La guerre civile ? Désormais, on peut faire

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La guerre civile ? Désormais, on peut faire

La question se pose de savoir si Trump n’a pas écrit dimanche soir le tweet le plus sérieux de sa longue carrière de tweeteur avec ceci, qui est une reprise d’une déclaration du télévangéliste Robert Jeffress (avec le seul rajout de la parenthèse, campagne électorale oblige) : « Si les démocrates réussissent à démettre le président de ses fonctions (ce qu'ils n’obtiendront jamais), cela causera une fracture semblable à celle de la Guerre Civile, dont notre pays ne se remettra jamais. »

En un sens, ce tweet est absurde, c’est-à-dire qu’il illustre parfaitement ce qu’on nomme dans le Glossaire.dde la tragédie-bouffe. Il évoque une issue absolument tragique à un événement dont il est par ailleurs affirmé qu’il ne peut se produire ; mais après tout, c’est justement bien une “tragédie-bouffe”, avec d’une part la tragédie bien réelle de la “fracture” évoquée, qui existe déjà ô combien et qui est grosse d’une guerre civile ; et d’autre part ce qui serait l’aspect bouffe dans ce cas, en affirmant au milieu de l’évocation de cette tragédie la certitude bien dans la manière trumpiste d’une élection présidentielle “normale”menant sans accroc à la réélections évidemment et nécessairement triomphale du président Trump.

Quant à la citation du télévangéliste Jeffress évoquant la perspective d’une guerre civile, elle est extraite d’une émission de Fox.News samedi, où il était interrogé sur la question de la destitution. Il y a également cette réponse de Jeffress à propos d’une déclaration de la Speaker de la Chambre et organisatrice désormais zélée du développement du processus de destitution, Nancy Pelosi ; la Speaker est une catholique fervente, qui a l’habitude de commencer ses annonces furieusement antitrumpiste et décrivant la détermination et la puissance de sa mise en accusation, par ces mots : « Je prie pour le président [mais]... »

Jeffress lui répond de la sorte, en vraie condottiere des guerres de religions et du même coup apportant des nouvelles de l’humeur actuelle dans les milieux des évangélistes, lesquels formeraient le gros des bataillons d’une éventuelle riposte émeutière des partisans de Trump : 

« Je pense qu’il est difficile de prendre la prière de Nancy Pelosi au sérieux. Ça me fait penser à un pyromane avec une allumette à la main, prêt à mettre le feu à un bâtiment en disant : “Priez avec moi pour que les dégâts que je vais causer ne soient pas trop graves.” Si vous êtes vraiment sincère au sujet de la prière, alors posez cette foutue allumette... Les démocrates se fichent de brûler et de détruire cette nation dans le processus qu’ils ont lancé... Cette semaine, j'ai parcouru le pays et j’ai parlé à des milliers d'évangéliques et je ne les ai jamais vu plus en colère sur quelque question que ce soit, par rapport à cette colère qu’ils éprouvent devant cette tentative illégitime de destitution de ce président. »

Les démocrates, animés par Pelosi qui est pour l’instant en première ligne puisqu’elle préside la Chambre, veulent aller “très vite” et conduire la procédure de mise en accusation avant le début décembre.

(Dans ce cas, le processus compterait moins que le résultat, celui-ci étant connu d’avance paraît-il, avec une Chambre acquise aux démocrates [mise en accusation assurée] et un Sénat où l’on estime impossible de réunir deux tiers des voix contre Trump [condamnation et destitution impossibles]. Mais le processus expose et institutionnalise le conflit, en mettant officiellement en cause la personnalité du président], – et, disent les partisans de Trump, mettant officiellement en évidence l’aspect partisan de la décision des démocrates.)

