La fascination de la crise

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La fascination de la crise

27 décembre 2007 — L’année finit en général sur une note brouillée lorsqu’il s’agit d’envisager l’évolution de la structure financière du monde. Le traditionnel optimisme des fêtes a du mal à s’exprimer spontanément. La crise veille, – on parle de celle du système financier, bancaire, de crédit, etc. Surtout, elle est tapie au fond des psychologies. Les analyses de la situation sont en général maussades à très pessimistes. Lorsque l’analyse s’élargit à l’enquête, le pessimisme très noir domine et s’avance jusqu’à l’apocalyptique.

C’est le cas d’une longue analyse de Ambrose Evans-Pritchard le 23 décembre dans le Daily Telegraph. Evans-Pritchard est un analyste économique renommé de la presse britannique. Nous allons emprunter à son long texte quelques extraits illustrant ce qu’il juge être la gravité de la situation d’une part (notamment au travers de citations de spécialistes qu’il a rencontrés ou lus), l’impuissance où se trouvent les uns et les autres devant l’évolution de la situation d’autre part. Il nous semble que deux faits apparaissent:

• Les désaccords sur les causes de la crise, donc sur les mesures à prendre, comme si l’on se trouvait devant une machine hors de notre contrôle et, plus encore, hors de notre compétence et de notre perception, – une machine qui n’appartient plus à notre monde. Par conséquent, les solutions proposées ressortent de la répétition des vieilles recettes et de l’incantation.

• La prudence, voire la pusillanimité des autorités mises en place depuis les crises de l’entre-deux-Guerres pour empêcher justement cette perte de contrôle. Il y a le sentiment de l’impuissance et, par conséquent, des réponses au coup par coup, le plus souvent selon l’adage du “trop peu trop tard”, donc avec des effets extrêmement réduits sur le court terme, qui peuvent soudainement devenir brutalement défavorables par l'incertitude psychologique qu'ils reflètent et entraîner un processus d’effondrement. Nous engloberions ces attitudes diverses sous un terme: désarroi, pour définir l’attitude des autorités veillant au bon fonctionnement de l’économie..

Voici quelques extraits du texte de Evans-Pritchard. Nous ne cachons pas que nous avons choisi les plus crépusculaires mais nous précisons aussitôt que le choix s’est aussi imposé à nous parce que c’est à peu près la couleur générale du texte de Evans-Pritchard.

«Twenty billion dollars here, $20bn there, and a lush half-trillion from the European Central Bank at give-away rates for Christmas. Buckets of liquidity are being splashed over the North Atlantic banking system, so far with meagre or fleeting effects.

»As the credit paralysis stretches through its fifth month, a chorus of economists has begun to warn that the world's central banks are fighting the wrong war, and perhaps risk a policy error of epochal proportions.

»“Liquidity doesn't do anything in this situation,” says Anna Schwartz, the doyenne of US monetarism and life-time student (with Milton Friedman) of the Great Depression.

»“It cannot deal with the underlying fear that lots of firms are going bankrupt. The banks and the hedge funds have not fully acknowledged who is in trouble. That is the critical issue,” she adds.


»York professor Peter Spencer, chief economist for the ITEM Club, says the global authorities have just weeks to get this right, or trigger disaster.

»“The central banks are rapidly losing control. By not cutting interest rates nearly far enough or fast enough, they are allowing the money markets to dictate policy. We are long past worrying about moral hazard,” he says.

»“They still have another couple of months before this starts imploding. Things are very unstable and can move incredibly fast. I don't think the central banks are going to make a major policy error, but if they do, this could make 1929 look like a walk in the park,” he adds.


»New York's Federal Reserve chief Tim Geithner echoed the words, warning of an “adverse self-reinforcing dynamic”, banker-speak for a downward spiral. The Fed has broken decades of practice by inviting all US depositary banks to its lending window, bringing dodgy mortgage securities as collateral.

»Quietly, insiders are perusing an obscure paper by Fed staffers David Small and Jim Clouse. It explores what can be done under the Federal Reserve Act when all else fails.

»Section 13 (3) allows the Fed to take emergency action when banks become “unwilling or very reluctant to provide credit”. A vote by five governors can – in “exigent circumstances” – authorise the bank to lend money to anybody, and take upon itself the credit risk. This clause has not been evoked since the Slump.


»Bernard Connolly, global strategist at Banque AIG, said the Fed and allies had scripted a Greek tragedy by under-pricing credit long ago and seem paralysed as post-bubble chickens now come home to roost. “The central banks are trying to dissociate financial problems from the real economy. They are pushing the world nearer and nearer to the edge of depression. We hope they will eventually be dragged kicking and screaming to do enough, but time is running out,” he said.


»“The kind of upheaval observed in the international money markets over the past few months has never been witnessed in history,” says Thomas Jordan, a Swiss central bank governor.

»“The sub-prime mortgage crisis hit a vital nerve of the international financial system,” he says.


»Citigroup, Merrill Lynch, UBS, HSBC and others have stepped forward to reveal their losses. At some point, enough of the dirty linen will be on the line to let markets discern the shape of the debacle. We are not there yet.

»Goldman Sachs caused shock last month when it predicted that total crunch losses would reach $500bn, leading to a $2 trillion contraction in lending as bank multiples kick into reverse. This already seems humdrum.

»“Our counterparties are telling us that losses may reach $700bn,” says Rob McAdie, head of credit at Barclays Capital. Where will it end? The big banks face a further $200bn of defaults in commercial property. On it goes.

