La thèse de “la nuit des longs couteaux”

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La thèse de “la nuit des longs couteaux”

Il ne fait de doute pour personne, ou pour très peu de monde, même dans la presse-Système qui rapporte l’épisode avec une plume un tantinet gênée, que le gangster-terroriste-extrémiste Alexander Musichko a été bel et bien exécuté. La “légalité” de la chose laisse à penser, lorsque les grands esprits débattent avec hauteur de l’“illégalité” du sort de la Crimée. Il faudrait repenser la définition de certains mots, selon les cahots des esprits courants. Cela observé, il n’est manifestement pas nécessaire de trop s’attarder sur la profondeur de l’injustice et de l’illégalité de l’acte, Musichko représentant une figure presque parfaite d’un personnage détestable, cruel, sans pitié, une sorte de perfection de la manufacture postmoderniste du barbare à la fois tueur et massacreur. Mais qui l’a fait roi cruel et sans âme ? Musichko, qu’on ne créditera pas d’une grande conscience de soi jusqu’à s’être fait lui-même selon des pensées et des ambitions élaborées, est l’enfant absolument légitime de son époque, la brute extrêmement épaisse, absolument amorale, naturellement bestiale, etc., et sans même rechercher une explication idéologique ou simplement politique – et tout cela, d’abord de la responsabilité du cadre historique dont il a été accouché. Il est difficile de lui composer une autre oraison funèbre, à tout le moins pour ce qu’on sait de l’aspect “public” de son action. Le cas a été assez documenté à cet égard.

Mais Musichko, c’est aussi “Secteur Droite”, Pravy Sektor, dont on sait assez bien le rôle qu’il a joué et joue dans les événements ukrainiens (voir le 21 février 2014 et le 26 février 2014, par exemple). Musichko représentait sans doute l’aile droite extrême de ce rassemblement lui-même d’extrême droite, et très récemment devenu parti politique ; donc, Musichko, à l’extrême droite de l’extrême droite, mais plutôt tendance marigot, terrorisme et gangstérisme. Il n'est d’ailleurs pas assuré que ses amis dirigeants de Pravy Sektor soient bouleversés par la liquidation d’un homme qui était totalement incontrôlable et capable des entreprises les plus inattendues et les plus meurtrières, dispensant une publicité bien compromettante et menaçant leur propre position, – de là à pousser secrètement un “ouf” de soulagement, sans même évoquer l'hypothèse où ils auraient laissé faire ce dont ils auraient été tout aussi secrètement informés. Pour l’heure, quoi qu’il en soit et parce qu’il s’agit d’une lutte d’influence sans pitié, Pravy Sektor se mobilise et fait de Musichko un héros liquidé par une direction à Kiev assimilée de facto à des traîtres qui veulent voler la révolution au peuple qui l’a faite. Démarche rhétorique classique avec les étiquettes qui vont bien, – et l’on sait ce qu’il faut en penser mais en attendant cela indique impérativement la ligne à suivre pour ce rassemblement-devenu-parti. Pravy Sektor est donc en état de mobilisation et promet que sa vengeance sera terrible... (Russia Today, le 25 mars 2014.

«Dmitry Yarosh, leader of Ukraine's Right Sector nationalist party, is demanding the resignation of acting Interior Minister Arsen Avakov and the arrest of police officers involved in the killing of notorious radical militant Aleksandr Muzychko. “We cannot watch silently as the Interior Ministry works to undermine the revolution,” Interfax reported Yarosh as saying. “We demand the immediate resignation of the Interior Minister Arsen Avakov, and the arrest of the commander of the Sokol Special Forces and those guilty of [Muzychko’s] murder.” [...] Right Sector leaders threatened Avakov with revenge, though they did not specify exactly what they would do. “We will take revenge on Arsen Avakov for the death of our brother,” said Roman Koval, the Right Sector organizer in Rovno, charivne.info news portal reported.»

• L’analogie de la fameuse lutte interne du parti nazi en Allemagne, après son arrivée au pouvoir, est reprise par plusieurs commentateurs, et l’on suppose que l’image appliquée à Kiev de “la nuit des longs couteaux” fera florès. Selon cette analogie, Pravy Sektor représente la SA de Röhm, entrant en lutte avec la majorité hitlérienne au pouvoir du NSADP, comme sa branche “populiste”, “plus à gauche”, mettant en question la prépondérance du parti et de ses liens avec certaines forces bourgeoises et capitalistes. L’analogie se résume donc dans le fameux événement de “la nuit des longs couteaux”, qui vit l’élimination physique de la direction de la SA. (Si l’étiquette “plus à gauche” va assez mal à Pravy Sektor, par contre l’étiquette “populiste” lui convient.) Selon cette analogie, l’élimination de Musichko serait le début d’un affrontement entre les deux tendances de la “révolution”, – mais sans qu’on sache s’il y aura effectivement “nuit des longs couteaux”, puisqu’on ignore le résultat de l’affrontement encore à conduire à son terme. C’est la thèse que développe Olga Chedrova, sur Strategic-Culture.org, le 26 mars 2014. (Kurt Nimmo, sur Infowars.com, le 25 mars 2014, présente lui aussi cette interprétation, sans qu’on soit conduit à penser que l’un se soit inspiré de l’autre.) Chedrova rappelle ce que fut “la nuit des longs couteaux”, elle extrapole ce récit pour la situation présente en Ukraine, puis conclut avec l’interprétation générale de cette situation analogique ... On note que Timochenko, qu’on a déjà “entendue”, se manifestant à nouveau (le 25 mars 2014), devient dans le schéma le Führer d’un Yarosh-Röhm avec lequel elle engagerait un combat sans merci...

