions humaines nourries de la sueur et de la peine des hommes).

On serait donc aventureux de prétendre que le Mal soit plus présent maintenant que jadis. Répétons-le : la marche de l'humanité s'est effectuée dans une sorte de cauchemar, où les paysages sont comme les images anticipées des Enfers. On a dit que la suprême ruse du Diable est de faire croire qu'il n'existe pas. Le matérialisme, l'athéisme, les théories psychanalytiques, sociologiques, anthropologiques etc. l'ont appelé d'autres noms, mais ses effets n'ont pas changé. Qu'importe au fond quelle réalité on lui donne, ce n'est qu'une question d'interprétation, à échelle humaine. Et, bien que constant, invariable dans son dessein de nuire, il s'adapte très bien aux vicissitudes du progrès.

C'est pourquoi on ne fera pas l'honneur à un temps quelconque de le penser plus touché par son trident que toute autre époque. Les réalités de ce monde étant relatives. Pourtant, ce qui passait pour une apocalypse jadis, par exemple l'extermination complète, par les Mongols, des habitants de Bagdad, et la mise en coupe méthodique de l’empire musulman par les beaux cavaliers féroces venus des steppes, qu'est-ce en regard des génocides contemporains, perpétrés de manière organisée, industrielle, donc rationnelle, avec la méticulosité de peuples raffinés par plusieurs siècles de savoir technique et scientifique ? Mais tout est une question de proportions, et le gâteau satanique est bien plus gros quand la terre porte sept milliards de misérables, que quand elle n'en élève, comme des poux, que quelques centaines de millions.

Bien heureusement, nous avons évolué avec un surcroît de puissance que les primitifs nous envieraient s'ils pouvaient contempler nos écrans, nos machines à laver, nos engins roulant et volant, et notre bombe atomique.

Vous me direz que ces inventions font beaucoup de bruit. Eh bien voilà, nous y sommes presque ! Car s'il est un symptôme imparable de Mal, c'est bien l'assèchement progressif et irrémédiable du silence, comme un source tarie par la construction voisine d'une immense retenue d'eau. On pourrait ajouter à ce cas clinique l'action frénétique. Notre époque bougiste, et de plus en plus agitée comme diable en boîte, a complètement oublié ce qu'était la quiétude de l'immobilité. Pascal disait juste, quand il avançait que tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il est incapable de se tenir tranquille dans sa chambre. On peut risquer l’hypothèse que, de ce côté, les choses se sont gâtées, quand Aristote a valorisé l'action. Agir est déjà un engrenage sans limites, et qui, bien souvent, tourne à vide, ou aboutit à des catastrophes. Mais, surtout, ce tintamarre volontariste, et ce remue-ménage de bonnes volontés, voilent d'opacité brouillardeuse l'urgente nécessité de penser à soi, à l'âme (ce gros mot), au salut. On s'enivre d'action en croyant « faire quelque chose ». Il ne s'agit pas, bien entendu, de ne rien faire, ce qui est impossible, si l'on veut subsister. Mais l'action, et ses réussites, ont reculé les limites de l'oubli, et l’on se noie maintenant dans un grand vide d'agitation, comme des cosmonautes perdus dans les immensités intersidérales.

Revenons-en au bruit, qui, d'ailleurs, comme la lumière artificielle, a envahi toute notre existence. Et même si toutes choses étant égales dans la nature humaine (l'homme est lourd) par-delà les temps, néanmoins une différence, d'ordre quantitatif, rend notre époque singulière : jamais pouvoir de nuisance, de destruction, n'a été mis dans les mains d'irresponsables, de fous furieux, et de possédés. Et le plus inquiétant en l'affaire est que nous nous y habituons. « L'homme est un animal qui s'habitue à tout », dit Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts, titre génialement inspiré, récit de sa déportation dans un bagne de Sibérie qui, à distance, paraît bien peu féroce en regard d'autres sortes d'enfermements futurs, dans cette même Sibérie, ou dans les mornes plaines de Pologne ou d'Allemagne. C'est comme si, pour ainsi dire, on voulait mettre sur le même plan l'abattage de bovins par des bouchers parisiens du XIXe siècle, et les abattoirs modernes, gigantesques et efficaces, qui égorgent et étripent actuellement des millions de bêtes en un temps record.

