L’antiracisme qui souriait

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Les Blacks américains, ou disons plutôt, sur la pointe de la plume, les Africains Américains, sont de plus en plus nerveux, de plus en plus anxieux, de plus en plus angoissés… Est-ce un retour du racisme? (“Retour” puisque, dit-on, le racisme a été éradiqué de vertueuse façon, de la vertueuse surface du monde américaniste depuis le 4 novembre 2008.) Le site The onion.com, réputé pour ses informations sur la politique intérieure US, nous fait rapport de cet étrange phénomène le 16 février.

Les Africains Américains sont l’objet, depuis l’élection d’Obama, d’une sollicitude publique et ostentatoire qui les angoisse, de toutes les attentions qui les plongent dans la plus affreuse inquiétude, de sourires d’inconnus dans la rue, de pouces levés et jubilants, de clins d’yeux complices, de conversations spontanées, – et ils en sont, les malheureux, “pétrifés”, c’est-à-dire terrorisés... L’accablement est considérable, chez 92% d’entre eux comme on l'apprend précisément, devant la sollicitude extraordinaire dont ils sont l’objet dans les rues, de la part des Blancs, ou plutôt, comme dit l’enquête citée, de la part des “Caucasians”: «According to the poll, more than 92 percent of African-Americans have noticed a dramatic increase in the number of beaming Caucasians in their vicinity, as well as a marked rise in the instances of white people making direct eye contact with them on the bus, engaging them in pleasant conversation, and warmly gazing in their general direction with a mix of wonder, pride, and profound contentment. All respondents reported being “petrified” by the change.» Un très sérieux professeur de psychologie de l’université Brown, la bien nommée, lui-même Africain Américain, jette un cri d’alarme pour que cessent ces pratiques étranges:

«“On behalf of black people across this nation, I would like to say to our white brethren, ‘Please stop looking at us like that,’” said Brown University psychology professor Dr. Stanley Carsons. “We're excited Barack is president, too, and we're glad you're happy for us. But giving us the thumbs up for no reason, or saying hello whenever we walk by, is really starting to freak us out.”»

Onion.com a interrogé des Africains Américains moyens. Divers témoignages nous sont livrés, allant dans le sens décrit ici. Même les Africains Américains qui n’ont pas voté pour Obama sont acclamés, non, accablés de compliments à cet égard.

«“Yesterday, I'm pretty sure the cashier at the Giant Eagle winked at me,” said Eddie Wilkes, a Pittsburgh resident who described himself as “not a politics person.” “Then she said something about what a happy day it was and tried to bump fists. The whole thing gave me the willies.”

»“I can't even be at a bar anymore if they have the news on,” said Chicago native and small business consultant Jarell Brown. “Obama gives a speech on the economy and people act like my team just won the Super Bowl. I didn't even vote for the guy. I'm a Libertarian.”»

L’affaire est diablement sérieuse. Les très sérieuses associations, ACLU et NAACP, représentant en général les Africains Américains, ont fait une intervention officielle le 15 février. (Nous nous sommes permis de souligner cette phrase en gras, si étonnante: “Pour être honnête, vous autres, vous êtes un peu terrifiants quand vous êtes heureux”.)

«In an attempt to return the nation's interracial interactions to their preinauguration level of stilted awkwardness, the NAACP and the ACLU released a joint statement Monday addressing the issue. In the four-page address, the activist groups call for normalcy and urge the nation's whites to immediately desist creeping everybody out with all the nodding and warmth and raised eyebrows.

»“If you could all stop acting like you're generally pleased to see black people walking around, out in the open, that would be better for all of us,” NAACP president Benjamin Jealous said to a smiling and misty-eyed press corps that was “just thrilled” to have him there. “It's very kind of you to be so enthusiastic about our achievements, but if it's still on the table, we'd like to return to the times when your reactions varied between unfounded apprehension and complete indifference. To be honest, you people are kind of terrifying when you're happy.

»Added Jealous, “Oh, and please stop e-mailing us that picture of Jesse Jackson crying. We've seen it.”»

