Le calvaire du Saint Sébastien postmoderne

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Le calvaire du Saint Sébastien postmoderne

8 juin 2009 — Les résultats des élections européennes sont en général perçus comme n’ayant que fort peu d’importance, avec la marque d'une très forte abstention. Ce n’est qu’un tribut rendu à la dure réalité. Cet intérêt des électeurs répond à peu près à la très faible légitimité que les institutions et les structures politiques diverses de l’Europe ont acquise auprès des peuples européens en un demi-siècle, ou, dit autrement, à la légitimité qu'elles n'ont jamais acquise. Pour les peuples européens, la structure politique de l’Europe reste à la fois un accident et une excroissance artificielle ou monstrueuse, – bref, quelque chose d’étranger. Il suffit de connaître un peu le fonctionnement de telle ou telle institution européenne, c’est-à-dire d’avoir été et d’être témoin épisodique de ce fonctionnement dans le détail, pour apprécier la réalité de cette illégitimité. L’“Europe” étant ainsi une réalité politique sans réalité légitimée, son expression nécessaire est une bureaucratie marquée par l’absence de toute expression légitime commune. Elle n’est même pas l’expression de l’addition de légitimités nationales mais semble au contraire étrangère, sinon hostile à ces légitimités, comme au concept même de légitimité finalement. C’est un échec historique dont les causes, qui ne sont pas si difficiles à déterminer, renvoient à la crise générale de la civilisation et du régime politique (démocratie, orientation libérale) qui prétend représenter cette civilisation.

Cette fois, pourtant, l’attention générale n’a pas été portée sur cet échec endémique, qui se marque en général par la faible participation. Il y a eu, comme d’habitude, une faible participation, mais cela n’a guère été noté, – échec as usual, si l’on veut. Ce qui est apparu essentiellement, c’est l’expression des crises politiques nationales, conséquences de la crise générale, au travers du vote européen. Ainsi y a-t-il eu dans ce vote une légitimité paradoxale, – une légitimité négative, une légitimité catastrophique. A l’absence chronique de légitimité de l’Europe s’est ajoutée la perte catastrophique de légitimité des directions nationales. Dans aucun pays cette perte ne s’est exprimée autant qu’au Royaume-Uni, et c’est le cas qui nous intéresse ici. Plus qu’une tendance, une orientation, un changement, ce qu’ont exprimée les élections européennes au Royaume-Uni, qui sont apparues pour la première fois comme un accident national de grande envergure alors qu’elles se faisaient d’habitude dans l’indifférence, c’est le désordre britannique suscité par la perte de légitimité de sa direction politique dans sa totalité.

Quelques lignes de l’éditorial de The Independent de ce 8 juin 2009 montrent ce spectacle… “N’importe quoi plutôt que les travaillistes”, c’est pour l’instant le mot d’ordre de la révolte qui est d’abord le désordre; avec des conservateurs qui font un bon résultat sans convaincre et sans guère de signification (28,3% des voix), un parti anti-européen qui arrive en deuxième position (17,5%) devant le Labour (15,4%), un premier élu britannique d’extrême droite au Parlement européen, etc. Le domaine politique britannique, si fameux pour sa stricte division en deux et l’alternance disciplinée qui va avec, apparaît comme puissamment fractionné, atomisé, avec cette idée puissante qu’en dépit du caractère européen du scrutin ce résultat est d’abord le miroir de la crise politique. Le Premier ministre Brown ressemble, dit le texte, à un Saint Sébastien criblé de flèches poursuivant son calvaire, tant dans son parti et dans les autres, dans la presse et ailleurs, tout le monde l’accable de sa vindicte et de ses sarcasmes. Tout le monde veut un changement, Brown dit qu’il ne partira pas et tout le monde attend son départ; tout le monde a peur d’élections anticipées (la date normale est mai 2010) parce qu'elles montreraient encore plus violemment le désordre courant, tout le monde affirme qu’un parti aussi discrédité que le Labour ne peut rester encore un an au pouvoir et qu’il faut, très vite, des élections anticipées… Pendant ce temps gronde la crise, et ceci, en bonne part, explique cela.

«Another day, another crisis in the prolonged torment of this most beleaguered Prime Minister. Last night Gordon Brown had to watch as Labour recorded one of the sharpest falls in its vote ever, on a good night for the Conservatives and an even better night for alternative parties such as Ukip. Labour candidates found themselves relegated in some places to fourth or fifth, the collapse handing the loathsome BNP its first seat. Almost anyone but Labour was the leitmotif of the European elections in Britain.

»Can any recent tenant of No 10 have been so embattled, so embarrassingly – almost pitiably – weak, and still be hanging on? Even John Major at his lowest point was not subject to as much public humiliation as Gordon Brown. Yet Mr Brown, St Sebastian-like, stands tied to his post, suffering the unending hail of arrows.»

