La Turquie entre OTAN, Europe et Russie

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La Turquie entre OTAN, Europe et Russie

29 avril 2009 — Les Russes font annoncer d’une façon officielle l’intérêt de la Turquie pour leur système de défense sol-air S-400. Il s’agit de la déclaration d’un officiel de l’organisation publique russe d’exportation des armements, qui est cité, depuis Moscou, par Defense News le 28 avril 2009.

«NATO member Turkey wants to acquire Russia's new-generation S-400 Triumph (NATO codename SA-21 Growler) air defense missile systems, a senior official at the Russian government arms export agency Rosoboronexport, Anatoly Aksyonov, said April 27. “Turkey has demonstrated a persistent desire to buy S-400 missile systems from Russia.” said Aksyonov, a senior adviser to the general director of Rosboronexport, who headed the agency's delegation to the International Defense Industry Fair (IDEF) 2009 in Istanbul, RIA Novosti news agency reported.

»Aksyonov said the possible purchase of the S-400, which was shown at IDEF-2009, was discussed during his talks with Murat Bayar, undersecretary at Turkey's defense procurement agency. Rosoboronexport's press service in Moscow confirmed the talks. “The interest in the S-400 is not occasional; this system has no analogs in the world,” an agency spokesman said.»

L’agence Novosti confirme, ce 27 avril 2009, la nouvelle de l’intérêt de la Turquie pour un système sol-air russe (sans référence au S-400), y ajoutant la possibilité de confirmer un intérêt turc pour 32 hélicoptères d’attaque (russe) Mi-28 et, peut-être, pour d’autres systèmes d'arme russes, à l’issue de l’exposition d’armement IED-2009 d’Istanboul.

«“Turkey is mostly interested in buying [Russian] short- and medium-range air defense systems and combat helicopters,” said Anatoly Aksenov, a senior adviser to the general director of Russian arms export monopoly Rosoboronexport. Aksenov, who leads the Russian delegation at the IDEF 2009 exhibition, said several contracts in the sphere of military-technical cooperation could be signed between the two countries after the show.

»Turkish media reported last year that Ankara was planning to buy 32 used Mi-28 Havoc helicopters from Russia in a deal worth a total of $1 billion. Russian and Turkish defense ministers met in February and agreed to boost bilateral military-technical ties despite the fact that Turkey is a NATO member.»

Ces nouvelles sont intéressantes parce qu’elle débordent largement le seul domaine technique de l’exportation d’armement. D’une part, il s’agit de systèmes russes d’une grande importance militaire impliquant une coopération et une proximité technologiques, voire une certaine coordination des deux pays; d’autre part, il s’agit, avec la Turquie, d’un membre de l’OTAN particulièrement mis en évidence ces dernières semaines. Ces deux facteurs impliquent cet aspect politique évident dont nous parlons, qui ne peut certainement pas être écarté.

La Turquie a été au centre d’événements polémiques au sein de l’OTAN, à propos de la nomination le 4 avril du nouveau secrétaire général de l’OTAN, le Danois Rasmussen, qui prendra ses fonctions en août prochain. Les Turcs ont eu une position très réservée sur cette nomination durant les négociations à l’OTAN avant la nomination, et l’attention générale a été dirigée sur le fait que Rasmussen avait été directement impliqué dans la polémique sur les caricatures du prophète Mahomet publiées par la presse danoise en 2005.

La nomination a donc été l’occasion d’une nouvelle polémique, où le caractère médiatique de l’affaire des caricatures de 2005 a été réactivé sur fond implicite de l’interprétation désormais classique du “conflit de civilisations” entre Occident et monde musulman. Il s’agit évidemment d’une polémique idéologico-médiatique, avec toute la pauvreté de son contenu mise en évidence par contraste par la pompe de déclarations effectivement médiatiques. On a rappelé à cette occasion la sortie du Premier ministre Erdogan, à Davos, lors d’une conférence commune avec le président israélien Shimon Peres. Erdogan avait tenu des propos scandalisés, d’ailleurs complètement justifiés par le cas, concernant la politique militaire israélienne contre les Palestiniens durant la crise de Gaza; il confirmait des déclarations précédentes remarquables par leur netteté et leur justesse. Certains y ont vu, à l’occasion rétrospectivement de la polémique otanienne, une position suspecte de “défense des musulmans”; là aussi, la pauvreté de l’interprétation parle d’elle-même.

