La haine post-simulacre

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La haine post-simulacre

• La tension augment et l’on commence à ne plus prendre de gants entre Polonais et Ukrainiens. • S’est-on trompé de guerre ? Un élu (d’extrême-droite, what else ?) annonce même qu’il y aura une guerre entre les deux pays et qu’il espère que la Russie ne soutiendra pas l’Ukraine ! • On verra dans cette hostilité désormais affichée, pendant que l’on se congratule officiellement mais du bout des doigts, le signe que la situation catastrophique de l’Ukraine face à la Russie commence à déchirer le simulacre de l’Occident-addictif.

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D’une façon générale, avec de multiples indications particulières, il apparaît évident que les relations entre la Pologne et l’Ukraine se tendent et se dégradent. Le sentiment populaire, en Pologne particulièrement, suit sinon précède cette dégradation. Pour notre compte, ce n’est pas une “querelle”, – disons plutôt, pour indiquer la dynamique, une “dégradation des relations”, – à observer avec une certaine indifférence et d’une façon isolée du reste, simple avatar régional.

Il nous semble manifeste que cette dégradation est exemplaire du sentiment général qui est en train de se développer, notamment dans les piètres pays de l’Europe-UE, et aussi bien aux USA d’ailleurs, vis-à-vis de l’Ukraine. Mais l’aspect le plus remarquable est l’extraordinaire vigueur des sentiments opposées, montrant furieuses rancoeurs voire haines dissimulées, – alors qu’Ukrainiens et Polonais jouent depuis près de deux ans, dans un climat hystérique, à être les meilleurs alliés antirusses du monde... Cela en dit long sur l’ampleur inimaginable du simulacre où se déroulent les affaires du monde, et particulièrement celle-ci.

Un incident exemplaire et symbolique, avec une très forte raisonnance médiatique et de communication, a eu lieu ce week-end entre les deux pays, essentiellement en Pologne après ces remarques faites le 6 août par le conseiller principal de Zelenski Mikhail Podoliak.

« La Pologne et l'Ukraine commenceront à “rivaliser” après la résolution des hostilités entre Kiev et Moscou, a déclaré Mikhail Podoliak, le principal conseiller du président ukrainien Vladimir Zelenski.

» Le haut fonctionnaire a fait ces remarques vendredi lors d'une apparition en direct à la télévision ukrainienne. L’“amitié” actuelle entre la Pologne et l'Ukraine ne durera pas éternellement, a-t-il averti.

» “Aujourd'hui, la Pologne est notre partenaire le plus proche et notre ami le plus proche. Et, fondamentalement, elle le restera jusqu'à la fin de la guerre”, a déclaré Podoliak.

» Après la fin des hostilités, les deux pays seront “en concurrence” l'un avec l'autre, a-t-il ajouté, luttant pour contrôler “tel ou tel marché, les marchés de consommation, etc. »

Effectivement, les réactions en Pologne ont été extrêmemen vives et ne s’en sont plus tenues à un simple et vague communiqué du gouvenement, ou autre manifestation formelle et contrôlée. Cette fois, il s’agit d’un déferlement qui touche les divers centres des élites polonaises, aussi bien politiques que médiatiques, avec comme on le note des hypothèses d’une guerre possible avec l’Ukraine et un soihait implicite que la Russie, dans une telle circonstance, ne soutienne pas... l’Ukraine !

« En réponse [aux propos de Podoliak], l'eurodéputé polonais Jacek Saryusz-Wolski a tweeté dimanche : “Merci d'être honnête !”

» Janusz Korwin-Mikke, un législateur d'extrême droite, a affirmé que la Pologne avait “des intérêts objectivement contradictoires avec l'Ukraine”. “Je le répète inlassablement : il y aura une guerre avec l'Ukraine – et ce serait bien si la Russie ne la soutenait pas”, a-t-il écrit, notant dans un article séparé que le conflit “commencera par une guerre commerciale”.

