La crise nous révèle et nous contraint

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La crise nous révèle et nous contraint

15 janvier 2009 — Sans nul doute, au niveau du symbole et de la communication dont on sait l’importance dans l’élaboration de la politique aujourd’hui, l’intervention du secrétaire au Foreign Office britannique David Miliband a une réelle importance. On ne manquera pas, dans son aspect révisionniste de la politique générale occidentale suivie depuis 2001-2002, de la mettre en parallèle avec l’évolution constatée par ailleurs, ce même jour, dans les relations de l’UE avec l’Europe de l’Est activiste et anti-russe. Il s’agit d’une révision, ou plutôt d’une dynamique de répudiation générale des concepts qui ont guidé l’action de l’Occident depuis 2001.

On cite ici un article de Miliband ce 15 janvier dans le Guardian, et un article de commentaire (Julian Borger) ce même jour dans le même Guardian. Le quotidien britannique annonce un discours officiel de Miliband, aujourd’hui à Mumbai, dans un des hôtels visés par l’attaque terroriste, et ce discours sera sur le même thème: “la ‘guerre contre la terreur’ est (était) une erreur”. (Le “était” est peut-être nécessaire, dans la mesure où il suppose que cette “guerre contre la terreur”, ou GWOT pour Great War On the Terror selon l’acronyme US, est déjà fortement discréditée, sinon directement mis en question dans son principe conceptuel et sa philosophie.)

Extraits de l’article de commentaire du Guardian

«The foreign secretary, David Miliband, today argues that the use of the “war on terror” as a western rallying cry since the September 11 attacks has been a mistake that may have caused “more harm than good”. In an article in today's Guardian, five days before the Bush administration leaves the White House, Miliband delivers a comprehensive critique of its defining mission, saying the war on terror was misconceived and that the west cannot “kill its way“ out of the threats it faces.

»British officials quietly stopped using the phrase “war on terror” in 2006, but this is the first time it has been comprehensively discarded in the most outspoken remarks on US counterterrorism strategy to date by a British minister. In remarks that will also be made in a speech today in Mumbai, in one of the hotels that was a target of terrorist attacks in November, the foreign secretary says the concept of a war on terror is “misleading and mistaken”.

»“Historians will judge whether it has done more harm than good,” Miliband says, adding that, in his opinion, the whole strategy has been dangerously counterproductive, helping otherwise disparate groups find common cause against the west.“The more we lump terrorist groups together and draw the battle lines as a simple binary struggle between moderates and extremists or good and evil, the more we play into the hands of those seeking to unify groups with little in common,” Miliband argues, in a clear reference to the signature rhetoric of the Bush era. “We should expose their claim to a compelling and overarching explanation and narrative as the lie that it is.”

»“Terrorism is a deadly tactic, not an institution or an ideology,” he says.

»He argues that “the war on terror implied a belief that the correct response to the terrorist threat was primarily a military one - to track down and kill a hardcore of extremists”. But he quotes an American commander, General David Petraeus, saying the western coalition in Iraq “could not kill its way out of the problems of insurgency and civil strife”.»

Les événements décident

Qu’on ne s’y trompe pas une seconde… Ce n’est pas essentiellement le départ de Bush, avec une sorte de mouvement de libération qui ferait soudain dire ce qui fut contenu longtemps, qui s’exprime ici. (Et l’on pense à Millibrand autant que ce qui se passe à l’UE aujourd’hui. Les deux événements indiquent qu’il y a un mouvement diablement sérieux en cours.) Le départ de Bush est une opportunité, qui a l’avantage de se libérer de la tutelle d’une conception US, dans des milieux où la tutelle US est ce que l’on sait, – des fers pour le jugement courant et un abaissement constant du libre-arbitre politique. Le départ de Bush n’est pas plus qu’une opportunité. L’essentiel est la crise systémique qui secoue notre monde depuis le 15 septembre 2008, qui est une sorte de Grande Révolution que nous imposent les événements, qui nous conduit, qui nous force à un réalignement fondamental et très pressant de nos priorités.

A cet égard, le pragmatisme britannique fonce à très grande vitesse. Les Britanniques ont épousé emphatiquement le concept de GWOT de 2002 à 2006, dans une mesure presque grotesque et obscène (merci, Tony Blair), en même temps qu’ils s’alignaient sur Bush d’une façon également grotesque et obscène (quelle vista, Tony Blair). Aujourd’hui, sans la moindre gêne ni s’embarrasser du poids inutile d’un scrupule, ils mettent à l’index ce concept d’une façon radicale, presque méprisante, du type “mais comment des gens (dont nous-mêmes, mais bah…) ont-ils pu épouser ce grotesque concept?”. Mais bah (bis), les Britanniques sont les Britanniques et ce qui est objectivement une excellente chose doit être pris pour du comptant, sans faire la fine bouche.