Dans la polémique Rasmussen, la position hostile des Turcs fut aussitôt interprétée à la lumière du même “conflit de civilisations”, toujours dans le même mode médiatique, avec les Turcs dans le rôle classique des représentants du monde musulman (un peu rétrograde, indeed) contre l’Occident vertueusement libérale. Ajoutez là-dessus le sempiternel débat européen sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, qui a surtout l’avantage de donner bonne figure à bon compte à des dirigeants européens impuissants devant les problèmes internes de l’immigration et vous avez la recette complète de cette polémique médiatique, décidément de fort bas niveau.

(Tout de même, l’aventure a permis au ministre français Kouchner de se réaligner comme il faut, c’est-à-dire selon ses convictions renforcées d’un zeste de réalisme hiérarchique. Dans un grand éclat de colère, sans doute soulevée par l’indignation que lui suggère son indéniable humanisme dans cette affaire qui a éclairé des traces épouvantables d’obscurantisme, il a affirmé qu’il retirait son soutien à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Puisque les choses se trouvent bien et que la vertu est toujours récompensée, cela permet à Kouchner de rejoindre avec armes et bagages et sans tambour ni trompette, ni aucune intention de nuire, la ligne Sarko officielle sur l'adhésion de la Turquie. On a les arguments qu’on peut et personne ne pourra plus dire que l’OTAN ne sert à rien.)

Le fait est que cette “querelle” (Rasmussen secrétaire général de l’OTAN) aurait pu être évitée si les Européens ne s’étaient pas précipités sur cette nomination, sans qu’on comprenne vraiment la cause de cette précipitation, et s’ils avaient pris la peine de ménager les Turcs pour les convaincre de l’accepter. Puisqu'il s’agit de l’OTAN, les Américains sont finalement intervenus. Obama a fait des promesses aux Turcs pour les convaincre d’appuyer Rasmussen, au niveau de certains avantages internes dans l’OTAN (nominations), et cela a été vu comme un avantage d’influence US auprès des Turcs. Ce n’est pas si sûr. Obama aura bien du mal à tenir ses promesses et il y a d’ores et déjà des interventions diverses, à l’OTAN, de la part de pays-membres, pour contester les avantages promis par les USA. La mécanique de cette organisation étant ce qu’elle est, toute d’équilibre bureaucratique et nullement réglée par les engagements des diverses directions politiques, il s’agit là d’un cas bien épineux pour le gouvernement US. En attendant, les Turcs ont été mis dans une position politique plutôt marginale dans l’OTAN, avec des “‘avantages” (pour l’OTAN, pour l’Occident, pour le salut de nos âmes) dont on cherche en vain la concrétisation. Par exemple, on aurait pu envisager que la Turquie, en tant que pays musulman, jouent un rôle constructif en Afghanistan, dans d’éventuels contacts avec les talibans, dans une affaire épouvantablement complexe pour les USA et pour l’OTAN. La chose est pour l’instant exclue, – mais la morale médiatique est sauve, ainsi que la position du ministre Kouchner.

Le mandat du nouveau Secrétaire général de l’OTAN va s’ouvrir sous d’étranges auspices. Ce nouveau mandat correspond, selon des sources internes à l’Organisation, au besoin de lancer une grande politique OTAN d’ouverture sur le monde musulman, – laquelle s’alignerait, comme les choses se font bien, sur une orientation US-Obama dans le même sens. On peut apprécier combien Rasmussen sera en position idéale pour la conduire: après l’incident avec la Turquie et avec les relations avec les Turcs qu’on imagine, avec la casserole des caricatures du Prophète à lui attachée et le besoin de ne pas trop faire de zèle auprès des musulmans pour éviter le soupçon de passer avec armes et bagages du côté de l’ennemi dont il faut pourtant se faire un ami. Pourquoi faire simple, on se le demande, quand on peut faire très, très compliqué?

Vers la Russie

Un diplomate de l’OTAN remarquait très récemment, en a-parte philosophique, que «la Turquie était perçue, jusqu’ici, comme un pays musulman qui pourrait parler au monde musulman au nom de l’OTAN; elle apparaît de plus en plus comme un pays musulman au sein de l’OTAN, soupçonné d’y représenter les intérêts musulmans». A qui la faute, cela? Si la remarque pourrait s’adresser, en forme de reproche, à la Turquie, elle se justifie mieux pour définir les effets, au sein de l'OTAN, de la politique occidentale chaotique vis-à-vis du monde musulman. Cette politique est aujourd’hui totalement subvertie par la pression médiatique, par la morale du monde médiatique et de la communication, par la superficialité perverse et la rudimentation de cette pensée.

