La Russie invite la crise afghane dans notre grande crise

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Le domaine de la crise géorgienne ne cesse de s’étendre, confirmant sa puissance et son importance, et son caractère de crise centrale. Cette crise centrale affecte désormais directement, ou absorbe la crise afghane, avec des déclarations de l’ambassadeur russe en Afghanistan faites au Times de Londres aujourd’hui. Les Russes n’ont pas perdu de temps : ils mettent directement en cause l’accord d’avril dernier entre la Russie et l’OTAN pour le transit par la Russie de ravitaillements et d’équipements de l’OTAN destinés à l’Afghanistan.

«Zamir Kabulov, the Russian Ambassador to Afghanistan, told The Times in an interview that he believed the deal was no longer valid because Russia suspended military cooperation with Nato last week over its support for Georgia. Asked if the move by Russia invalidated the agreement, he said: “Of course. Why not? If there is a suspension of military cooperation, this is military cooperation.”

»Mr Kabulov also suggested that the stand-off over Georgia could lead Russia to review agreements allowing Nato members to use Russian airspace and to maintain bases in the former Soviet Central Asian states of Uzbekistan, Kyrgyzstan and Tajikistan. “No one with common sense can expect to cooperate with Russia in one part of the world while acting against it in another,” he said.

»His remarks are likely to alarm Nato commanders because the Taleban have been targeting the supply routes of the alliance this year, mimicking tactics used against the British in 1841 and the Soviet Union two decades ago. Nato imports about 70 per cent of its food, fuel, water and equipment from Pakistan via the Khyber Pass, and flies in much of the rest through Russian airspace via bases in Central Asia. It has not started using the “northern corridor” because the deal – covering nonmilitary supplies and nonlethal military equipment – has yet to be cleared with the Central Asian states involved.

»The need for an alternative route was highlighted by recent attacks on Nato supply convoys, including one that destroyed 36 fuel tankers in a northwestern Pakistani border town in March. Four US helicopter engines worth $13 million (£7 million) went missing on the way from Kabul to Pakistan in April. Last week militants killed ten French soldiers on the same route 30 miles from Kabul.»

Cette idée de rupture de la ligne d’approvisionnement de l’Afghanistan par la Russie est aussi présente dans un excellent article de commentaire d’Anatol Lieven, dans le même Times du même jour. Lieven écrit son article du Pakistan, où il se trouve en visite, où la coalition au pouvoir vient d’éclater, ajoutant le cas de l’instabilité de la direction politique après le départ de Musharaf à l’instabilité tout court du pays: «Moscow has reminded Nato of the importance of Russian goodwill to secure the supply lines of the US-Nato operation in Afghanistan through Central Asia. Alternatively, Nato can become wholly dependent on routes through Pakistan. From where I am sitting, that does not look like a very good move - and where I am sitting at this moment is a hotel room in Peshawar, Pakistan.»

Ces interventions officialisent effectivement l’évidence, depuis le début de la crise géorgienne. La crise en Afghanistan est désormais liée à la crise centrale qui a éclaté avec la Géorgie et elle doit désormais être considérée dans ses rapports avec l’“arc de crise” du Nord (Europe, OTAN, Russie) beaucoup plus que dans ses rapports avec “l’arc de crise” du Sud qui va du Soudan au Pakistan. Hier, les services techniques de l’OTAN s’étaient réunis, sans optimisme excessif, pour examiner la situation en Afghanistan à la lumière des menaces pesant sur ce ravitaillement vers l’Afghanistan par la Russie.

Cette menace se concrétise, contre laquelle l’OTAN ne peut pas grand chose; si elle a signé cet accord avec la Russie, c’est qu’elle en a besoin, dépendant d’une quantité énorme de soutien logistique pour sa guerre en Afghanistan et ayant déjà épuisé toutes les voies naturelles mais souvent incertaines pour le faire transiter. La menace de l’ambassadeur russe met encore plus en évidence la complexité considérable de cette crise où les apparences sont très vite trompeuses, surtout lorsqu'elles se nourrissent à la dialectique virtualiste qui est notre principale activité cérébrale. L’argument occidental que la Russie s’isole avec la crise géorgienne et qu’elle a peu d’atouts dans cette crise, outre qu’il est très fortement contestable de l’aveu même des Occidentaux quand ils consentent à penser hors de leur infernale propagande, l’est stratégiquement encore plus quand on considère cette affaire.

Les déclarations de l’ambassadeur russe renforcent un constat désormais essentiel. La crise de l’Afghanistan, de bourbier périphérique qu’elle était devient une crise directement connectée à l’OTAN et à l’Europe, qui affecte donc désormais directement la stabilité de cet ensemble. Singulier résultat stratégique pour l’Ouest, belle perspective politique et psychologique alors que l’impopularité de la guerre est avérée dans les populations des pays européens qui y participent. Lieven recommande au ministre britannique Milibrand qui va en Ukraine, la prudence et la mesure, au nom du principe de Lord Salisbury, grand secrétaire au Foreign Office du siècle de l’Empire britannique : «Don't pick a fight you can't finish» (“N’engagez pas une bataille que vous ne pouvez gagner”). Mais l’Ouest est prisonnière de sa “stratégie”, qui n’est autre qu’un emprisonnement complet dans une dialectique virtualiste de moralisation humanitariste, nécessairement radicale et motrice d’une “montée aux extrêmes” totalement nihiliste. Lorsque BHL remplace à la fois Clausewitz et Lord Salisbury, la stratégie se réduit aux slogans publicitaires du domaine des salons. C’est un peu léger.


`Mis en ligne le 26 août 2008 à 06H06

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