La Turquie et le concept de “superpuissance régionale”

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On parle beaucoup de la Turquie ces temps-ci. Des analystes de pays hors du bloc américaniste-occidentaliste s’y intéressent précisément, et leurs analyses ont évidemment la fraicheur de ces pays qui sont “à la fois en dedans et en dehors” du système dominant. Citons deux de ces analyses récentes.

• Andreï Fediachine, de Novosti, donne ce 17 mai 2010 une analyse en profondeur de la Turquie. D’abord, il met en évidence l’activisme de ses dirigeants ces derniers jours : «D’abord, le président et le premier ministre turcs Abdullah Gül et Tayyip Erdogan ont accueilli, le 12 mai, le président russe Dmitri Medvedev. Ensuite, le 14 mai, Erdogan a effectué une visite historique en Grèce et, le 16 mai, il a effectué une visite surprise à Téhéran où a été conclu un “contrat nucléaire” irano-turco-brésilien ; de là il s’est rendu, le 17 mai, en visite en Azerbaïdjan d’où il partira pour la Géorgie. Le plus intéressant est que ce sont les mêmes sujets qui ont été abordés lors des négociations avec tous les interlocuteurs: le nucléaire iranien, le Haut-Karabakh, le conflit caucasien (tous trois examinés avec Dmitri Medvedev), les tubes d’hydrocarbures passant sous la mer Noire, l’approvisionnement de l’Europe en énergie, etc.»

Fediachine développe son analyse et identifie un concept nouveau que, selon lui, la Turquie est en train de mettre en œuvre, de facto : le concept de “superpuissance régionale”. Il s’agit effectivement d’un activisme régional, mais qui dépasse la seule région du Caucase et des portes du Moyen-Orient. (Plus loin, Fediachine met en évidence combien cet activisme est lié aux relations de la Turquie avec la Russie et avec l’Union européenne, – dito, l'Europe, pour être précis.)

«Les Turcs font presque littéralement la “navette” sur le périmètre de l’Anatolie en matérialisant autour de la Turquie les principes de la conception qualifiée par les experts d’Ankara de “pluralisme géopolitique et énergétique”. L’objectif final pourrait être aussi de parvenir à une “superpuissance régionale”, mais, hélas, cette notion paradoxale n’existe pas encore. Cependant, qui sait, il se pourrait qu’elle apparaisse bientôt à la suite des efforts déployés par Ankara, puisqu’il s’agit du renforcement de son rôle particulier dans la région où se rejoignent l’Europe et l’Asie, le monde musulman et le monde chrétien, où le Caucase confine à la Russie et où se forme un centre de transbordement énergétique le plus important du monde (celui du pétrole et du gaz). C’est la région où se heurtent les intérêts de Moscou et de l’Occident et où se trouve la porte du Proche-Orient. Par conséquent, comme on le voit, tout cela dépasse les limites de la région en tant que telle.»

• Un autre texte à signaler, complétant le précédent, est celui de l’excellent analyste indien de Atimes.com, M K Bhadrakumar, le 15 mai 2010. Bien qu’il s’attache à l’évolution extrêmement riche et entreprenante de la diplomatie russe, M K Bhadrakumar marque combien, dans cette évolution, la Turquie tient une place importante… Ainsi, après avoir considéré divers succès diplomatiques russes, il poursuit :

«However, an historic breakthrough in Russia's ties with Turkey does not quite fall into this category. A tempo has been steadily building up over the past two decades for Russian-Turkish relations to develop into a strategic partnership between the two rivals who constantly jostled or even fought bloody wars against each other through centuries.

»Their post-Cold War “reset” – as much at Ankara's initiative as Moscow's – in actuality by far predates the Obama era, and is based on well-thought-out foundations of hardcore mutual interests.

»Medvedev's visit to Ankara this week has cemented this phenomenal transformation in the ties and launches it onto a far higher trajectory. A relationship that was heavily based on economic interests so far is rapidly acquiring political content. As Medvedev pointed out on Wednesday, “Russia and Turkey are strategic partners, not only in words but genuinely.”»

(Ajoutons un petit détail personnel intéressant, qui concerne Vladimir Poutine, moqué en Occident comme un homme glacial, sorte de sinistre ex-robot du KGB, etc. Dans le cas turc, note M K Bhadrakumar : «Many factors have contributed to the new impetus in Russian-Turkish understanding. Putin's extraordinary personal friendship with Erdogan became a significant template in itself…» On notera que les mêmes relations extrêmement cordiales de Poutine avec le Premier ministre Donald Tusk sont un des facteurs de la réconciliation polono-russe. Pour un sinistre “ex-robot du KGB”, ce n’est pas si mal et cela vaut bien les embrassades “bling-bling” de nos dirigeants occidentalistes.)

Notre commentaire

@PAYANT La Turquie est un cas fascinant de notre monde contemporain. L’éclosion de cette “puissance régionale”, peut-être vers la “superpuissance régionale”, pulvérise tous nos jugements conformistes. C’est le parti islamiste qui a lancé cette refonte du pays en le libérant de ses liens de sujétion avec les USA et de la dictature curieusement jugée vertueuse, parce que soi-disant laïque alors qu’elle était plus simplement pro-US, de l’armée turque ; en démontrant que la Turquie n’a certainement pas besoin de la perspective, largement entravée, de l’adhésion à l’UE, voire même qu’il devient beaucoup plus intéressant pour ce pays de rester en dehors de l’UE, dont le destin actuel n’aboutit qu’à pourrir ses membres et à les priver de leur souveraineté utile.

