Le complot anti-JSF de la sixième génération

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Le complot anti-JSF de la sixième génération

3 avril 2008 — C’est un curieux changement de ton, dans le phrasé, dans le sens de la phrase... Nous parlons du JSF, naturellement. Jusqu’ici, les délais et surcoûts de ce pharamineux programme étaient décrits dans des termes catastrophés ou furieux, révisionnistes ou accusateurs, ou parfois même gênés c’est selon. Et puis, ici, le ton est complètement différent. Nous nous en tenons à ce membre de phrase, extrait d’un article de Aviation Weeek & Space Technology (AW&ST) du 31 mars 2008. Le membre de phrase est le suivant: «If JSF is delayed long enough...», ce qui se traduit par: “Si le JSF est retardé suffisamment longtemps...”; ce qui a comme signification un peu plus précisée, on le comprend dans l’esprit de la chose: “si, avec un peu de chance, le JSF est retardé suffisamment longtemps...” Le ton fait la chanson.

La phrase entière est celle-ci: «If JSF is delayed long enough, both Boeing and Northrop Grumman are offering a sixth-generation strike aircraft.». Cela introduit le thème de notre propos: la sixième génération d’avion de combat à l’assaut de la cinquième; ou, dit autrement: puisque la cinquième tarde tant, faisons un progrès d’un retard et passons à la sixième, – et ainsi serons-nous en avance sur the Rest Of the World, – comme toujours. Ainsi aujourd’hui le progrès se fait-il.

Deux articles de AW&ST du 31 mars, placés à une dizaine de pages de distance dans l’hebdomadaire, se complètent pour nous présenter le dossier dans ses deux aspects: le problème et sa solution. Avec, entre les deux, quelques considérations transitoires.

• Le problème se concentre sur le cas de l’U.S. Navy, dans un article qui nous entretient des difficultés de ce service pour continuer à disposer des avions de combat qui lui sont nécessaires face à l’attrition et au vieillissement («U.S. Navy Fighter Shortage Looms», accès payant). On a déjà signalé que l’U.S. Navy pourrait bien acheter 69 Super Hornet pour tenir à flot sa flotte d’avions de combat fatiguée par le temps et les embruns, en attendant le JSF qui n’en finit pas de ne pas arriver. Ce n’est pas 69 qu’il fallait lire mais bien 200. Voici comment est exposé le problème: vieillissement accéléré, nécessité d’acheter des Super Hornet, avec diverses solutions envisagées dans ce sens... Le temps presse car, bientôt, l'U.S. Navy aura des porte-avions sans avions.

«“If the inventory shortfall climbs from 69 to the more reasonable number of around 200, then you have four aircraft carriers worth of jets not available before JSF production can ramp up,” the aerospace official says. Carrier air wings are supposed to have 44 strike fighters. “The [budget programming] for 2010 requires a decision on whether to add [Super Hornet replacements for the older Hornets] in 2013 or not,” he says. “If you don’t, then you start shutting down the [production] line in September 2010.”

»No one doubts that the JSF will get into production, but many Navy and industry acquisition officials attending the Navy League’s recent Washington convention say they don’t think the Navy’s version of the stealthy fighter is likely to stay on schedule. That would translate into a shortage of combat aircraft, accelerated flying time for those left in service, and, finally, a faster end to their operational lives.»

• En vérité, comment attendrait-on, dans ces conditions, le JSF? D’autant que, figurez-vous qu’aux dernières-dernières nouveles, on prévoit le pire par rapport au pire qu’on vous annonçait il y a trois semaines (les $55 milliards d'augmentation mentionnés ici sont pour les deux dernières années du programme JSF, dont $37 milliards pour 2007, – et il paraît qu'on est ainsi vraiment très, très optimiste)...

«“The [initial aircraft shortage] assumes that the Joint Strike Fighter F-35C is operational in 2015 as currently planned, that the Navy buys them at 50 per year, and that the [older] F/A-18A and -Ds are going to last 10,000 flying hours,” says a senior aerospace industry official with insight into the program. “All those are very optimistic assumptions, and the Navy’s characterization of the shortage [size] is the most optimistic [extrapolation possible of[that] scenario.”

»For example, midway through the development phase, JSF “is over cost and behind schedule,” says a Mar. 11 Government Accountability Office report. Management reserves have been spent and total acquisition costs have risen faster than planned, and the GAO predicts that the worst is yet to come. “GAO and others in [the Defense Dept.] believe that the cost estimates are not reliable and that total costs will be much higher than [the $55 billion] currently advertised, [and] another restructuring appears likely.” GAO analysts predict those problems will delay both the full-rate production decision and fielding of the aircraft.»

• Dans ce même article se glisse une remarque pas vraiment anodine, concernant les Australiens, qui nous conduit vers la solution du problème grâce à cette fameuse phrase qui nous servit d’introduction... (Là aussi, une précision: si cette citation parle de 70 JSF commandés, c'est qu'entretemps 30 seraient passés à la trappe puisque l'intention initiale de commande était de 100.) «Perhaps the best-hidden news so far is Australia’s desire for a second batch of 24 F-model Super Hornets and its continuing interest in perhaps 30 unmanned combat aircraft as an adjunct to a planned 70-JSF purchase. If JSF is delayed long enough, both Boeing and Northrop Grumman are offering a sixth-generation strike aircraft.»

• En effet, le deuxième article («New U.S. Strike Fighter Designs Surface», accès payant) nous indique bien que la “sixième génération” serait bien la solution. On a déjà vu (voir notre Bloc-Notes du 6 février) que Boeing proposait quelque chose qui pouvait être désigné comme étant de “sixième génération”, allant avec le F-18E/F “relooké” (combinaison développée dans le prepmier article cité, cette fois avec la bénédiction de l’U.S. Navy). Cette fois, c’est Northrop Grumman qui entre dans le jeu. Citation du début de l’article, le reste étant consacré aux merveilles attendues de ce nouveau système dit de “sixième génération”, qui sera évidemment un avion sans pilote.