“Idéal de puissance” contre “idéal de perfection”

Il y a révolte et révolte. Durant un temps si long qu’on n’en voit pas l’origine, le monde anglo-saxon, les cohortes de l’“anglo-saxonisme” comme l’on disait à la fin du XIXème siècle, ont moqué, villipendé, condamné, ces pays instables (la France, l’Italie, la Russie, etc.) qui ne savent ni assurer un gouvernement stable, ni imposer la paix sociale. Ils ont ainsi en partie expliqué, – l’autre partie est le génie anglo-saxon qui entoure toutes les thèses économistes, capitalistes et libre-échangistes, – la force irrésistible de l’“anglo-saxonisme” pour s’imposer dans l’Histoire jusqu’à en prononcer la fin, et la condamnation des pays hors de ce champ vertueux, leur destinée à coup sûr promise à se terminer dans les oubliettes de l’Histoire, pour ne pas dire les poubelles de l’histoire. Cet antagonisme, présenté ici avec une volonté d’atténuer sa dramaturgie par un langage non dénué de sarcasme, rejoint les plus grands affrontements que l’on puisse imaginer; c’est, en vérité, la phase postmoderniste et platement électoraliste de l’affrontement, c’est-à-dire privé de grandeur mais néanmoins significatif, entre l’“idéal de puissance” et l’“idéal de perfection” qu’identifiait Guglielmo Ferrero en 1917. La crise générale qui entoure l’événement du 7 juin permet effectivement cette interprétation.

Revenons à nos moutons plus proches, puisqu’il s’agit de Gordon Brown et de l’Angleterre, outre-Manche comme l’on sait. Depuis trois semaines, le gouvernement Brown, comme tout l’establishment politique britannique, vivent au rythme du scandale des allocations parlementaires diverses, jugées excessives. Tout cela n’est que la fameuse goutte d’eau, car le “scandale” ne l’est en fait que fort peu par comparaison avec ce qui a précédé. La haine du public britannique pour le monde politique et sa représentation parlementaire n’a cessé de grandir depuis la guerre en Irak et l’absurde engagement britannique. Elle s’est renforcée avec la crise financière, qui a aussi bien montré l’incompétence de la City que sa corruption, que son arrogance malgré tout et la protection inique dont le centre financier bénéfice toujours. Avec des démissions en cascade depuis quelques jours, le gouvernement Brown est un zombie qui poursuit sa marche somnambulique; même s’il la poursuit, c’est qu’il n’a, pour le remplacer, que d’autres zombies à peine mieux fardés. D’où cette atmosphère de crise, non de gouvernement, mais plutôt de système sinon de régime, ou vice-versa, plutôt de régime sinon de système, selon l’importance que vous accordez à l’un ou l’autre.

Du coup, l’Angleterre apparaît comme un pays extrêmement instable, ce qui est sans aucun doute une nouveauté révolutionnaire dans la situation politique générale du système. Le pilier anglo-saxon, et le Royaume-Uni encore plus que les USA, sa puissance d’influence, reposait sur la puissance formidable de son système financier et sur l’immuable stabilité de sa direction politique en général au service de ce système financier, – nulle part plus qu’au Royaume Uni, de façon aussi voyante. Les deux ont volé en éclats, d’ailleurs d’une façon assez logique dans leur enchaînement. L’explosion du système financier, réparé à la va-vite et dans des conditions grotesques (remettre en place ce qui a conduit à l’explosion au prix d’une faillite de l’Etat), entraîne inéluctablement celle du système politique.

C’est finalement une situation extrêmement postmoderne, où les révolutions de rue n’ont plus cours, où les émeutes ne débouchent sur rien, où la colère populaire s’exprime partout et furieusement et fait trembler les directions politiques sans obtenir rien qui puisse les apaiser. Aussi, les “révolutions” s’expriment autrement désormais, par les explosions à l’intérieur du système qui paraît intouchable et inébranlable à cause de la disparition des menaces populaires. Ces menaces populaires ont donc trouvé un autre moyen de provoquer des effets, qui sont cet enchaînement de désordre à l’intérieur de ce système qui parvient à verrouiller si complètement l’ordre chez ceux qu’il parvient à contrôler et dont il étouffe aisément la colère. Le désordre est passé de la rue à l’intérieur des partis politiques et des ministères. C’est une sorte inédite de la G4G (“Guerre de 4ème Génération”), qui va effectivement porter ses effets là où, désormais, s’exprime le plus fortement l’illégitimité du système, à l’intérieur même de lui-même. Le système, qui croyait avoir assuré son impunité en réduisant à rien l’effet des révoltes populaires, se trouve, seul, confronté à son insupportable illégitimité.

Le Royaume-Uni expose mieux qu’aucun autre cette situation. L’illégitimité de sa direction politique, quel que soit le “parti”, est désormais à la mesure de l’illégitimité du système en général, mise en évidence par la crise générale. Le plus solide composant du système est, désormais, le plus fragile d’entre tous. Il a le visage tourmenté et angoissé de Gordon Brown, passé de son attitude bougonne courante à l’attitude désormais stoïque du calvaire politique; il en deviendrait presque émouvant à force d’humanité retrouvée à cette occasion, comme par mégarde; lui aussi, en un sens, est une victime du système qui l’a enfanté et qu’il servit avec tant de zèle puisqu’il est l’architecte de la City moderne qui a montré toute son imposture et toute son illégitimité.

Le Royaume-Uni, menacé d’une banqueroute générale, enfoncé dans un chômage épouvantable, n’est pas l’“homme malade de l’Europe”, – ils sont tous “malades”, en Europe et ailleurs. Il est, paradoxalement pour un pays si fier de sa stabilité immuable, le ferment le plus actif et le plus proliférant de l’immense désordre qui mine le système et accompagne la chute de notre civilisation.

Quant à l’Europe… Passons.