L’amiral Mullen et la contraction du temps

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Les événements en cours, cette extension démesurée d’explosions d’événements historiques dans un temps extraordinairement court, produisent un effet incomparablement puissant sur les psychologies et les jugements. D’une façon très caractéristique selon notre point de vue, on observe la réaction et le commentaire de l’amiral Mullen, président du comité des chefs d’état-major (JCS), lors de sa visite en Arabie dans le cadre d’un voyage au Moyen-Orient pour rassurer “les amis” dans la région.

La remarque est rapidement rapportée par SpeceWar.com (AFP), le 20 février 2011.

«Admiral Mike Mullen, chairman of the US Joint Chiefs of Staff, said Sunday he was “stunned” by the spread of Arab protests as he arrived in Saudi Arabia on a Gulf tour to boost Washington's ties with regional allies. Mullen's visit comes as an unprecedented wave of revolts challenges Arab authoritarian regimes, notably in Bahrain and Yemen, after uprisings toppled rulers in Tunisia and Egypt.

»“It's stunning to me that it's moved so quickly,” America's highest-ranking military officer said of the revolts. “We've talked about the underlying issues for a long time, but it's the speed with which this is happening,” he told reporters.

»Mullen said the purpose of his mission is to “reassure, discuss and understand what is going on,” adding that the “trip was scheduled for other reasons but as it turns out the context has changed.”»

Il y a dans ce court passage des déclarations de l’amiral Mullen toute l’expression d’un désarroi qui est sans aucun doute réel. Comme nous l’avons souvent répété depuis que ces événements ont démarré, tous les cas en cours de troubles, de révoltes et de chutes de régime ont été envisagés, analysés, etc., mais la réalité rend toutes ces analyses caduques et inutiles, et rend les dirigeants du Système impuissants et constamment pris par surprise. Quelle réalité ? Mullen ne le cache pas une seconde : c’est la vitesse, le rythme des événements qui est tout à fait extraordinaire, ce phénomène d’extension à la manière d’un incendie. Ce n’est pas du tout le concept de la “théorie des dominos”, qui fut une construction de l’esprit des experts et stratèges durant la Guerre froide à partir de l’hypothèse d’une extension d’un mouvement politique d’un pays à l’autre, selon des règles effectivement rationnelles, donc contrôlables et maîtrisables par définition si l’on voulait contrecarrer cette dynamique. La “théorie des dominos” resta une théorie et ne fut jamais confirmée par les faits, comme tant de théories engendrées par la raison. Ici, il s’agit d’un phénomène de “contagion” que nous jugeons bien plus psychologique que politique, effectivement comme un incendie hors de tout contrôle (notamment parce qu'on ne sait agir contre lui : il n'existe pas de pompiers pour agir contre un “incendie psychologique”). Ce phénomène échappe complètement aux théories et à la raison qui les enfante. D’où le désarroi, voire le vertige de la pensée de l’amiral Mullen.

Les événements actuels donnent le vertige, par leur rythme, leur accélération. La psychologie soumet souvent l’esprit à cette réaction, en dépit de la raison qui voudrait ordonner et maîtriser les événements, face à la rapidité des événements. Même lorsqu’elle est espérée et attendue, cette rapidité, par la puissance des événements historiques hors du contrôle de la raison qu’elle révèle, soumet cette raison à des réactions erratiques et désorientées. (On connaît le mot fameux de Lénine, rapporté par Trotski, le soir de la prise du pouvoir par les bolchéviques, en novembre 1917. Soudain effondré sur un divan, se prenant la tête comme s’il avait un malaise, Lénine a ce mot : “Es schwindle” – “J’ai le vertige”, qu’il dit en allemand. C'est plus qu'une image dans son cas, c'est un état psychologique.) Dans le cas actuel où rien n’est attendu, espéré, craint, prévu, etc., parce que personne n’a pu concevoir que puisse s’installer cette rapidité extraordinaire des événements, la psychologie agit puissamment sur la pensée pour y démontrer l’impuissance de la raison et installer le désarroi du jugement et, partant, une très grande faiblesse, voire une paralysie complète dans les réactions et dans l’action. On peut dire que le sapiens est dans ce cas, d’une façon visible et éclatante, le jouet des forces supérieures de la métahistoire.

Pour autant, la psychologie n’est pas créatrice du phénomène, elle en est le messager qui installe dans l’esprit humain, contre le gré et l’assentiment de la raison, la perception de cette perte de contrôle et, surtout, du caractère inéluctable et supérieur du flux des événements dans ce cas. C’est alors qu’on peut en revenir à l’idée, que nous avons évoquée le 1er février 2011, de l’accélération de l’Histoire, ou bien, plus généralement dit selon la remarque de René Guénon que nous rapportions dans ce texte, l’idée de la “contraction du temps”. C’est alors épouser l’observation de Guénon que le temps ne se définit pas seulement en termes quantitatifs, comme notre raison enchaînée à nos conceptions matérialistes-modernistes nous y invite d’une façon impérative, mais également en termes qualitatifs. La contraction du temps, – d’autant plus forte, pressante et dramatique qu’elle répond à des événements d’une très grande puissance mais aussi d'une très grande valeur qualitative, – n’est alors pas une hypothèse de la science physique mais une constatation venue d’une conception spirituelle et haute de l’univers, et de notre monde particulièrement. Cette conception exprime, dans ce cas de la contraction du tempos, l’action des forces métahistoriques nécessairement au dessus de la raison humaine, bien entendu hors de l’influence de cette raison, et maîtresses d’un rythme des événements humains dont l’information “objective” est transmise à l’esprit par la psychologie, échappant alors elle-même à toute maîtrise et influence de cette raison. On songe alors que la raison, pour figurer dignement, devrait en revenir à sa fonction fondamentale qui est celle d’un outil servant notamment, et principalement dans ce cas, et après avoir écarté tous les préjugés qu'elle s'est elle-même imposés, à tenter de mieux comprendre des événements qui dépassent les normes du Système, et les conceptions d’elle-même lorsqu’elle est soumise au diktat et à la perversion de ce Système.


Mis en ligne le 22 février 2011 à 06H58