La crise climatique révèle les contradictions du système

Faits et commentaires

   Forum

Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

 734

La crise climatique révèle les contradictions du système

24 août 2003 — On signale ici le très intéressant article dans l’International Herald Tribune du 22 août, du professeur de sociologie de New York University Eric Klinenberg. Il s’attache à une comparaison entre la vague de chaleur qui, en juillet 1995, tua 739 personnes à Chicago, et celle qui, en France, a tué des milliers de personnes, jusqu’à plus de 10.000 selon l’association des pompes funèbres.

Klinenberg montre bien ce qu’il y a de “naturel” dans ces événements, en raison du caractère extraordinaire et extraordinairement dur d’une température très élevée maintenue pendant plusieurs jours, voire deux ou trois semaines : « This is an extraordinary story, but also a familiar one. In the United States, heat waves kill more people than hurricanes, tornadoes, earthquakes and floods combined. In July 1995, more than a thousand Midwesterners — 739 of them in Chicago alone — perished during a severe heat spell that lasted just a few days. An American heat wave as long as the one in Europe, which lasted two weeks, could kill thousands more. » L’importance de l’événement n’est pas tant dans l’événement lui-même que dans les deux situations extrêmes de l’événement :

• Ce qui le provoque, lorsqu’il y a matière à spéculation, — et, dans ce cas (celui de la France et de l’Europe à l’été 2003), il y a matière à spéculation. Cette vague de chaleur présente diverses conditions qui font qu’on peut la lier au réchauffement climatique, lequel présente lui-même diverses conditions qui font qu’on peut en débattre comme de tout autre chose qu’un événement naturel. (Le réchauffement climatique, dès lors qu’il est lié en totalité ou en partie aux activités économiques de l’homme, n’est plus un événement naturel. Son développement implique notamment, et dans la mesure extrême du cas, une mise en question de ces activités économiques.)

• Comment on réagit devant cet événement et, surtout, ces effets les plus extrêmes. C’est à ce point que s’attache Klinenberg. Il étudie les réactions sociales et politiques devant ces “catastrophes humanitaires”, aux États-Unis et en France. Au-delà, ces réactions qui sont complètement contradictoires, conduisent à des conséquences et à des conclusions contradictoires sur le mode de l’organisation sociale et politique.

D’une façon générale, et en s’appuyant sur le constat de conditions assez identiques à Chicago et en France (morts subites dans différentes catégories sociales et démographiques bien identifiées, insuffisance des équipements sanitaires devant ces situations d’urgence, lenteur de la réaction des autorités), Klinenberg observe deux réactions complètement opposées aux USA (Chicago) et en France. Dans le premier cas, la réaction est directement liée à la conception individualiste de la vie sociale et politique, dans le second, c’est l’opposé.

« Yet the French and American responses to the heat crises have not been identical. Dr. Abenhaïm resigned because French political culture demands governmental accountability for failed policy programs, and because French journalists aggressively documented the ways that the state neglected to protect the vulnerable. In the United States, however, no federal officials faced criticism after the deadly American heat wave of 1995. Chicago leaders made it through the crisis unscathed, too. One group of activists and advocates for the elderly demanded that the mayor's office accept responsibility for the crisis. Yet a leading newspaper columnist trivialized their claims, writing that “trying to blame the mayor for an act of God is not only unfair, it also does an injustice by wrongfully framing the debate.”

» In fact, few Americans addressed the issue of injustice during the Chicago heat wave. By defining the event as a natural disaster or act of God, we emphasize the inevitability of catastrophe and fail to recognize both the man-made sources of our vulnerability and the social fault lines that determine who is at risk. But there is nothing natural about hundreds of older people dying alone, behind locked doors and closed windows, while their more affluent neighbors enjoy the comfort of air conditioning.

» When Americans do get beyond natural explanations, we usually look at individual responsibility rather than collective culpability. In Chicago, for example, the commissioner of human services declared that “we're talking about people who die because they neglect themselves.” Such blaming of the victim would have probably ended the career of a French official this summer. But in Chicago few people noted the remark. »

Sans même trancher entre les deux réactions, — dire laquelle semble la meilleure, la plus juste, la plus efficace, etc. — on observera qu’elles reflètent une différence extrêmement grande de conceptions de l’organisation sociale et politique. C’est une observation importante dans la mesure où il semble bien que nous ne sommes pas devant des accidents climatiques mais bien devant une tendance promise à durer, à se répéter, à se faire de plus en plus pressante. Cette différence va donc s’exacerber, se révéler de plus en plus, peser de plus en plus sur les perceptions réciproques entre les deux mondes, avec les conséquences de politiques évidemment contradictoires, voire antagonistes.

