L'Art Contemporain de la prospective

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L'Art Contemporain de la prospective

28 mai 2019 – Miracle, ô Miracle ! Jusqu’à vendredi 24 mai 24H00, heure officielle de clôture de la campagne Marche-En-France, la perspective d’une “victoire”, si minime fût-elle, de Marine sur Notre-Président apparaissait comme une catastrophe sans retour, une sorte de “marche sur Rome” revue-GJ, un remake de l’incendie du Reichstag transporté sur les rives de la Seine (plus facile tout de même à éteindre).

Et puis les résultats… Et puis, plus du tout, ce résultat-là qui promettait l’apocalypse est devenu rien de moins qu’une “victoire” (une de plus) de Notre-Président. La chose est simple : en agissant comme il a fait, Macron a verrouillé l’élection de 2022 à un duel avec Le Pen au second tout, et comme Le Pen n’a aucune chance car “diabolisation” oblige... C’est plié, emballé, proclamé et confirmé, – à quoi bon voter ? 

Bien, j’ai un ton sarcastique qui semblerait indiquer un jugement fort défavorable sur ceux qui sont adeptes de ce scénario, au motif qu’ils seraient de serviles et zélés employés de La-Force en place, et que leur couardise soumise les engage à répandre cette version. Ce n’est en rien le cas. L’idée m’en été suggérée par un duo que j’aime bien (le Débat de 17H00 d'Arlette Chabot, chaque lundi sur LCI) ; le pépé (70 ans) Gérard Miller, psychiatre, réalisateur de documentaires, essayiste et organisateur de médias alternatif, nettement de super-gauche et assez mélanchoniste devenant de plus en plus mélancolique ; et le fiston (31 ans), Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles et de multiples autres activités journalistiques, conservateur avec des tendances souverainistes.

Ils n’ont donc rien pour s’entendre et ils s’entendent comme larrons en foire, presque avec des rapports de père indulgent et de fils un peu rebelle. Il y a quelques années, lorsque je tombai sur lui, Miller m’excédait par son côté dogmatique et intolérant mais il s’est bonifié avec l’âge et est devenu avenant, aimable, indulgent et presque tolérant jusqu’aux premières bornes du RN. Bien que de VA, que j’ai connu quand je subissais le rationalisme-national bourgeois d'un D’Orcival ennuyeux à périr, Lejeune a un peu du feu de la jeunesse et une certaine distance avec le conformisme-bourgeois type-VA. Ainsi les deux, la paire Miller-Lejeune, montrent-ils une estime réciproque et ne cachent pas leur complicité amicale qui nous change des hargnes haineuses ou des haines hargneuses que montrent les uns les autres parmi les zélés et les serviles de tous les pouvoirs en place. J’ai la faiblesse de croire de Miller-Lejeune, entre eux, échappent autour d’un verre de bon vin à cette malédiction qui rend l’homme si bas dans cette époque d’extrême basses eaux.

Eh bien, eux deux tombent d’accord, – une fois de plus, ces deux adversaires politiques n’arrêtent pas d’être d’accord sur leurs analyses, – sur l’idée développée plus haut : Macron-Le Pen au deuxième tour de 2022, avec victoire assurée du premier, – “C’est plié, emballé, proclamé et confirmé, – à quoi bon voter ?” Comme je les aime bien, leur unanimité et leur entente sur un tel constat m’a un instant agacé, juste un instant ; cela, tout en précisant que leur commune conclusion ne leur faisait aucun plaisir, mais au contraire tombait dans le catastrophisme du type “mais comment sommes-nous tombés dans un tel piège ?” (avec Miller en rajoutant : “Mais comment la révolte des Gilets-Jaunes ne s’est-elle pas plus marquée dans les urnes ?”).