La tactique démocrate de l’ultra-rapidité suppose le moins possible d’auditions au Congrès, une forte restriction sur la couverture télévisée, etc., de façon à contrecarrer toute riposte administrative, politique ou populaire possible de la part des partisans de Trump. Les démocrates ont très strictement limité leur mise en accusation à la lettre Trump-Zelenski et aux seuls rapports de Trump avec l’Ukraine sur cette question (de nouvelles règles pour la mise en accusation du président récemment mises en place par Pelosi permettent d’agir ainsi, – ce qui indique bien les intentions des démocrates depuis l’élection de Trump et, aussi, depuis l’échec du Russiagate et de l’enquête du procureur spécial Mueller). De cette façon très limitée, les démocrates veulent empêcher que cette procédure devienne un formidable spectacle de communication, comme ce fut le cas pour le Watergate, ou même pour la mise en accusation de Clinton (affaire Lewinsky), de crainte d’en perdre le contrôle et de permettre des contre-attaques de Trump. Par ailleurs, ils savent bien les faiblesses et les limites du cas de la conversation Trump-Zelinski et du “lanceur d’alerte” de la CIA qui “a tout vu et tout entendu”, mais pas directement, et éventuellement par la confidence d’une source qui avait elle-même recueilli une confidence d’une source, qui avait elle-même recueilli…, etc.

Pour cela, les démocrates ont besoin de la collaboration de certains hauts-fonctionnaires du département d’Etat. Or, de ce côté, on est en train de verrouiller les écoutilles et plusieurs conflits légaux potentiels se profilent, avec le refus de certains de témoigner, ou l’ordre donné à certains de ne pas témoigner. C’est ainsi que le toujours-hyper-dur secrétaire d’État, le bombastique Mike Pompeo, est entré dans le jeu dans une posture très agressive contre les démocrates et la Chambre des Représentants.

 WSWS.org écrit dans ce sens aujourd’hui, 2 octobre : 

« Les démocrates agissent très rapidement. Ils demandent des dépositions et des documents aux fonctionnaires et aides de l'administration Trump, citant à comparaître Rudy Giuliani, avocat personnel de Trump, qui était l'intermédiaire de Trump avec l'Ukraine, et Mike Pompeo, secrétaire d'État, qui était parmi les fonctionnaires qui écoutaient l'appel du 25 juillet entre Trump et Volodymyr Zelenski, le président ukrainien au cœur du processus de destitution.
» Les trois commissions d'enquête de la Chambre des Représentants, celle des Services de renseignement, celle des Affaires étrangères et celle de la surveillance des institutions, ont prévu des dépositions cette semaine avec cinq fonctionnaires du département d'État impliqués dans l'affaire ukrainienne. Il s'agit notamment de l'ancienne ambassadrice des USA en Ukraine, Marie Yovanovitch, licenciée par Trump en mai ; Kurt Volker, envoyé spécial du gouvernement en Ukraine, démissionnaire depuis vendredi dernier ; George Kent, secrétaire d'État adjoint adjoint ; Gordon Sondland, ambassadeur des USA auprès de l'Union européenne et T. Ulrich Brechbuhl, conseiller au département d'État.
» Cependant, Pompeo a envoyé une lettre belliqueuse mardi à Eliot Engel, le président de la commission des affaires étrangères de la Chambre, déclarant que les cinq fonctionnaires du département d'État ne se présenteraient pas aux dépositions prévues. Pompeo a accusé le comité d'avoir tenté d’“intimider, de maltraiter et de traiter grossièrement” les fonctionnaires, et il a conclu qu’il “ne tolérerait pas de telles pratiques”. »

Pour l’instant, on en est donc, pour ce qui concerne le processus technique et législatif de la mise en accusation, aux postures d’affrontement, chacun ayant à l’esprit une tactique précise, – aller très vite et sans interférences pour les démocrate et faire de l’obstruction pour l’administration et éventuellement les républicains. On verra qui l’emportera et on doute grandement que, contrairement à ce que voudrait Pelosi, on puisse séparer d’une part le processus de mise en accusation, voire d’une destitution qui paraît bien improbable, et d’autre part la campagne des présidentielles. Au contraire, les deux processus sont irrémédiablement destinés à se télescoper, à s’influer l’un l’autre, et cette fusion pouvant déboucher sur des événements incontrôlables, voire incommensurables… C’est là où entre en jeu l’effet produit par le tweet que nous avons détaillé en introduction, et surtout l’évocation d’une possible guerre civile.