Sur le fond de la chose, que dire sinon agiter l’évidence… Comment cette civilisation si éclairée, si puissante, si sûre d’elle et de son intelligence, – la civilisation occidentale et anglo-saxonne en particulier, – a-t-elle pu danser pompeusement au son d’un argument si grotesque et obscène (les qualificatifs se répètent) d’une lutte politique et militaire concrète contre “une tactique”, contre un fait conceptuel objectif de la politique du monde? «Terrorism is a deadly tactic, not an institution or an ideology», dit Millibrand, dans un vaste mouvement de réinvention de la roue.

Quoi qu’il en soit, la chose est enfin dite, et GWOT ridiculisée pour ce qu’elle est. GWOT est un slogan utopique et subversif de la pensée, un “concept” accouché par une pathologie de la psychologie, construit dans un univers virtualiste imposé par une communication utilisée sans vergogne pour subvertir toute une pensée politique de la civilisation occidentale, un avatar d’une conception utopique quand l’utopie devient effectivement une pathologie.

…“La chose est enfin dite” et elle l’est par une autorité officielle d’un grand pays, qui plus est l’adepte longtemps le plus zélé de GWOT, à la fois pour complaire aux USA et pour répondre à l’excès sentimental et exalté que la psychologie britannique peut parfois épouser quand l’ivresse envahit son esprit (d’accord, Tony Blair?). (Surtout, cela, quand l’illusion rencontre certains rêves d’un rétablissement d’un empire anglo-saxon où les Britanniques ont été jusqu’à voir la résurrection de leur Empire d’avant; où va se nicher l’exaltation fiévreux de leur psychologie, curieux revers antagoniste du pragmatisme britannique si souvent célébré?) …“La chose est enfin dite” et elle va entraîner des conséquences importantes, concourant à un réalignement des pays occidentaux, d’une époque dépassée (GWOT) à l’époque nouvelle (la crise systémique). Cela vaut quelques remarques.

• Bien sûr, la chronologie est respectée. Dans 5 jours, Bush s’en va, Obama arrive. Le message à Obama est clair: finie la folie 2001-2008, passons aux choses sérieuses (la crise systémique générale). Il est possible, sinon probable, qu’Obama entende loud and clear ce message, d’autant que l’hypothèse selon laquelle il serait secrètement assez proche de cette analyse (à mesure de son intérêt presque exclusif pour la lutte contre la crise) est assez acceptable.

• L’Afghanistan dans tout cela? Cette guerre-là ne fait-elle pas partie du concept de GWOT dans sa façon d’être menée? N’est-elle pas l’archétype de l’excès extravagant et destructeur de l’emploi de la force militaire dans le cas du terrorisme? N’est-il pas tant de chercher sérieusement une façon de s’en débarrasser? Toutes ces questions vont faire leur chemin, et l’on ne serait pas étonné qu’elles soient dans l’esprit du gouvernement britannique, – avec des réponses déjà formulées, car les Britanniques sont las de l’Afghanistan depuis un certain temps…

• Certains pays devraient voir leur position renforcée. C’est le cas de la Russie, en corrélation avec le mouvement européen à son égard. La Russie est favorable à la lutte contre le terrorisme mais elle n’a jamais été adepte du concept de GWOT et de l’emploi systématique de la force militaire. Pour elle, l’abandon de GWOT, c’est surtout un début de répudiation des ambitions militaristes des Anglo-Saxons. La France est l’autre pays concerné. Elle n’a jamais été adepte du concept de GWOT ni de la lutte contre le terrorisme par des moyens militaires. Pourtant, elle s’engage dans le conflit en Afghanistan, dont on a vu qu’il peut être classé sous la rubrique GWOT. Il serait temps que les Français, Sarkozy en premier, se mettent à réfléchir un peu plus loin que le bout des slogans simplistes et sarkozystes en l’occurrence, qui sont pour ce cas en complète contradiction avec la mesure et la sagesse françaises habituelles. Sinon, la France perd une occasion de compléter sa position particulièrement novatrice et avantageuse dans la lutte contre la crise systémique générale qui est désormais l’ordre du jour.

Quoi qu’il soit, voilà un acte important dans un tournant fondamental auquel les événements (la crise) nous forcent. Contrainte et forcée par les formidables événements depuis l’automne 2008, l’Occident poursuit son réarrangement qui fait des huit années précédentes, rétrospectivement, une période d’aveuglement et de gâchis sans guère de précédent. Il y a en ce moment un grand mouvement modifiant radicalement les grands axes de la politique mondiale. C’est beaucoup moins le produit de notre sagesse (!) que celui de notre faiblesse, une vertu dans ce cas, de notre incapacité bienheureuse à résister à la pression des événements qui nous secouent jusqu’au tréfonds depuis 5 mois. Le petit homme est convié à devenir sérieux et responsable. Il va s’exécuter parce qu’il n’a pas le choix.


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