La crise iranienne a changé de visage

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L’activité dans le Golfe et autour de l’Iran, dans le cadre de la crise iranienne, dans les mesures et décisions concrèts à caractère militaro-politique, continue à évoluer dans le sens d’une montée de la tension. Les USA et Israël vont commencer un exercice commun, à partir d’Israël où 9.000 militaires US vont être déployés dans le cadre de cet exercice. En même temps, l’Iran a annoncé un nouvel exercice naval autour du détroit d’Ormouz, pour février. DEBKAFiles donne, le 6 janvier 2012, des indications et des interprétations stratégiques. Les militaires US sont essentiellement des techniciens, pour un exercice prévu de longue date (Austere Challenge 12), mais tout cela prend une allure différente, bien entendu, à la lumière des derniers évènements.

«Thousands of US troops began descending on Israel this week. Senior US military sources told DEBKAfile Friday, Jan. 6 that many would be staying up to the end of the year as part of the US-IDF deployment in readiness for a military engagement with Iran and its possible escalation into a regional conflict. They will be joined by a US aircraft carrier. The warplanes on its decks will fly missions with Israeli Air Force jets. The 9,000 US servicemen gathering in Israel in the coming weeks are mostly airmen, missile interceptor teams, marines, seamen, technicians and intelligence officers…»

Il s’agit là, bien entendu, des nouvelles du “champ de bataille” pour l’instant limité à des exercices et à des démonstrations de force, avec diverses subtilités, ou supposées telles… Les chefs militaires US parlent d’un “déploiement” plutôt que d’un “exercice”, et la diffusion du communiqué US annonçant l’exercice a été plus avancée (dans la nuit du 5 janvier) pour être connue avant l’annonce du nouvel exercice iranien par Téhéran. Ces manœuvres de communication sont d’une importance secondaire et, effectivement, d’une subtilité contestable, au regard de la modification politique fondamentale de la crise. Cette modification confirme le renversement stratégique que nous constations dans notre F&C du 4 janvier 2012. Ce changement est notamment explicité et confirmé par deux articles qui viennent de paraître aux USA.

• Le premier pour notre analyse (mais le second chronologiquement) est de Robert Wright, de The Atlantic, le 5 janvier 2012. Wright est une source de première importance dans la crise iranienne, et il tient un rôle indicateur important du point de vue de la communication. Son article est une défense de Ron Paul, et du jugement de Paul selon lequel les dernières sanctions contre l’Iran sont “un acte de guerre”, – avec la fameuse analogie qui demande aux Américains d’imaginer quelles seraient leurs réactions si les USA subissaient de la part d’une puissance étrangère, tout ce que les USA et le bloc BAO font subir à l’Iran. Wright confirme que la situation est plus proche d’un affrontement que toutes les situations précédentes dans la crise iranienne.

«A week ago Ron Paul tried to convey how the ever-tightening sanctions on Iran – which may soon include an embargo on its oil--look from an Iranian point of view: It's as if China were to blockade the Gulf of Mexico, he said – “an act of war”. This is sheer conjecture; Ron Paul is no expert on Iran. But now someone who does have relevant credentials has weighed in, and the picture he paints is disturbingly reminiscent of the one Paul painted. It suggests we may be closer to war than most people realize.

»Vali Nasr, in addition to being a highly respected expert on the Middle East, belongs to a family that, according to Lobelog's sources, has “a direct line into Iranian Leader Ayatollah Ali Khamenei's inner circle.” In a Bloomberg View piece that is getting a lot of attention, Nasr reports that “Iran has interpreted sanctions that hurt its oil exports, which account for about half of government revenue, as acts of war.” Indeed, the Iranian leadership now sees U.S. policy as “aimed at regime change.”

»In this light, Iran's recent threats--notably that it will close the Strait of Hormuz in response to an oil embargo--shouldn't be dismissed, says Nasr. “The regime in Tehran is ready for a fight.”»