»The International Monetary Fund still predicts blistering global growth of 5 per cent next year. If so, markets should roar back to life in January, as though the crunch were but a nightmare. There again, the credit soufflé may be hard to raise a second time.»

Evans-Pritchard représente un monde: celui des veilleurs, des vigies, des analystes, et leur ton est unanimement apocalyptique. En face, quoi d’autre? A peu près rien, sinon la répétition des thèses économiques et des credos habituels. On saucissonne le problème général du système pour mettre en évidence telle ou telle partie qui garde belle allure, en apparence dans tous les cas, et proclamer qu’il faut la protéger à tout prix. Ainsi en est-il du texte de Gary Duncan, du Times du 24 décembre. Duncan esquisse la description des catastrophes qui nous attendent puis se précipite à la conclusion lui permettant d’enchaîner son propos: surtout n’en rajoutez pas une, en vous précipitant dans “la folie du protectionnisme”. Ce défenseur du libre-échange fait son introduction sur la description de la multiplicité de la crise systémique qui nous touche et en déduit aussitôt qu’il ne faut pas songer une seule seconde à mettre en cause le pilier du système, le libre-échange. Pas une seconde ne vient sous la plume l’hypothèse que la cause de la crise systémique est le système lui-même et que renforcer son piler central sans s'interroger à son propos conduirait peut-être à alimenter cette crise.

«The international economy faces a year of living dangerously. When the world awakes on New Year’s Day, the hangover that many of us may be suffering will be a minor worry alongside the collective headache inflicted by the cocktail of threats menacing the global outlook.

»Yet as governments, central banks, and the rest of us fret over the nasty lineup of inescapable challenges that imperil prospects for the coming year, a large, additional, but easily avoidable danger also now looms.

»The US housing slump, soaring oil prices, the global credit squeeze, and a downturn in Britain’s housing market are among the slew of worrying realities we cannot evade. But there is also a growing risk that the world’s big economies will seriously aggravate the pain they already face with a damaging retreat into the folly of protectionism.

»This would pile additional, unnecessary and self-inflicted misery on top of the woes that the global economy must suffer next year. Yet the risk that politicians in the United States or Europe will foolishly take just such a turn in coming months, throwing up new and damaging barriers to international trade, is as real as it is under-remarked.»

Trop peu, trop tard?

Il n’y a rien dans tout cela qui puisse inviter à l’optimisme, bien que l’optimisme soit, semble-t-il, l’arme suprême du système. La situation est caractérisée par cette référence obsessionnelle à 1929, qui baigne par ailleurs l’article de Evans-Pritchard. D’un point de vue pratique, cette situation est également caractérisée par la perception que tous les outils mis en place au siècle dernier, après 1929, pour contrôler la situation financière et éviter qu’un nouveau 1929 se reproduise, se révèlent inefficaces ou paralysés, – sinon paralysants.

Le spectacle que décrivent les analystes est moins celui d’autorités ou d’instruments de contrôle qui se trompent que d’autorités et d’instruments de contrôle qui ont peur d’intervenir. Il s’agit moins d’une position idéologique (refus de l’interventionnisme) que de la perception de la fragilité de la situation.

Tout le système repose aujourd’hui sur l’optimisme, donc sur l’aspect psychologique et en cela la situation est très semblable à celle qui précéda 1929. La différence d’avec 1929 est qu’il s’agit d’un optimisme forcé car la situation générale ne justifie absolument pas ce sentiment (au contraire des années précédant immédiatement 1929, même si l’optimisme d’alors était illusoire). Une autre différence est la puissance de la communication aujourd'hui; cet autre pilier du système qu'est la communication se retourne contre lui, dans la mesure où cet outil devient une menace de diffusion du sentiment de crise.

Les interventions sur le marché des autorités qui le peuvent (et qui le doivent) sont extrêmement pusillanimes, de crainte d’éveiller un sentiment de panique, de réveiller le pessimisme ou d’accélérer le pessimisme qu’aurait fait naître tel ou tel soubresaut. “Prisonnières des marchés”, ces autorités? C’est ce qu’estime le professeur Spencer: «By not cutting interest rates nearly far enough or fast enough, they are allowing the money markets to dictate policy.» Notre appréciation est que cet emprisonnement est plus la conséquence de cette attitude psychologique que l’effet d’erreurs d’appréciation ou de contraintes acceptées vis-à-vis des marchés. Comme on l’a noté plus haut, la politique des banques centrales est, à chaque soubresaut, “trop peu, trop tard”. Cette politique suit les événements plus qu’elle ne les contrôle. Elle est prisonnière de cette crainte de la crise. En même temps, tout se passe comme si cette “logique de crise” fascinait ces autorités et éveillait des sentiments plus profonds.

(La fascination est un facteur important de l’analyse psychologique. On doit l’explorer pour cette crise en devenir, que tout le monde voit venir, que personne ne parvient à freiner, à un point où l’on croirait que certaines attitudes inconscientes sont de désirer cette crise comme seul façon de trancher le nœud gordien de l’impasse systémique où se trouve notre civilisation.)

Il y a effectivement une “logique de crise” dans la psychologie générale et une fascination de la psychologie pour la crise. L’écho rencontré par l’article de Evans-Pritchard est le signe de cette situation. Les références symboliques (1929) sont dévastatrices pour cette même psychologie. Devant l’incapacité du système à bloquer cette courbe catastrophique, la psychologie est de plus en plus fascinée par la référence à la catastrophe de 1929. Devant l’incapacité du système à se réformer, à se réfréner, la psychologie est de plus en plus inconsciemment tentée par la perspective d’un événement cathartique, ou apocalyptique c’est selon.