L’effet sur la Turquie de cette poussée appuyée sur une complète absence de substance est évidemment un éloignement des proximités euro-occidentales qui semble, lui, plein de substance. Au profit de qui? A l’occasion de la visite d’Obama à Ankara, le 6 avril, on a évoqué une connivence renouvelée entre les USA et la Turquie, avec un nième maître-plan US, anti-russe, concernant les voies de transport de l’énergie, d'un esprit très “brzezinskien” (de Zbigniew Brzezinski et de son livre Le grand échiquier de 1997). Ces affirmations restent pour nous au stade de la supputation, dans une situation générale très complexe, alors que les commandes d’armements russes mentionnées ci-dessus ouvrent des perspectives beaucoup plus précises, fondées sur une coopération militaire de facto qui indique une évolution des puissants milieux militaires turcs, jusqu’alors aveuglément pro-US. Dans ce cas, évidemment, il s’agit plutôt d’une orientation de la Turquie vers la Russie.

Cette orientation n’est pas sans fondations conjoncturelles. On a déjà vu une nette évolution des positions respectives de la Russie et de la Turquie, avec la crise de la Géorgie et vers des arrangements régionaux. La question de la coopération des armements, dans ce contexte, prend une signification politique indéniable, d’autant plus que ce domaine était, jusqu’alors, du côté de la Turquie, une “chasse gardée” washingtonienne. (L’armement, de ce point de vue, est, – ou était c’est selon, le domaine de prédilection des liens organiques et autres entre Washington et les militaires turcs, voire entre Washington et les politiciens turcs pro-US. Il est, ou il devrait être notoire que le marché des F-16 US à la Turquie dans les années 1980 permit de de dégager $40 millions pour financer les campagnes électorales des politiciens conservateurs turcs pro-US.)

L’enjeu n’est pas, à notre sens, de mesurer l’évolution de la Turquie par rapport au monde musulman, mais par rapport à ses voisins de sa zone septentrionale en général: OTAN (USA), Europe et Russie. Par rapport au monde musulman, la Turquie a la position spécifique qui doit se poursuivre d’y appartenir pleinement tout en cultivant de puissants liens vers le monde non-musulman. C’est l’identité de ses partenaires non-musulmans et leur poids respectifs vis-à-vis de la Turquie qui évoluent.

• Les rapports de la Turquie avec les USA sont liés d’une façon puissante à la position de la Turquie dans l’OTAN, – d’une façon institutionnelle et, dirait-on, bureaucratique. Evaluer ces liens uniquement en fonction d’une géopolitique de l’énergie extrêmement complexe et ambiguë nous paraît très réducteur et très risqué, en fonction de la fortune des hypothèses élaborées. D’autre part, évaluer ces liens également en fonction de la position de la Turquie au Moyen-Orient et de la position US dans cette région conduit à envisager plutôt un affaiblissement, après les tensions dues à la politique Bush, en raison d’une politique extérieure US en repli avec l’administration Obama. Les difficultés récentes entre la Turquie et Israël n’arrangent pas les perspectives de ce point de vue.

• Bien évidemment, les derniers avatars entre l’OTAN et la Turquie conduisent à un intérêt moindre de la Turquie pour l’OTAN. Même si les USA ont arrangé les affaires pour la Turquie dans la phase qui vient de se dérouler, il s’agit d’abord d’un problème bureaucratique où, d’ailleurs, les USA auront beaucoup de peine à tenir les engagements d’Obama dans une alliance où la bataille bureaucratique entre tous les pays-membres est intense.

• Les rapports de la Turquie et de l’Europe sont marqués par la paralysie européenne due à l’interférence de la “politique” idéologico-médiatique. Tout est dit à propos de cette désolante situation européenne.

• Dans ce cadre général, avec une Russie dont la politique ne s’embarrasse d’aucun préjugé et une Turquie qui conçoit la politique extérieure de la même façon, les relations entre la Turquie et la Russie nous semblent avoir de beaux jours devant elle. Cette proximité est simple, justifiée par la géographie, les intérêts économiques et stratégiques, et par les conceptions jusqu’à une hostilité commune pour le monde unipolaire qui s’achève et pour la forme moralo-impérialiste de la politique extérieure favorisée par l’Ouest.

 

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