Le même article de WSWS.org poursuit et conclut sur ce thème, bien entendu, – et l’on laissera le paragraphe de conclusion, sempiternel appel à la classe ouvrière du site de la IVème Internationale trotskiste, mais cette fois avec la recommandation pressante de ne prendre aucun des deux partis, – la lutte des travailleurs se résumant désormais, dans cette affaire qui oppose “deux fractions de la direction impérialiste et capitaliste de droite”, à la plus complète abstention dans le rôle de spectateurs de la chose…

« De nombreux membres de la classe dirigeante considèrent les propos de Trump sur la guerre civile comme une menace sérieuse. Le Washington Post a publié un éditorial mardi, “Le président Trump promet une guerre civile au sein du pays qu'il est censé diriger.”
» Le député démocrate du Texas et frère jumeau du candidat à la présidence Julian Castro, Joaquin Castro, a déclaré à Jake Tapper mardi sur CNN : “C'est le genre de langage qui pourrait entraîner des troubles civils dans ce pays”.
» Le Times a publié une chronique mardi dans laquelle Kara Swisher préconisait que Twitter ferme le compte de Trump et déclarait que les sujets abordés lors des dîners en ville à Washington incluaient désormais la perspective que Trump perde les élections de 2020 et en vienne à tweeter “que les gens devraient déclencher une insurrection armée pour le maintenir au pouvoir”.
» Interviewé mardi sur le réseau d'information câblé de MSNBC, Jeffrey Engel, co-auteur d'un livre récent sur la destitution, a déclaré qu'il craignait que Trump ne réponde à la destitution en appelant ses partisans à prendre les armes et à se rendre à Washington DC.
» La guerre politique à Washington a atteint un stade explosif et potentiellement violent, avec des implications inquiétantes pour la classe ouvrière. Il s'agit d'un conflit entre deux factions de droite au sein de la classe dirigeante. Il n'y a pas de contenu démocratique dans la campagne de destitution du Parti démocrate contrôlé par la CIA qui, si elle réussit à éliminer Trump, ne ferait qu'amener au pouvoir un gouvernement plus directement contrôlé par la CIA et l'armée, et engagé dans une politique militaire plus agressive au Moyen-Orient et contre la Russie.
» Il est impératif que les travailleurs ne se laissent pas entraîner derrière l'une ou l'autre de ces factions et qu'ils développent et étendent leur lutte indépendante contre l'ensemble de l’élite au pouvoir et tous ses représentants politiques. »

Finalement, qu’est-ce qu’a apporté le lancement de la procédure de mise en accusation ? En fait, et ce n’est pas rien, il s’agit d’une incarnation de la crise fondamentale du pouvoir de l’américanisme, une concrétisation, une institutionnalisation. Nous sommes passés de la communication au processus institutionnel précisément identifié ; d’une certaine façon, de la politique-fiction à la politique tout court...

Il y a maintenant un enjeu, une question institutionnelle posée, à laquelle une réponse devra être donnée, avec les conséquences tout à fait possibles dans le domaine du public, éventuellement avec évocation du domaine de l’insurrection. Le processus de mise en accusation a concrétisé tous les phantasmes qui courent les esprits et les articles depuis maintenant plus de quatre ans, à “D.C.-la-folle” devenue le théâtre de toutes les hypothèses ; ce processus a suscité le tweet de Trump dont on a parlé, et qui soudain prend une certaine coloration tragique, – parce que l’hypothèse de “guerre civile” n’est pas une simple image lancée en l’air mais une hypothèse liée à un événement précis qu’est le processus de mise en accusation, destitution ou pas, etc… 

Car, bien entendu, ce que proclament Trump et les évangélistes vaut aussi bien pour son contraire. Il est tout aussi logique de dire que si le président Trump n’est pas destitué, on risque purement et simplement une insurrection du type-“guerre civile”. La logique vaut pour les deux côtés, par ailleurs totalement inconciliables. Nous n’en sommes absolument plus au débat de savoir qui a raison et de quel côté se trouve la justice, si l’on tient absolument à utiliser de tels mots ; nous en sommes au constat de la possibilité d’une chose, d’un événement, d’une explosion, d’un effondrement.

Mis en ligne le 2 octobre 2019 à 12H35