• Effectivement, le second article que nous citons, premier chronologiquement, est celui de Vali Nasr, qui est loin d’être un “dissident” ou un radical. Parfaitement intégré dans le circuit académique US, Nasr est un collaborateur de Bloomberg.News, un professeur de droit international à l’université Tufts et un expert respecté de politique étrangère à la Brookings Institution. Il détaille, ce 4 janvier 2012, la situation à Téhéran, et notamment dans la plus haute direction politique selon les sources très sûres et directes dont il dispose. Le résumé de la situation décrit effectivement un changement radical de perception de la part des dirigeants iraniens, ce que Nasr résume par cette incitation malheureusement sans grand espoir d’être rencontrée, à l’intention des puissances du bloc BAO qui sont en train de faire évoluer la situation vers une issue éventuellement catastrophique : «To escape this self-defeating outcome, the Western powers should imagine how the situation looks from Tehran.» Une description rapide de cette situation vue de Téhéran, par Nasr :

«…Until recently, Iran had absorbed economic pressure from abroad. It had remained silent in the face of covert operations aimed at slowing the progress of its nuclear program, brushing off the destructive Stuxnet computer worm, apparently a joint U.S.-Israeli project. But the government has been embarrassed and unnerved by multiple assassinations of its scientists and by suspicious explosions at its military facilities. One blast killed the general charged with developing Iran’s missile program. The attacks have shaken the country’s security forces.

»The ruling clerics are also worried about the impact of economic sanctions, which have greatly reduced Iran’s access to global financial markets, created shortages of imported items, and increased inflation and unemployment. The rial has fallen to its lowest point against the dollar, and capital is fleeing the country at an alarming rate. The government has been forced to scrap numerous infrastructure projects, especially in the oil- and-gas sector.

»These hardships have caused popular discontent. The next set of sanctions may bring street protests. Iran’s rulers fear a repeat of the demonstrations of 2009. They now see the U.S. policy on Iran -- of toughening sanctions and also, at the United Nations, addressing Iran’s human-rights record and support for terrorism -- as one aimed at regime change.

»That makes attaining nuclear weapons of critical importance to the clerics. Without such weapons, Iran could face the Libya scenario: economic pressure causing political unrest that invites intervention by foreign powers that feel safe enough to interfere in the affairs of a non-nuclear-armed state. The more sanctions threaten Iran’s internal stability, the more likely the ruling regime will be to pursue nuclear deterrence and to confront the West to win the time Iran needs to reach that goal.»

…Ainsi avons-nous les trois éléments en place, – pas vraiment complètement nouveaux, certes, car combien font tout pour y parvenir au sein du bloc BAO, mais sans aucun doute nouveaux dans la place prioritaire qu’ils tiennent désormais dans la perception de la direction iranienne. Le premier de ces éléments est la perception que la politique du bloc BAO suit la fameuse doctrine, héritée de l’ère GW Bush, du “régime change” (chercher à faire tomber le régime en place) ; le second est l’évocation d’un “scénario à la libyenne” (sans s’attarder à la catastrophique évolution de la chose, puisque les Français eux-mêmes commencent à s’apercevoir qu’ils n’ont fait que contribuer à mettre en place une situation idéale pour une guerre civile) ; le troisième est que, pour éviter une évolution catastrophique d’une façon générale, outre les mesures de préparation et d’affirmation militaires en cours, il faut accélérer et conclure rapidement la production d’armes nucléaires, seule garantie acceptable contre la politique d’agression du bloc BAO. Tout cela est évoqué depuis des années comme autant d’évidences inévitables activées par la politique du bloc ; cela en vain, cette politique se poursuit sans le moindre frein, sans doute, – certainement et évidemment, – parce qu’il s’agit d’une “non-politique”, ou d’une politique-Système conduite aveuglement par le moteur de la puissance, ou du déchaînement de la puissance ; pour cette dernière formule, on comprend que le mot “Matière“ irait encore mieux que “puissance”, pour la signification ontologique de la chose. Alors, aller demander aux “concepteurs” robotisés d’une telle “non-politique” de “se mettre à la place des Iraniens” !

