La vérité toute nue, l’humiliation discrète en prime

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La vérité toute nue, l’humiliation discrète en prime


11 octobre 2005 — Revenons sur la déclaration du chef négociateur iranien sur la question du nucléaire iranien. Ali Larijani déclare simplement que l’Iran ne prend pas au sérieux les menaces militaires américaines, simplement parce que les USA n’ont plus les moyens de mener à bien ces menaces :

«  Washington is not in a position to go to war against Tehran and its pressure over the Islamic Republic's disputed nuclear programme is nothing more than “intimidation”. There will not be a war ahead of us. The situation in America does not allow them to create new fronts. »

Cette déclaration, dite aujourd’hui dans le contexte qu’on connaît de puissance militaire (américaine) déchaînée depuis le 11 septembre 2001, marque un tournant. C’est la première fois que la puissance militaire américaine est réfutée et ridiculisée, dans des circonstances où rien d’autre que ces capacités déterminerait effectivement la possibilité d’une attaque, où il est manifeste (et les Iraniens le savent) qu’aucune règle, aucune loi, aucune prudence diplomatique ne retiendrait les Américains d’agir s’ils le décidaient selon leurs seules capacités et leurs seuls intérêts. On sait que, pour les intérêts considérés de la façon la plus large possible, les Américains se sont faits leur religion, au moins depuis le discours de GW Bush sur “l’axe du mal” (janvier 2002) : l’Iran fait partie des pays à liquider. Reste donc la question des capacités. Les Iraniens savent bien tout cela, comme ils savent bien quel est le niveau actuel des capacités militaires américaines.

Dans les années révolutionnaires de la Chine (de 1958 à 1972), l’Amérique était pour la Chine “un tigre de papier”. Sa puissance était moquée par les Chinois mais les dés étaient pipés. Il y avait les Russes. Même si Moscou n’appréciait guère Pékin et l’activisme maoïste, les Américains n’ignoraient pas que les Russes ne toléreraient pas une action majeure américaine qui donnerait aux USA une position stratégique importante ou/et déstabiliserait le système des relations internationales. La même chose peut être dite pour le Viêt-nam : même s’ils en firent beaucoup dans cette guerre, les Américains savaient qu’ils ne pouvaient pas tout faire parce qu’il y avait le risque de graves tensions avec les grands “parrains” communistes de l’Oncle Ho. (Ainsi repoussèrent-ils les projets du Pentagone de la destruction des digues au Nord Viêt-nam, qui aurait provoqué des inondations catastrophiques dans le pays.) Plus proche de nous, avec l’Iran déjà : les Américains envisagèrent d’intervenir en Iran en 1979-1980, mais plutôt contre une éventuelle main-mise du parti communiste. Quoi qu’il en soit, cette intervention s’avéra un tel risque diplomatique, voire militaire d’affrontement avec l’URSS, avec les conséquences stratégiques à mesure, qu’elle fut écartée et qu’on pria pour que le parti Toudeh n’inquiétât pas les mollahs nouvellement en place.

Aujourd’hui, avec l’Iran, rien de pareil : Washington n’est tenu par rien ni par personne, et il le fait hautement savoir. C’est même l’essentiel de l’argument des néo-conservateurs et des unilatéralistes qui pullulent dans l’administration GW. Et c’est à ce Washington-là que les Iraniens jettent d’une façon méprisante que les Américains ne peuvent rien faire contre eux par les armes. C’est ce fait-là, dans l’environnement qu’on décrit, qui est révolutionnaire.

De façon très significative, les Iraniens ne menacent pas eux-mêmes, ils n’agitent pas la possibilité d’actions subversives qu’ils pourraient par ailleurs déclencher. Ils n’ont rien, là non plus, des maoïstes ou des guévaristes qui annonçaient la révolution mondiale en promettant “cent, mille Viêt-nams partout”. Au contraire, ils observent une réelle retenue diplomatique. Leur prise de position sur la puissance militaire US n’en est que plus significative parce qu’ils apparaissent, dans ces affrontements verbaux, comme étant du côté de la raison, de la mesure et de la maturité. Ce jugement ne plaît sans doute pas aux diplomates occidentaux habitués à apparaître à eux-mêmes comme les maîtres de la raison, de la mesure et de la maturité, — mais avec les Américains au milieu d’eux et les poussant du coude, c’est peine perdue.

La position iranienne se rapproche, mais d’une façon moins spectaculaire et moins catégorique à cause des circonstances, des prises de position de Chavez, qui a fait des possibilités d’agression clandestine de Washington contre lui un objet de dérision et de plaisanterie. (A cet égard, Chavez sait de quoi il parle : il est moins imprudent qu’instruit par les circonstances et sa propre expérience ; il sait que sa meilleure défense, en la circonstance, est de crier tout haut ce que tout le monde sait tout bas ; il sait que son comportement, par l’étalage public qu’il suscite des turpitudes US, peut beaucoup plus freiner Washington qui a des soucis de bonne réputation que le comportement “classique” de continuer à sourire à l’ambassadeur US comme si de rien n’était, comme feraient les Européens dans cette sorte de circonstances.) Ces nouveaux dirigeants des pays du Tiers-Monde qui s’imposent comme puissances régionales politiquement activistes n’ont plus peur de la puissance américaine. Ils la ridiculisent. Psychologiquement, l’événement est également d’une importance considérable.

Dans l’affaire iranienne, les Européens qui sont totalement emprisonnés dans la rhétorique agressive de Washington sont en train de perdre leur belle vertu de mesure et de raison, dans une affaire qui mériterait un autre jugement que l’expéditive conséquence de la thèse de la non-prolifération datant d’un autre temps. Ils se trouvent du côté de la force déchaînée et illégitime, qui s’avère désormais, en plus, elle-même impuissante et en passe d’être ridiculisée. Ils sont perdants sur toute la ligne. Une remarque pour conclure, que les diplomates européens pourraient méditer en passant, — mais c’est façon de parler car il y a beau temps que les diplomates européens n’entendent plus les remarques qui ne portent pas cravate : ce n’est pas parce que les mollah n’ont pas de cravate qu’ils sont nécessairement stupides et indignes.