J’ai pris ma règle de fer semblable à celle qu’avaient nos profs dans mes années d’école primaire, celles qui vous tapaient sur le bout des doigts ; j’ai cogné un peu sec sur le bout la table pour retenir leur attention, et les chapitrer avec indulgence. Dans ce cas, le couple père-fils a paru se transformer en une fratrie qui avait besoin d’être remise au pas.

Je leur ai dit simplement ceci : “Mais comment pouvez-vous sérieusement discuter de ce qui se passera sûrement, exactement dans trois ans, à l’occasion de l’élection présidentielle prévue pour cette date ? Êtes-vous bien sérieux ?” Là-dessus, je leur ai proposés un exercice : reportez-vous trois ans en arrière, en mai 2016, et posez-vous les questions suivantes, parmi bien d’autres du même type, d’ailleurs :

• Quelqu’un de sérieux envisageait-il en mai 2016 comme une quasi-certitude, d’une manière rationnelle je veux dire, 1) que Donald Trump soit désigné candidat républicain aux présidentielles USA-2016, 2) qu’il soit élu président des Etats-Unis en novembre 2016, et 3) qu’ainsi un agent direct-marionnette de monsieur Poutine soit installé à la Maison-Blanche (Siberian Candidate devenu Siberian President), entraînant l’invention la plus exceptionnelle depuis celle de l’imprimerie par Sieur Gutenberg, – les FakeNews, nom médical donné à la  diarrhée du zombieSystème ? 

• Quelqu’un de sérieux voyait-il un avenir pour Nigel Farage : le Brexit était sur le point d’être être voté, cet homme politique du parti extrémiste UKIP, grande gueule et idées courtes, aurait accompli sa besogne, désormais il ne lui resterait plus qu’à redevenir un politique de seconde zone, ou Dieu sait quoi, tandis que les gens sérieux s’arrangeraient de mettre en place le processus du Brexit qui conserverait quelques liens subtils entre UE et UK, comme si rien n’avait été voté ?... Quelqu’un aurait-il imaginé une seule seconde que le susdit-Farage serait, trois ans plus tard, l’homme politique le plus important de UK où gronderait une révolution sans précédent, avec un parti, dit Brexit Party, fabriqué à la va-vite six semaines plus tôt, et figurant, et de loin, comme le premier parti au Royaume-Uni avec 32%-36% des voix ?

• Quelqu’un savait-il quelque chose de précis de l’expression “gilets jaunes”, outre ces horribles machins jaune-fluo que portent les ouvriers du bâtiment, des routes, etc. ?

• Quelqu’un imaginait-il que des Français, ces sans-dents, trouillards, minables, abrutis par la TV, incapables de réactions, zombies sortis du Mordor pour y retourner bientôt, décideraient de partir en campagne chaque samedi pour conchier Notre-Président par la voix et se faire casser la gueule par la glorieuse police montée, chenillée, casquée, prétoriannisée, acclamée, adulée, etc., de l’État dit de la démocrature française ? 

• Au fait, quelqu’un pouvait-il imaginer que, un an après ce mois de mai 2016, un type ex-ministre, nommé Macron, serait président de la République, et garanti désormais, selon nos capacités prévisionnistes postmodernes, pour deux, trois, quatre, etc., mandats présidentiels ?

Tout cela, des questions entre-nous (il y en a cent autres du même tonneau et au moins quatre-vingt-dix-huit du même acabit), hors des initiés qui savent tout, tout de suite et toujours plus vite, après que les choses se soient produites. Je veux dire simplement que nous sommes dans un temps étrange où la prospective pourrait bien s’avérer insensée, impossible, ridicule et ridiculisée

… Car l’art évidemment Contemporain de la prospective, dans ces conditions, est une pratique risquée, avec laquelle il faut prendre des gants, et ne pas hésiter à dire à sa “raison raisonnante” : “Va jouer avec cette poussière, au moins pendant 35 mois et des poussières, et à ce moment-là tu pourras faire la prospective de l’élection providentielle-et-présidentielle de mai 2022”, – dans tous les cas, si la France existe encore.

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