Quelle étrange situation, – et, somme toute, dans laquelle les Africains Américains montrent une attitude saine, une réaction compréhensible. Cet espèce d’enthousiasme pour l’aspect “multiculturel” et “antiraciste” de l’élection d’Obama, que nous connaissons bien puisqu’il met dans des transes diverses et également multiculturelles les salons et les talk-shows parisiens, parce qu’il donne à tant de gens communs l’impression exaltante d’être intelligent et vertueux, et à tant de people médiatiques celle d’être vertueux et intelligents, – tout cela, avec un côté excessif et un côté surréaliste à la fois. Par ailleurs, cela décrit bien l’état de notre pensée commune et communautaire, de nos emportements moutonniers, de l’extraordinaire conformisme où se trouve plongée cette étrange époque.

Il existe une oppression de la vertu, surtout lorsqu’il s’agit de la vertu recommandée par le conformisme de la pensée du système, comme une consigne impérative. Dans le cas qui nous occupe, il nous semble que l’explication du phénomène ainsi décrit se trouve en partie importante dans l’extraordinaire conformisme qu’impose le système virtualiste de l’américanisme. D’autre part, une dimension psychologique, si pas psychanalytique, pourrait être offerte pour prolonger l’explication. Le système a intégré à son avantage la problématique du racisme aux USA, avec un “traitement” par des processus également systématiques (utilisation des “quotas” en toutes activités et occasion, présence africaine-américaine type “minimum syndical” dans toutes les fictions hollywoodiennes et télévisuelles, à peu près aussi respectée que la présence systématique de la bannière étoilée à un moment ou l’autre des films et séries); ce faisant, il a intégré pour le citoyen ce procédé de type symbolique et mécanique, et le citoyen répond également en considérant l’élection d’Obama comme un acte symbolique le lavant du péché de racisme; c’est d’ailleurs l’interprétation que le système et ses divers commentateurs en donnent. Ainsi le citoyen manifeste-t-il, auprès des Africains-Américains sa joie d’avoir accompli, aux dimensions d’un pays qui est presque un continent, sa B.A. le lavant (le blanchissant?) de tout soupçon de racisme.

Il n’est sans doute pas audacieux d’affirmer que cela ne résout rien du problème concret, le symbolisme n’étant que l’affirmation virtuelle d’un comportement, voire d’un sentiment, qui répondent à d’autres pressions et à d’autres penchants toujours présents. C’est sans doute ce que ressentent inconsciemment les Africains Américains, évidemment surpris et déstabilisés par cette débauche d’une étrange sentimentalité, voire d'une sensiblerie gênante.

Ces manifestations si emportées et si ostensiblement publiques n’empêchent évidemment pas le reste. On n’y trouve pas la “normalité” d’une vie en bonne intelligence, qui devrait être justement marquée par l’absence de ces marques ostensibles qui différencient, d’une façon positive ou négative peu importe, un individu à cause de la couleur de sa peau, comme pour d’autres causes. Les réactions à l’élection d’Obama montrent exactement le contraire. Cela entraîne que la situation décrite par l’article d’Onion.com n’empêche absolument pas le développement d’appréciations et de jugements d’antagonismes raciaux, qui sont alors perçus dans le chef qui les éprouvent et les expriment, comme des mouvements de révolte contre une attaque contre leurs propres communautés, et recèlent une potentialité de violence. Un article de The Independent d’aujourd’hui sur le Ku Klux Klan va dans ce sens.

«Since the 1930s the KKK has been in a state of disorganisation and today it probably has 6,000 members. But the economic crisis is swelling their ranks and already, a month after the inauguration of the first black president, the tidal wave of interracial harmony that greeted Obama’s election is starting to recede. “Things are certain to get worse,” says Potok. “The ingredients are all there: a dire economy that is certain to get worse; high levels of immigration; the white majority that is soon to turn into a minority and a black man in the White House.”

»More than 400 hate-related incidents, from cross-burnings to effigies of President Obama hanging from nooses have been reported, according to law-enforcement authorities and Potok’s organisation, which files lawsuits against hate groups aimed at making them bankrupt.

»Late last year, two suspected skinheads who had links to a violent Klan chapter in Kentucky were charged with plotting to kill 88 black students. They were then going to assassinate President Obama by blasting him from a speeding car while wearing white tuxedos and top hats. They were never going to succeed, given the huge security net around Obama, but the fact that they had planned such an outlandish attack may be a harbinger of things to come.

»“There is a tremendous backlash to Obama’s election,” says Richard Barrett, the leader of the Nationalist Movement, another white supremacist group. “Many people look at the flag of the Republic of New Africa that was hoisted over the White House as an act of war.»


Mis en ligne le 23 févrer 2009 à 09H02