La fonction investit l’homme

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La fonction investit l’homme

17 mai 2007 — Aux dernières nouvelles, il n’est pas tout à fait confirmé que la fonction crée l’organe mais elle l’aide certainement, en lui prenant la main et en la serrant très fort. Telle fut donc l’impression, hier, à l’inauguration du président Sarkozy, — et, par conséquent, l’impression du petit Nicolas devenu grand, ou en cours de le devenir.

Le discours a été résolument historique avec un partage équitable mais révélateur entre passé et avenir, résolument “présidentiel” dans la conception et l’investissement de la charge, résolument Cinquième République avec deux sentiments dominant chez l’homme qui le dit : émotion et gravité. Ceci que le Président a dit expressément (son discours à lire, sur le site de l’Elysée), rend compte des deux choses:

«Je pense avec émotion à cette attente, à cette espérance, à ce besoin de croire à un avenir meilleur qui se sont exprimés si fortement durant la campagne qui vient de s'achever.

»Je pense avec gravité au mandat que le peuple français m'a confié et à cette exigence si forte qu'il porte en lui et que je n'ai pas le droit de décevoir.»

Il n’y a rien de léger dans tout cela. Le discours a été un hommage à la fonction souveraine et à la France, et d’une tonalité assez sombre, correspondant à la fois à la majesté tragique de la fonction et à la conjoncture tragique des temps que nous vivons.

On citera essentiellement The Independent, qui consacre plusieurs articles à l’investiture, — dont un à la conception qu’a Sarkozy de la présidence, — l’autre, que nous citons, aux premiers actes du président et à l’esprit qui les habite, ode à la Grande Nation et à sa fierté d’être («Patriotism and pride come first as Sarkozy takes power») :

«After the traditional, rather stiff ceremony of inauguration yesterday at the Elysée Palace, and a ride up the Champs Elysées in an open-top car, President Sarkozy added a gut-wrenching speech paying tribute to young resistance martyrs of the Second World War.

»He said his first act as president would be to order the final letter home of a condemned resistance hero to be read out to all French schoolchildren aged 15 to 18 each September. M. Sarkozy's message was plain. He plans to try to reform the French economy but he also plans to try to reform the French psyche, especially the psyche of the young. Self-doubt and self-flagellation is out. National pride is in.

»During the campaign, M. Sarkozy had implicitly criticised the outgoing president, Jacques Chirac, for adopting what he called a “posture of repentance”: apologising for dark periods in France's past, such as the role of the French state in the Holocaust.

»By going to a resistance shrine in the Bois de Boulogne as one of his first acts as president, M. Sarkozy signalled that he plans to resurrect the very different post-war approach of his political hero, Charles de Gaulle. Like De Gaulle's France, Sarkozy's France will glorify acts of patriotism and achievement. It will not dwell on past failures, wickedness or betrayals.

»“It is essential that we explain to our children what it means to be young and French,” M. Sarkozy said. “Through the sacrifices of a handful of people in the past... (they must understand) what it means to give yourself up to a cause much greater than yourself.”»

L’esprit de la nation

En un sens, on dirait que l’état d’immigré de Sarkozy l’aide à mieux magnifier la nation et la fonction. Il est mieux placé pour exalter l’esprit de la Grande Nation qui rencontre sa chair et sa terre, lui qui n’est ni de la chair ni de la terre de France, — par conséquent, mieux placé pour en magnifier l’esprit. Il retrouve la vraie définition de l’ouverture de la France : la grandeur d’un esprit qui permet à ceux qui ne sont pas de sa chair et de sa terre de s’y inscrire profondément, d’en être “investi” (voir plus loin). Son exaltation patriotique peut être perçue comme le résultat d’un choix fondamental autant que l’effet d’une intégration réussie. Cela rejoint les grandes définitions de cette nation, de Renan à de Gaulle.

Le premier paragraphe de son discours d’investiture, — avec le souligné qui est de nous, — est une immanquable référence à la dualité de l’histoire et du renouveau, à la pérennité de la nation française qui termine les Mémoires de guerre (notamment «Vieille France, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du renouveau!») :

«En ce jour où je prends officiellement mes fonctions de Président de la République française, je pense à la France, ce vieux pays qui a traversé tant d'épreuves et qui s'est toujours relevé, qui a toujours parlé pour tous les hommes et que j'ai désormais la lourde tâche de représenter aux yeux du monde.»

De même, The Independent souligne justement la force et la signification des symboles choisis par Sarko : saluer la Résistance, creuset d’où est sortie la Cinquième République (selon de Gaulle), dans son entièreté nationale. («By going to a resistance shrine in the Bois de Boulogne as one of his first acts as president, M. Sarkozy signalled that he plans to resurrect the very different post-war approach of his political hero, Charles de Gaulle.») Sarkozy retrouve la conception qu’avait exposée Simone Veil, arrêtée comme résistante et déportée, lorsqu’elle exposait ce qu’elle avait perçu elle-même de sa déportation. Juive et résistante, elle aurait pu se percevoir comme une juive arrêtée et déportée ; c’est, de façon différente, comme une résistante arrêtée et déportée qu’elle s’est perçue. Dans le premier cas (déportée comme juive), il s’agit d’une spécificité catastrophique de la guerre, par essence non rapportée à une nation ; dans le second cas, domine la référence à la nation sans autre spécificité (résistance française).

Mais encore s’agit-il ici du fond du propos alors qu’hier, c’était la forme de la chose qui comptait, — la forme expliquant et justifiant le fond. Sarkozy n’a pas raté son investiture ; c’est-à-dire qu’il a laissé subsister l’ambiguïté suprême qui fait qu’en ce jour, à cause de tout ce qu’on sait du fondamental de cette fonction-là, on ne sait plus qui investit qui, — et l’on est conduit à trancher dans le sens qui importe : hier, c’est la fonction qui a investi l’homme, non le contraire. Curieusement ou de façon révélatrice, on peut prendre le terme “investir” dans son double sens, car il y a effectivement comme une bataille préliminaire entre la légèreté et la vanité de tout homme et le poids et la gravité de cette fonction transcendantale : «Investir solennellement d’un pouvoir» et «Entourer avec des troupes (un objectif militaire)».

Il est difficile d’encore exprimer quelques doutes sur l’orientation que Sarkozy veut donner à sa présidence (pour la réussite, c’est une autre affaire). Nous ne sommes plus en campagne, nous sommes dans le vif du grand sujet. Sarko nous redit ce qu’il nous a dit durant la campagne : la réaffirmation de la souveraineté et de la puissance nationales («Je défendrai l'indépendance et l'identité de la France»).

Du point de vue de la politique, qui sera le juge de ces intentions, il est assuré que le terrain européen sera le favori pour les manœuvres du nouveau président. La référence faite à l’Europe dans ce discours n’est pas celle d’une allégeance aux conceptions que la bureaucratie européenne veut imposer à l’Europe, mais, au contraire, une révolte contre elles. C’est presque une référence issue du “non” au référendum : «Je me battrai pour une Europe qui protège» ; ce que The Independent traduit justement en termes concrets comme ceci : «On the European Union, M. Sarkozy again gave a clear signal that his market-oriented policies stopped at Europe's external borders. He said he wanted “an EU which protects its citizens”.»


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