La Turquie démontre donc in vivo la falsification générale des conceptions occidentalistes et américanistes.

• Elle démontre que la question de la religion, avec la grande thèse du “choc des civilisations”, est un slogan qui suffit aux esprits sommaires mais ne recouvre aucune réalité profonde. L’entente extraordinairement fructueuse entre la Turquie musulmane et la Russie orthodoxe (dont on connaît pourtant la crainte de l’intégrisme islamiste) est une indication de la réalité des situations à cet égard, et une indication également de la puissance du principe de respect réciproque des souverainetés. L’attitude des pays de l’UE s’opposant à la Turquie parce qu’il ne s’agit pas d’un pays chrétien, alors qu’ils laissent l’immigration les “islamiser” de l’intérieur, d’une façon agressive et revendicatrice et s’appuyant sur la subversion intérieure des élites nationales des pays-hôtes, alors, surtout, qu’ils suivent une politique générale occidentaliste et américaniste qui est absolument déstructurante de notre civilisation (avec ce qu’elle a de chrétien, mais dans la partie structurante du concept), cette attitude est ridiculisée par le comportement actuel de la Turquie et sa réussite sur divers plans. On en est à un point où il est probable que la conception turque est en train d’évoluer vers l’appréciation que sa position indépendante et autonome, hors-UE, libère la Turquie de la pesanteur des jugements sur les antagonismes religieux.

• Ce qui donne cette force à la Turquie, c’est la compréhension et le développement de sa souveraineté, surtout depuis qu’elle est débarrassée de la tutelle américaniste (bien plus perverse et déstructurante que toutes les religions du monde). Cette affirmation souveraine se fait dans un sens “gaullien”, c’est-à-dire avec l'affirmation du principe de souveraineté qui conduit à respecter ce principe chez les autres, donc à pacifier ses relations avec les autres, et avec l’acquisition d’une très grande influence qui accompagne cette position. La Turquie est d’autant plus influente qu’elle est souveraine et qu’elle respecte la souveraineté des autres. La puissance vient avec et nous nous demandons s’il est vraiment nécessaire d’inventer pour elle le concept de “superpuissance régionale” qui a un parfum d’hégémonie de type américaniste dont la Turquie n’a nul besoin, et qu’elle n’exerce nullement sur ses voisins. Comme Fediachine le suggère dans son titre, la Turquie est en train de devenir “le centre de gravité” (et d’influence) du Caucase, mais cela ne suppose nullement la conception d’hégémonie liée au concept de “superpuissance” qui a tendance à basculer dans les travers de la politique de l'idéal de la puissance.

• La conséquence de cette évolution est que la Turquie devient peu à peu (c’est-à-dire très vite, au rythme où vont les choses), non pas un leader d’un néo-Tiers-Monde ou des pays “émergents”, ce qui sont des conceptions propres au système américaniste-occidentaliste toutes marquées de son narcissisme de communication et de pseudo-géopolitique, mais un leader des pays efficacement contestataires de l’ordre en place. Nous parlons de pays, également, comme la Russie, comme la Chine, comme le Brésil, ces pays “à la fois en dedans et en dehors” parce qu’ils suivent les règles de fonctionnement du système par où passe l’affirmation de la souveraineté et de l’influence, mais aussi parce qu’ils portent implicitement, par leur politique, un regard extrêmement critique sur ce système, – et qu’ils ne s'en cachent nullement pour le dire.

Devant de tels développements, on en est encore plus à mesurer l’obsolescence et le décalage extraordinaires de la position antiturque (par rapport à l'UE, mais ressentie d'une manière générale) d’un pays comme la France, alors que la Turquie suit aujourd’hui une politique qui pourrait être qualifiée sans la moindre restriction de “gaullienne”, tout cela pour protéger des situations qui sont absolument gangrenées de l’intérieur, à la suite de choix faits par une France dont les élites postmodernistes trahissent toutes ses traditions structurantes, et notamment celles du gaullisme. Effectivement, comme l’on voit la France avec ses dirigeants actuels et surtout ses élites intellectuelles et universitaires, on conviendra aisément qu’il n’y a rien d’extraordinaire à cette situation, puisque la direction actuelle française est absolument, totalement étrangère aux conceptions “gaulliennes”. Son jugement hostile à la Turquie a déployé par pure démagogie tous les aspects les plus dépassés et les plus dérisoires d’une politique apparente de tradition en même temps que sa faveur allait aux courants postmodernistes et déstructurants. Il en résulte que cette direction ne s'intéresse pas une seconde au constat qu’une telle politique à l'égard de la Turquie éloigne la France d’un pays qui, à cause de ses vertus structurantes dans ses relations internationales, est capable de contribuer au rétablissement de ce qu’il y a de pérennité et d’influence dans une politique de tradition bien comprise, c’est-à-dire structurante et adaptée aux réalités du monde.


Mis en ligne le 18 mai 2010 à 11H18

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