«Ukraine is at the initial stage of standoff between «formal» structures and the formations of self-confident stormtroopers. Perhaps Yarosh will succeed in staging a coup, something Röhm failed to do. In its turn, the junta will take advantage of contradictions within the Nazi ranks to cement its positions and bring a new “Führer” to power.

»One of Ukraine’s political scholars said that Timoshenko ordered Turchinov to “clean Maidan from garbage”. The candidate for the “Führer’s” position is back, she is in Kiev now. The garbage is still there but the preparations for cleaning are underway. Foreign sponsors want it to be clean too. France said it wants paramilitary groups disarmed before it delivers financial aid. The Czech President says ditto, he believes getting rid of fascists would be a right thing for the Ukraine’s leaders to do.

»The further scenario is almost predetermined, whoever wins the internal strife, its common Ukrainians who will suffer. Those days in Germany an average citizen was doomed to suffer no matter if it was Hitler or Röhm who grabbed the power. Only the repetition of 1945 can save the country.»

• ... Car, comme on le lit chez Chedrova, Timochenko est de retour en Ukraine. Sur le même site Strategic-Culture.org (le 25 mars 2014), Boris Novoseltsev décrit effectivement la position de force de Timochenko dans la clique au pouvoir à Kiev, autrement dit le NSDAP “convenable” face aux ploucs populistes et incontrôlables de Pravy Sektor. La différence dans ce cas, pourtant, est que Novoseltsev n’oppose pas (pas encore) Timochenko à Pravy Sektor, mais continue la version initiale de Pravy Sektor comme bras armé de Maidan, et donc de Timochenko-Führer. Certes, la liquidation de Musichko, qui s’est manifestement produite après que l’auteur ait écrit son article, doit changer cet aspect de l’analyse mais il n’en change pas le sens général.

«Yulia Timoshenko is back into politics. Her phone conversation with Nestor Shufrych, former deputy secretary of the National Security and Defense Council of Ukraine (their close personal ties are an open secret), was uploaded on YouTube on March 24... [...] [T]oday Mrs. Timoshenko is a gray eminence who calls the shots from behind the scenes. The so-called acting president Turchinov is a puppet on a string who has been dancing to the Timoshenko’s tune for the recent 15 years. Turchinov is kind of a devoted slave daring no move without the consent of his mistress. Batkivshchyna (the All-Ukrainian Union “Fatherland”), the Timoshenko’s political party, holds the reins in Ukraine today. Yatsenyuk, the so called prime minister, is a Batkivshchyna member closely connected to Timoshenko. In some mysterious way she managed to leave the wheel-chair right upon her release from jail. Standing on her feet now, she is the person who really holds the power in the country. Timoshenko has Right Sector (Pravy Sector), Svoboda (Freedom) and Maidan self-defense groups – armed fascists free to march under the slogan “Ukraine for Ukrainians!” - on a loose leash.»

• Pour compléter le paysage ukrainien, on peut ajouter que La Voix de la Russie répercute une annonce du service de sécurité ukrainien, le SBU, officialisant l’appel aux mercenaires de la société privée Gladstone, ex-Blackwater. (Voir le 25 mars 2014 : «Les mouvements contestataires dans les régions de l’Est de l’Ukraine seront désormais étouffées par la société militaire privée Greystone Limited, a annoncé le Service national de sécurité (SBU). Les mercenaires américains vont “remplir les fonctions de police politique et assurer la sécurité nationale”.») Cette nouvelle viendrait contredire une récente version disant que Pravy Sektor s’engageait en masse dans une sorte de “garde nationale” dont l’objectif serait de mater les provinces russophones ; mais elle confirmerait, par le fait, la rupture et l’affrontement entre la clique de Kiev et les ultranationalistes.