«Boeing was first out of the gate in February in discussing a follow-on fighter with wider-spectrum stealth. The company simultaneously floated to potential customers the idea of buying fewer Joint Strike Fighters and skipping to an even more advanced sixth-generation combat aircraft.

»Northrop Grumman is following the U.S. Navy’s rough criteria for a sixth-generation F/A-XX design, but the advances are being put into a “first-generation unmanned combat air system” based on the company’s X-47B UCAS, says Scott Winship, Northrop Grumman’s vice president and program manager of Navy UCAS. The aircraft would incorporate “marinized low-observability,” air-to-air refueling, and integrated propulsion as well as advanced sensors, targeting and weapons, he says.

»However, Winship contends that a mix of fifth-generation F-35s and UCAS would be a far more powerful combination than a Super Hornet teamed with UCAS because of the F-35’s ability to penetrate with the unmanned aircraft. Lockheed Martin is working with Northrop Grumman to provide the aircraft’s critical low-observable edges and control surfaces.»

Le JSF est-il marxiste, tendance Groucho?

D’abord, comme chacun sait, rien de nouveau sous le soleil, sinon que ses rayons chauffent de plus en plus. L’idée du JSF avec un complément d’avion sans pilote, ou avion sans pilote lui-même, est presque aussi vieille que le JSF lui-même. Nous rappellions cela dans un Bloc-Notes, en août 2006, lequel se référait lui-même à des déclarartions du général Fogleman de septembre 1996, époque où ce général commandait l’USAF:

«“L’idée depuis longtemps dans l’esprit de l’USAF”? En septembre 1996, dans une interview faite par Air Force Magazine, le chef d’état-major d’alors de l’USAF, le Général Fogleman évoquait très précisément cette possibilité. On lisait dans l’article:

«“After reconnaissance, [Fogleman] continued, the next area that starts to make sense as a UAV mission is an ‘unmanned attack airplane of some sort.’ Such an aircraft would be able to carry a lethal payload over a long distance and deliver it with precision.

»“‘What you're looking for there is the optimum mix in a truck-like vehicle,’ but which would ‘leverage the tens of thousands of cheap Joint Direct Attack Munitions that we're going to have in the inventory’ in the early twenty-first century, ‘without putting a man at risk.’”

»“The General speculated that the Block 50 version of the Joint Strike Fighter, due to make an appearance around 2020, ‘may very well be an unmanned aircraft of some type.’” »

Ce qu’il y a de nouveau, voyez-vous, c’est que le JSF “commence à nous gonfler”, – cela dit vulgairement mais entre guillemets, avec un “nous”comme si nous faisions nous-mêmes, à dedefensa.org, partie du complexe militaro-industriel (certains doivent penser que oui, non?). Bientôt, il (le JSF) sera tout juste prêt au moment où son quasi-successeur devrait arriver (2020, selon le général Fogleman, circa 1996). On commence donc à s’impatienter. Et l’on voit tous les grands du complexe, notamment Boeing et Northrop Grumman, proposer le complément-successeur du JSF presque en même temps que le JSF. (Bientôt, vu les retards du JSF, nous aurons le successeur sur ses rails avant le JSF.) Ajoutons que la description des capacités du “complément-successeur” offert par Northrop Grumman, telles que détaillées par AW&ST, est absolument hallucinante. Comment a-t-on pu penser une seconde que le JSF avait quoi que ce soit de moderne, et, encore plus (encore moins), de postmoderne? Comment peut-on envisager de commander cette antiquité ferrailleuse, poussive et poussiéreuse (dito, le JSF) alors que cette huitième mervelle du monde postmoderne pointe son nez?

Nous sommes toujours sur la route déjà connue mais de plus en plus fréquentée de la réduction et de l’allongement (à la fois) du programme JSF, – réduction des commandes, allongement des délais, – avec le brave GAO nous annonçant à chaque printemps des augmentations pharaoniques. Mais, désormais, les successeurs sont sur le sentier de la guerre. Se pourrait-il que le JSF soit remplacé avant qu’il n’ait existé? Ces temps de farce apocalyptique ne reculeraient peut-être pas devant celle-ci, qui, il faut bien l’avouer, aurait un goût de perfection.

Ce qui reste pour nous un sujet de très grand intérêt, c’est de voir le nombre kilométrique de commentateurs, analystes, généraux, CEO et initiés (de l’expression “délit d’initiés”), qui continuent à discuter gravement des qualités, capacités et autres du JSF. Cela ressemble un peu à tous les panégyriques du marché libre et du libre-échange qui continuent à se déverser alors que, comme nous l’annonce le brave Alexandre Adler pour une fois fort bien avisé, en commentant les mesures prises à Washington pour éviter le crash suprême, l’Amérique est devenue tout simplement socialiste (voir Le Figaro du 28 mars: «Et si l'Amérique dans un contrecoup désormais inévitable choisissait ainsi de relancer les deux piliers de la pensée socialiste que sont le volontarisme et l'étatisme?»).

Le problème, dans tout cela, est qu’il faut continuer à avoir l’air sérieux. Plaignez, plaignez le pauvre commentateur de ces temps effectivement marxistes, tendance Groucho (on ne pouvait l’éviter, celle-là). Par bonheur, il reste les élites françaises et les salons parisiens pour croire encore que le temps des réformes hyper-libérales est venu et que le JSF est bien l’avion qu’il aurait fallu choisir.


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