» Kazimierz Smolinski, membre du parti au pouvoir Droit et Justice, a déclaré que si Varsovie avait décidé d'aider Kiev, principalement pour protéger la sécurité dans la région, les Polonais ordinaires, eux, avaient “ouvert leur cœur” aux Ukrainiens fuyant leur patrie. “Et maintenant, un militant ukrainien passe devant la caméra et a l'audace de dire de telles choses. L’ingratitude de l'élite ukrainienne atteint de nouveaux sommets. Ces déclarations et actions hostiles, ainsi que d'autres, ne peuvent être laissées sans conséquences”.

» Jacek Leski, journaliste du réseau TVP, a qualifié les remarques de Podoliak de “fatales”, suggérant qu’“avec un maximum de bonne volonté” Varsovie et Kiev pourraient profiter d'un mélange de coopération et de compétition après la fin du conflit. “Cependant, juxtaposer ‘l'amitié’ avec ‘la compétition’ et la lier à la guerre semble horrible... Maintenant, nous sommes amis parce que nous sommes dans le besoin, et quand la guerre sera finie, nous montrerons ce que nous pouvons vous faire”, a-t-il écrit.

» Leski a noté que l'état désastreux de l'économie ukrainienne signifie qu'elle aura besoin de l'aide polonaise pour les années à venir, “et il [Pocelak] dit ces choses. C'est terriblement stupide. Les Ukrainiens que je connais se tapent la tête”. »

Cela fait plusieurs mois que les relations Pologne-Ukraine sont difficiles, derrière le vernis du fracas de la guerre. En fait, elles n’ont jamais cessé de l’être, même “en temps de guerre”. La Pologne ne supporte plus le flot de réfugiés ukrainiens qu’elle a désormais bloqué, comme elle a bloqué l’exportation de céréales ukrainiennes. (Les Polonais ont annoncé qu’ils prolongeront cette interdiction quelle que soit la position de l’UE, – qui l’a autorisée jusqu’en septembre, – à cet égard.)

On peut lire notamment plusieurs analyses d’Andrew Korybko qui suit avec attention, et le conflit ukrainien, et les relations de l’Ukraine avec la Pologne en fonction de la politique polonaise. Korybko est également d’avis que ces relations atteignent un point de possible rupture, en même temps qu’il rend compte de la profondeur de l’hostilité polonaise à  l’Ukraine avec ce compte-rendu d’un sondage qui vient d’être rendu public. Il s’agit d’un sondage sur le sentiment des jeunes Polonais de 16 à 34 ans, – où l’on lit par exemple, comme signes puissants de l’évolution des sentiments :
• 65% sont favorables à un soutien de l’Ukraine ; ils étaient 83% en 2022 ;
• 52% sont favorables à une limite fixé à l’accueil desréfugiés ukrainiens actuellement en Pologne ; ils étaient 42% en 2022.

Le meme Korybko nous propose une prédiction raisonnée et semble-t-il inévitable de l’état d’esprit qui présidera à l’avenir des relations entre les deux “pays-frère” :

« Étant donné que les deux parties donnent désormais officiellement la priorité à leurs intérêts nationaux, et rappelant que ceux-ci sont contradictoires sur des questions sensibles telles que la coopération agricole et la mémoire historique, l'avenir de leurs relations ne semble pas aussi rose qu'auparavant. Rétrospectivement, les impressions positives de leur partenariat n'étaient en fait qu'une illusion puisque la Pologne veut une hégémonie sur l'Ukraine tandis que l'Ukraine veut des privilèges de la part de la Pologne, d'où la concurrence féroce qu'elles se livrent aujourd'hui pour savoir quel modèle post-conflit prévaudra. »

Un modèle de rupture du simulacre

Bien entendu, le cas Ukraine-Pologne est très spécifique, très extrême, – “trop extrême”, diront certains, si l’on veut en faire un exemple de l’évolution du bloc-BAO devenu Occident-compulsif avec l’Opération Militaire Spéciale. Mais on remarquera que cet extrémisme dans la détérioration accompagne et suit en même temps un extrémisme dans la proximité inconditionnelle (et le soutien inconditionnel de la Pologne) entre les deux pays. L’extrémisme fou des embrassades guerrières laisse rapidement la place à l’extrémisme furieux des rancoeurs et des concurrences. Nous sommes dans le temps des extrêmes et une relation passant d’un extrême à l’autre est absolument exemplaire du temps.