Bref, le scénario était prévisible et déjà annoncé par certains. Il faut se débarrasser des éléments encombrants et peu convenables, qui font désordre dans le paysage général tel que l’exigent le FMI et l’UE. La question qui se pose, bien entendu, est de savoir comment va tourner cette amorce de confrontation, avec le risque formidable ainsi pris de risquer des troubles graves alors qu’il y a une élection cruciale le 25 mai, et que s’installe une situation devenant surréaliste : Yarosh, qui réclame la démission, voire la liquidation du ministre de l’intérieur, occupe un poste dans le même gouvernement, comme adjoint au chef du Conseil National de Sécurité, avec la haute main sur la police, tandis que le chef de ce Conseil est Andriy Parubiy, du parti Svoboda, désigné comme proche de Pravy Sektor, – ce qui pose une autre question intéressante  : que va faire Svoboda face à Pravy Sektor ?

Par conséquent, plus encore que “la nuit des longs couteaux”, les mots “désordre” et “chaos” correspondent justement à la situation en Ukraine-sans-la-Crimée. («Chaos as Ukraine Far-Right Leader Slain in Police Shootout », titre Antiwar.com le 26 mars 2014.) Or, le chaos et le désordre en Ukraine, c’est bien la dernière chose dont le bloc BAO a besoin en ce moment : il goûte désordre et chaos quand c’est lui qui les installe (“désordre/chaos créateur”), mais nullement quand il se manifeste dans une zone où il vient d’installer ses marionnettes à la faveur du “désordre/chaos créateur” qu’il a aidé à se développer, qui a produit son effet “créateur”, et qui doit donc cesser à toute force. Manifestement, le bloc BAO préfère tirer à feu roulant et rouler des mécaniques type-Guerre froide à propos de Poutine et de la Crimée, où les services de sécurité n’exécutent pas les bandits gênants à la manière du NKVD. C’est ce que Simon Jenkins, qui a retrouvé toute sa verve, signale à nos distingués dirigeants dans le Guardian du 26 mars 2014, en commentant la surréaliste réunion du “G8 moins 1” : « As for Ukraine, we can chide Russia over respect for sovereign borders, if we have the cheek to do so. We can tell Russia to behave better towards small countries. But Putin will not return Crimea to Ukraine. Trying to make him do so is ridiculous. The real job is somehow to get out of this mess. I imagine Putin agrees.»

«[T]o get out of this mess» : Jenkins ne pensait pas nécessairement, ou précisément, aux événements autour de la mort de Musichko, mais il s’agit bien de cela. Taper sur Poutine et sur la Russie dans le cas de la situation ukrainienne présente, c’est botter en touche comme l’on dit en rugby ; mais le ballon est déjà revenu dans le jeu, et le jeu c’est bien la situation en Ukraine, avec toutes ses vilaines occurrences, le mélange des mesures arbitraires de police, des groupes d’extrême-droite, de l’ordre assuré par le désordre et ainsi de suite, avec l’évolution qu’on imagine du sentiment dans la population, avec la montée aux extrêmes, le possible développement de l’incontrôlabilité de la situation hors de toute possibilité de récupération... C’est la surenchère assurée, dans tous les sens, l’incertitude du pouvoir, la probabilité d’un choc de déstabilisation de plus assénée à l’Ukraine. C’est la pression accentuée de la clique FMI/UE pour obtenir un rétablissement de l’ordre par la force si nécessaire, pour permettre les mesures économiques qu’on sait, qui restent l’étoile polaire de tous les brillants esprits pour le rétablissement de la concorde permettant d’instaurer la rigueur dévastatrice, en attendant les perspectives d’adhésion à l’UE et à l’OTAN. De plus en plus, le cœur brûlant de l’incendie ukrainien se trouve pris entre des interventions des pompiers divers qui sont autant de pyromanes à peine déguisés...

Du coup, l’on en revient au problème central de cette crise, qui est la sécurité de la Russie, parce qu’une Ukraine en pleine déstabilisation constitue un foyer d’aggravation terrible de la crise avec la Russie, un risque pour sa sécurité nationale que la Russie ne peut accepter. Certes, selon Obama la Russie est une “puissance régionale” sans beaucoup d’importance pour la scène mondiale, – ce président-là devient en vérité un spécialiste des sottises incendiaires, pourvu qu’elles satisfassent la vanité de l’establishment washingtonien. (D’autre part, cela lui permet de botter en touche une fois de plus après avoir botté en touche, puisqu’il peut ainsi réaffirmer que l’imposante Amérique n’interviendra pas pour “libérer” la Crimée, pour ne pas trop s’abaisser à des problèmes de “puissance régionale”, – et nous d’entendre le soupir de soulagement du Pentagone.) On est alors conduit à penser, pour ceux qui savent compter : une “puissance régionale” avec près de 5 000 têtes nucléaires, dont près de 2 500 sur lanceurs stratégiques, c’est assez peu commun. Si le désordre-chaos de l’Ukraine-sans-la-Crimée se développe, le Pentagone devra bien ravaler son soupir de soulagement, car le président-qui-marche-sur-l’eau sera bien forcé, lui, de s’intéresser à cette “puissance régionale”-là. Effectivement, «[t]he real job is somehow to get out of this mess» : bon vent...


Mis en ligne le 26 mars 2014

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