Mais le bruit ? Il est omniprésent, omnipuissant, omnipotent, comme Dieu. On le trouve chez soi, dans les bagnoles, dans des boîtes de nuit, dans la rue, dans les magasins, dans les chiottes... Quel malaise existentiel insupportable, lorsqu'il cesse ! Tout à coup, on se trouve seul avec soi-même, avec sa misère, sa médiocrité. « Enivrez-vous ! », clame Baudelaire, ironiquement. Il avait en tête, il faut bien le dire, la poésie, la musique (peut-être celle de Wagner, qui suscite des effets semblables à ceux du haschisch ou de l'opium), d'art, de beauté, de souffrance (laquelle occupe beaucoup, finalement)... Pour oublier que l'on va mourir. Baudelaire le pascalien, le janséniste...

Car ce qui compte par-dessus tout, et c'est là que le Diable intervient, c'est d'oublier. Il n'est rien de plus irritant, pour le Malin, qu'on retourne à soi, et qu'on s'aperçoive que l'on n'est rien. Il veut absolument qu'on ait le sentiment d'être tout. Que notre moi non seulement se satisfasse d'être empli de bruit et de fureur, comme une baudruche d'air, mais qu'on l'étende aux limites illimités de l'univers, si tant est que ce soit possible. Mais la mesure n'est plus de ce monde.

Tout semble comme si Satan prélevait régulièrement sa portion de vies fraîches, surtout parmi les jeunes gens. Ce sont eux qui s'écrasent en voiture, en fin de semaine, pris de boisson, de drogue et de vitesse. Beaucoup se suicident. Et on court aux concerts ou aux rave-parties vampirisantes, comme des papillons dans la flamme du foyer. Là aussi, il y a progrès : les danses des temps anciens étaient des rituels érotiques imitant l'ordre du cosmos. La ronde en était la fleur. Il faut lire à ce sujet l'un des passages les plus fascinants de Sylvie, de Nerval, intitulé Adrienne. Mais Gérard raconte aussi ses rencontres avec des rondes d'enfants, dans la rue, chantant des chansons de leurs grands-mères. La valse elle-même procède de l'ivresse tournoyante des toupies stellaires. Jusqu'à la polka, jusqu'au tango canaille, on est encore dans l’Éros ritualisé des racines du monde. Et vint le rock, la pop, les boîtes de nuit, qui ont été le roundup de notre culture musicale populaire et de nos traditions festives.

Il est difficile de faire entendre raison dans cet ordre des choses, car le Diable n'usant pas du vinaigre pour appâter, les violents plaisirs des sens les plus grossiers nous invitent à aimer ce qui nous perd. Le jerk (qui signifie « secousse », « saccade ») a été une « dance », ou plutôt une frénésie physiologique, qui a entériné l'isolement des corps et détruit l'harmonie des couples, qui étaient auparavant emportés dans une extase érotique. La violence de l'instinct sexuel s'est donné libre cours. Encore les concerts de plein air donnaient-ils encore quelque illusion d'ouverture au ciel. Mais le confinement dans les bien nommées « boîte de nuit » a précipité les corps et les cœurs dans une sorte de fusion assourdissante, où l'échange verbal (ce qui fait la spécificité de l'homme) et toutes les finesses de la séduction sont interdits [et j'ai été frappé, saisi, quand j'ai appris que le groupe de Metal qui animait le Bataclan, lors de l'irruption de l'horreur, était un groupe de rock sataniste]. Reste l'éructation, l'explosion de la conscience, son annihilation dans le brouhaha totalitaire, accompagnés parfois d'approches animales penchant vers le rut. Mais il y avait pis ! Les rave-parties ne visent ni plus ni moins qu'à l'abolition de toute conscience de soi et du monde, de cette conscience qui fait la dignité de l'homme.

Ainsi la Prairie

À l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies,

Au bourdon farouche

De cent sales mouches.

Claude Bourrinet