Nous parlons de “deux mondes” car, dans le cas français, on ne peut séparer la France du reste de l’Europe. Les problèmes climatiques et leurs conséquences énormes (au point de vue de la santé en France, mais au point de vue de la catastrophe environnementale dans divers pays touchés par les incendies de forêt, essentiellement le Portugal) vont pousser en Europe vers deux réactions : le renforcement des pouvoirs des autorités nationales pour la lutte dans les pays et le renforcement des mécanismes européens pour des réactions collectives face aux conséquences transnationales. Dans ce cas, il n’y a aucune contradiction entre les pouvoirs nationaux et les moyens européens. Le Commissaire européen Barnier a évoqué la création d’un “Eurocorps” de lutte contre les catastrophes naturelles (sur le modèle de l’Eurocorps militaire et, peut-être, coordonné avec celui-ci) ; il semble assez concevable de prévoir que des propositions vont être faites pour constituer ou/et coordonner une flotte européenne de “bombardiers d’eau”. On comprend que cette évolution est absolument contraire aux conceptions existantes aux États-Unis, telles que les décrit Klinenberg.

Les constats que fait Klinenberg, quant au comportement US, renvoient droitement aux conceptions proches du darwinisme social et de quelque chose qui ressemblerait à la “sélection naturelle”, avec Dieu en prime, mais un Dieu musclé et tonnant plus que miséricordieux. Cela peut troubler les belles âmes. Le même Klinenberg ne termine pas en jugeant que la situation US est belle et bonne et doit perdurer. « Heat waves are slow, silent, and invisible killers of silent and invisible people. But after this summer, the risks they pose should be apparent everywhere. In the United States and Europe, an increasingly hot climate and a cold society that turns its back on the vulnerable threaten the growing population of elderly and isolated urban residents. They cannot be left to fend for themselves. »

Ce que Klinenberg décrit est un dilemme de plus en plus évident aux USA, où l’actuelle administration développe une politique complètement indifférente aux implications humaines et sociales de la crise climatique. On a lu hier dans le Guardian l’annonce que l’administration GW entendait aller de l’avant dans la destruction du cadre légal de défense contre la pollution existante aux USA. Aucun commentaire particulier à faire, sinon rappeler qu’il s’agit de l’extraordinaire tendance destructrice de cette administration totalement corrompue, totale émanation du Corporate Power. Ce qu’il nous importe de noter ici, c’est que 13 États de l’Union (dont New York) s’opposent à cette nouvelle législation et que «Eliot Spitzer, attorney general of New York, one state challenging the policy as being damaging to the health of residents, said he would mount a legal challenge as soon as the regulations were signed ». On se retrouve dans le cas déjà signalé sur ce site d’une opposition entre des États de l’Union et le pouvoir fédéral dans le cadre de la crise climatique et environnementale, aboutissant à des mesures effectivement prises par les États contre la politique fédérale. Le cas de la nouvelle législation de l’administration peut aller encore plus loin dans l’affrontement car il porte sur des événements précis (réouverture ou pas d’usines polluantes fermées selon le Clean Air act), qui peuvent conduire à des affrontements de pouvoirs dans des situations concrètes, avec des incidents possibles. (On peut imaginer un cas extrême où chaque partie resterait sur ses positions, où l’administration donnerait donc le feu vert à la réactivation d’usines fermées dans l’État de New York, et où l’État de New York interdirait la réactivation de ces usines.)

La crise climatique dans ses multiples effets pousserait donc à un double effet politique :

• D’une part, le renforcement des autorités centrales devant l’urgence des situations, des nations en Europe, des États de l’Union aux USA.

• D’autre part, la tendance à l’alignement des pouvoirs fédéraux ou confédéraux sur ces renforcements des entités constitutives, de façon assez facile et évidente en Europe à cause de la faiblesse du pouvoir transnational européen (donc, de sa facilité plus grande à se conformer aux besoins des nations). Aux USA, par contre, la situation pourrait devenir bien plus révolutionnaire, s’il y a effectivement un affrontement entre les États de l’Union et un pouvoir fédéral central fort, et toujours prompt à se conformer aux intérêts des grandes corporations (Corporate Power) qui ont des intérêts transnationaux et tiennent les dirigeants politiques par leur soutien financier. (On sait, dans le cas américain, que c’est l’immense faiblesse de cette puissance, faiblesse fondée dès l’origine sur l’ambiguïté de laisser aux États de l’Union de réels pouvoirs et une véritable souveraineté, face au développement de facto d’un pouvoir central très fort. Cette ambiguïté mena à la Guerre de Sécession, car cette question des pouvoirs des États est la vraie cause de la Guerre. L’issue de la Guerre de Sécession n’a rien résolu. L’ambiguïté existe toujours. La crise climatique et environnementale risque de l’exacerber.)