Il est donc inutile d’épiloguer sur cette situation politique. Il n’y a rien à attendre du bloc BAO en matière de politique extérieure puisque cette politique est conduite par un Système aveugle, avec des dirigeants politiques conduits par une psychologie en mode mégalomaniaque. Il importe simplement de prendre acte de cette situation nouvelle, avec tous ses montages et ses automatismes, et d’envisager ses éléments et ses éventuels prolongements, essentiellement venus de la dynamique de la crise elle-même. On observera donc les points suivants.

• La crise a effectivement changé de fondement. Du cas présenté par le bloc BAO comme internationalement légal de la non-prolifération nucléaire (mettons à part l’évidente spéciosité du cas, ce qui importe est le support de communication de la politique), nous passons au cas hautement polémique et affreusement idéologisé de la recherche d’un “changement de régime”. Nous retombons dans l’habituelle croisade occidentaliste depuis 2002, mais dans des conditions militaires, politiques, économiques, etc., considérablement aggravées. La crise iranienne devient une crise internationale qui concerne tous les grands acteurs, autour de la contestation de la politique expansionniste d’un bloc BAO par ailleurs aux abois.

• La réaction iranienne est effectivement d’aller vers l'instauration d'un état d’urgence nationale de facto, caractérisé par des manœuvres militaires, un état d’alerte de l’armée, une incitation à l’union nationale contre ce qui est perçu désormais sans aucune ambiguïté comme une menace d’agression délibérée. C’est ce qui est en train de se passer, avec, en plus, une pression US et israélienne qui justifie d’autant cette réaction.

• Dans ce cas, le “scénario à la libyenne” est de facture bien différente. Il n’y a aucun appel intérieur pour une intervention extérieure, mais la possibilité au contraire d’un durcissement de l’union nationale devant un danger qui éclipse tous les autres. Bien entendu, l’Iran n’a rien à voir avec la Libye, de tous les points de vue ; c’est une véritable puissance régionale d’une dimension et d’un poids infiniment supérieurs à la Libye, avec tous les attributs de la puissance, avec des soutiens de divers côtés. La situation environnante est d’une instabilité extrême, et on ne peut parler dans ce cas, en aucune façon, d’un “isolement iranien”, nombre de situations (notamment l’arrivée au pouvoir de forces islamistes remplaçant des régimes dictatoriaux séculiers dans divers pays) ne défavorisant nullement la position iranienne. Comme simple exemple, on rappellera la visite en Iran, il y a quatre jours, du ministre turc des affaires étrangères venant réaffirmer que la Turquie ne soutiendra en aucune façon une attaque contre l’Iran ; et les signes renouvelés de bonne entente entre l’Iran et la Turquie, malgré l’un ou l’autre différent (la Syrie, le réseau anti-missiles de l’OTAN) se multiplient.

• Enfin, aux USA même, comme on l’a déjà vu plusieurs fois, et comme le rappelait Robin Wright, il existe une opposition à la politique actuelle et à la possibilité d’une guerre qui a désormais une dimension et un écho officiels au niveau du pays tout entier. C’est Ron Paul qui en est la cause, avec une sorte de “légitimation” d’être un des candidats les mieux placés dans la course à l’investiture républicaine ; et on le voit chaque jour (encore ce 7 janvier 2012), Ron Paul ne cesse d’enfoncer le clou. Il n’est plus assuré qu’une course vers la guerre dans de telles conditions soit électoralement une option absolument efficace.

La question est moins de savoir s’il y aura une guerre ou non, – ce qui est une question à la fois trop simpliste et trop dépassée dans ce simplisme, dans l’époque de désordre où nous nous trouvons ; la question porte bien sur la forme de la crise, et le constat ici est que cette forme a changé. Il est bien possible que des remous intérieurs chez l’un ou l’autre acteur précède la concrétisation d’un affrontement, qui pour l’instant se poursuit au niveau de la communication. (Les exercices qu’on annonce, du côté US, sont des “bruits de botte” bien légers selon les normes US.) Il est bien possible que la situation intérieure US elle-même, en pleine effervescence sur la question de la politique extérieure, soit touchée par les prolongements nouveaux de cette crise, avant un prolongement décisif de la crise elle-même. Il y a désormais un nombre très élevé de “possibles” dans la crise iranienne, ce qui est réelle nouveauté.


Mis en ligne le 7 janvier 2012 à 07H34

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