La bonne réputation

Faits et commentaires


Il y a 3 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.



La bonne réputation

30 juin 2009 — Quand on a une réputation, comme dit le proverbe, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Ainsi raisonne-t-on à propos de la noble tradition des coups d’Etat en Amérique du Sud; dès que le bruit en raisonne, coup d’œil torve vers Washington. Celui du Honduras est le premier depuis la fin de la Guerre froide. Il n’empêche, le nerf est vif; on vous dit “coup d’Etat” en Amérique Latine, et vous répondez: “CIA!”. C’est presque, fort bienheureusement, pavlovien, – Pavlov, pas si bête après tout… Même le président des Etats-Unis, c’est-à-dire l’actuel, a dû réagir de la sorte, en apprenant la chose, avec cette question affreuse : “et si c’était vrai?”.

Il est vrai que l’affaire du Honduras est un bon cas fascinant, parce qu’il contient tout et son contraire, et permet à toutes les hypothèses de fleurir. C’est peut-être un coup de la CIA, mais pour quel avantage, et avec quelle maladresse, sinon l’effet d’obliger le président des USA et “la communauté internationale”, notre vertueuse UE comprise, à “s’aligner” sur Hugo Chavez? C’est peut-être un “coup” des militaires honduriens eux-mêmes, comme des grands, soutenus disons par l’oligarchie, selon le commentaire de circonstance, et un retour aux pratiques d’époques honteuses qui étaient, paraît-il, révolues dans notre époque vertueuse. C’est peut-être aussi un bienfait pour la démocratie puisque, vous dit-on également, le président exilé de force, s’apprêtait à faire une sorte de “coup d’Etat démocratique” pour conserver le pouvoir, contre l’avis de la Cour Suprême, le Parlement et la lettre de la Constitution.

Passons en revue l’exposé de ces diverses hypothèses qui ont pour elles, toutes, la vertu de la cohérence et le commentaire qui va avec.

• Hier 29 juin 2009, résumait les observations peu favorables aux USA. (On peut aussi consulter le New York Times de ce 29 juin 2009, qui frissonne en constatant que l’affaire hondurienne peut faire ressurgir de mauvaises pensées à propos des USA, – qui, on le sait et on l’a vu avec Bush-Cheney & compagnie, se sont totalement amendés depuis.)

«Despite its long and sordid history of responsibility for Central American coups d’etat, the White House today insisted that the United States had absolutely no involvement in today’s military coup in Honduras. President Obama has criticized the coup and insists advisers are monitoring the situation.

»However at least two of the leaders of the coup are reported to have undergone training at the Pentagon’s controversial School of Americas, which will likely continue to fuel speculation at the US, even if it didn’t directly endorse the coup, sewed the seeds for it. […] The US has dispatched military forces to Honduras several times since the nation’s independence, principally to enforce the claims of United Fruit Company (now Chiquita) and Standard Fruit Company (now Dole) over the nation’s banana exports. Fruit exports remain a key part of the floundering Honduran economy.»

• Richard Gott, du Guardian, ce 30 juin 2009, prend à son compte la thèse du retour au “sale vieux temps”, où l’on traitait la démocratie à la pointe de la baïonnette («Honduras: Back to the bad old days? Does the rightwing coup in Honduras represent a return to the days of rule by violence in South America?»). Il ne s’intéresse pas particulièrement à la thèse de “la main de la CIA” et parle surtout d’un défi à Hugo Chavez, et à tous ceux, désormais très nombreux sur le continent sud-américain, qui sont à ses côtés:

«The coup in Honduras presents a huge challenge to the authority of Chávez in Latin America. Over the past ten years he has built up a powerful alliance of countries seeking new alternatives for political, social and economic development, other than the traditional recipes of privatisation and free trade presented by Washington. Virulently opposed by most of the continent's media, Chávez receives the grudging respect of most of the region's governments. He cannot allow one of his Central American protégés to be destroyed by a military coup.

»Chávez will have little difficulty in securing universal diplomatic condemnation of the action of the Honduran military (which bears a marked resemblance to the coup against him in Caracas in 2002), but a reversal of the coup will take place within the Central American (and Caribbean) context. Monday's emergency meeting of the Alba leaders in Managua may produce a framework for action, but much will depend upon the behaviour of the Honduran military commanders and on the reaction of people on the streets of Tegucigalpa. Were Zelaya's reforms sufficient to enthuse the country's poor majority to rise up to demand the return of their president – and to further radicalise the political process – as happened to Chávez in 2002? Or will the strong arm of the Honduras military be sufficient to end the crisis in the old Latin American way – with violence on the streets and behind closed doors?»

• Pour The Independent, par contre, les événements du Honduras marqueraient plutôt, surprise surprise, une victoire indirecte pour la démocratie. Le commentaire, dans l’éditorial de ce 30 juin 2009, insiste sur les ambitions très anticonstitutionnelles du président déposé et exilé et nous rappelle l’une ou l’autre leçon sur le bon exercice de la démocratie.