Apparaît également une différence de conception fondamentale, que nous n’avons cessé de désigner. Par son pédigree, ses méthodes, son recrutement et ses connexions corruptrices au crime organisé, ses mélanges de pseudo-nazisme et de vertiges sociétaux hypermodernistes, l’Ukraine de tendance globaliste ne peut présenter une vision du monde et de la politique plus différente que la Pologne, traditionnaliste, hostile violemment aux excès sociétaux, installés sur une culture trempée dans le catholicisme le plus traitionnel. Le moins qu’on puisse dire est que ces oppositions de perceptions, de façon d’être et de visions du monde, n’aident pas à contenir la résurgence des motifs profonds, ancrés dans l’histoire et illustrés de nombreux massacres entre les deux zones géopolitiques et culturelles (plutôt qu’entre “deux pays” aux frontières mal définies et sans cesse modifiées, voire même à l’existence niée par certains [cas de l’Ukraine]).

Mais par-dessus tout et au-delà, l’aspect exemplaire de la querelle rencontre évidemment un instant essentiel dans le conflit Russie-Ukraine, où il apparaît désormais clairement que la défaite ukrainienne est inéluctable. On sent bien cet air de défaite un peu partout depuis Vilnius et la tragédie-bouffe de la “contre-offensive” ukrainienne. Pour autant, la situation qui se dessine n’a strictement rien à voir avec celle qui précédait la guerre. Le choc du conflit et la mise en cause du système de l’américanisme comme référence mondiale et glabaliste révèlent de nombreuses visions, ambitions et conceptions cachées.

La transition vers cette nouvelle phase se fait par chocs successifs, entrecoupés de retour, ou tentative de retour à la dialectique du simulacre. Mais il n’y a plus de chien de garde ou de “gendarme du monde” pour rétablir l’ancien ordre à l’occasion de ces tentatives. Il suffit pour cela de jeter un regard sur ‘D.C.-la-folle’ en train de dévorer les restes lacérés de son pouvoir en pièces. Il faudra alors, bien entendu, s’interroger sur l’avenir de la domination US à la fois sur la Pologne et sur les restes de l’Ukraine, quand les deux amis qui se haïssent laisseront éclater leur haine, éventuellement avec un clin d’œil vers Moscou (cas de la Pologne).

Gros problème pour les USA, mais sans doute les USA seront-ils, d’ici là, occuper à achever le festin d’eux-mêmes où ils engloutissent les vestiges infâmes de leur puissance “sans précédent dans l’histoire”... Gros problème de son côté également, pour l’UE dont la discrétion par rapport au conflot ukrainien est devenue extraordinaire ces dernières semaines. Il y a un intéressant commentaire chez Christoforou-Mercouris, dans leur vidéo commune du 6 août (à partir de 20’40”), sur l’inexistence complète de l’UE, sinon un article hystérique de Borrell dans le ‘Guardiandu 3 août , où le très-Haut Représentant voue, en véritable et vénérable dément, la Russie aux gémonies à propos de l’affaire de l’exportation des céréales, – et où, remarque Mercouris, il ne dit pas un seul mot sur la guerre. Il proclamait fièrement, il y a quatorze mois, qu’en Ukraine, « tout se règlerait sur le terrain ».

C’est fait, Senor Josep.

 

Mis en ligne le 8 août 2023 à 11H45