«The ousting of the Honduran President Manuel Zelaya by the country's military at the weekend has been condemned by many members of the international community as an affront to democracy. But despite a natural distaste for any military coup, it is possible that the army might have actually done Honduran democracy a service. President Zelaya was planning a referendum to give him power to alter the constitution. But the proposed alterations were perilously vague, with opponents accusing Mr Zelaya of wanting to scrap the four-year presidential term limit. The country's courts and congress had called the vote illegal. […]

»Honduras underlines that free votes only count if accompanied by a confident parliament, an independent judiciary, an unfettered media and impartial electoral monitors. The true test of a democracy's health is not the holding of elections. It is the possibility of power peaceably changing hands.»

• Quoi qu’il en soit, nous importe par-dessus tout la situation telle qu’elle est. Un autre texte de The Independent, ce même 30 juin 2009, la résume: le Honduras complètement isolé, condamné par tous les pays d’Amérique Latine, les USA, l’Union Européenne, etc. Les USA, observe le journal, «in the unfamiliar position of linking arms with the left-leaning bloc of Latin American countries». Bien évidemment, Chavez aux premières loges, parce que son pays est contigu au Honduras et que le même Chavez avait attiré le président Zelaya dans l’orbite de son rassemblement “progressiste”; Chavez qui éructe, appelle à la solidarité, aide le président exilé, demande des réunions internationales d’urgence; dito, Chavez comme défenseur de l’“ordre démocratique” tant chéri par l’Ouest et meilleur porte-parole de la “communauté internationale” contre les putschistes…

«The United States States stood alongside governments across Latin America voicing support for President Manuel Zelaya of Honduras one day after he was ousted and dispatched in his pyjamas to exile. After a few hours in Costa Rica, Mr Zelaya flew late on Sunday aboard a jet provided by President Hugo Chavez of Venezuela to the Nicaraguan capital, Managua. He remained there yesterday with Mr Chavez and other leftist leaders from the region. Meanwhile, the Organisation of American States (OAS), said it would recognise no other government in Honduras but that of Mr Zelaya. […] Honduras – a poor country of 7 million people that primarily exports coffee and also serves as a transit route for drugs headed for the US – faced isolation from most of the rest of the world… […]

»By condemning the takeover, Washington finds itself in the unfamiliar position of linking arms with the left-leaning bloc of Latin American countries that, until Sunday, counted Honduras as a member. […] However, conservative countries in the region, including the Mexican government, also moved to denounce those who ousted Mr Zelaya. For many Latin American nations, the events in Honduras provide an unwelcome reminder of unpleasant times when military coups were nearly routine. “We in Latin America can no longer accept someone trying to resolve his problem through the means of a coup,” said Brazil's President, Luiz Inácio Lula da Silva.»

Au nom de la dialectique “démocratie-droits de l’homme”

Il y a, on vous l’assure, quelque chose de fascinant dans les blagues et les contre-pieds que nous fait l’Histoire, la grande, la vraie. Placer l’affaire du Honduras une quinzaine après l’Iran, – et le monde médiatique de basculer cul par-dessus tête.

Nous ne nous battrons pas une seconde pour telle ou telle thèse, pour savoir qui a raison et qui manigance quoi dans ce pays de 7 millions d’habitants entouré de voisins qui vont désormais lui faire la vie très difficile. Il faut savoir classer les priorités plutôt que se perdre dans le dédale des révélations. Nous importe par-dessus tout ce qui fait aujourd’hui la vraie diplomatie de notre vertueux système, – c’est-à-dire la dialectique humaniste “démocratie-droits de l’homme”, la bonne réputation conformiste, l’alignement sur les consignes “démocratie-droits de l’homme”. On devrait savoir et admettre enfin que, dans cette époque politiquement anémiée, historiquement réduite aux automatismes de relations publiques, où les directions politiques capitulent devant la puissance médiatique encore plus que devant les forces financières et économiques, la dialectique “démocratie-droits de l’homme” est la première puissance régnante de la diplomatie occidentaliste et américaniste.

Les experts géopoliticiens, qui ne croient qu’à la force de la puissance terrestre (fondamentalisme de la géographie, en un sens), feraient bien d’observer la politique internationale de ces dernières années, pour constater la “puissance” du rôle tenu par la dialectique “démocratie-droits de l’homme”. (On pourrait remonter à 1990, car c’est à partir de la guerre civile en Yougoslavie que ce facteur de la dialectique “démocratie-droits de l’homme” est devenu l’élément essentiel des relations internationales. Ce constat n’a cédé aux apparences des agitations de la puissance américaniste que dans un court intervalle d’hallucination, de 9/11 jusqu’au début de l’échec de l’invasion de l’Irak, à l’été 2003, lorsque la réalité faussaire de cette puissance commença à être mise en lumière.) En général, dans notre époque, l’occupation principale des experts géopoliticiens est de tenter de donner après coup des explications géopolitiques à des décisions qui ont été imposées aux dirigeants politiques par la dialectique “démocratie-droits de l’homme”. Ce constat vaut évidemment pour l’Occident, les politiques occidentalistes et américanistes, dans une époque passée de la géopolitique à la communication comme moteur central des événements (l’“ère psychopolitique”).

La dialectique “démocratie-droits de l’homme” est aujourd’hui, par le simple enchaînement automatique de notre conformisme éclairé, du côté de Chavez, pestiféré infréquentable devenu pour un temps ex-pestiféré infréquentable. (Elle l’est aussi, plus largement, du côté des rassemblements “alternatifs” du continent, qui vont désormais jusqu’au Brésil, un des quatre pays du BRIC, et à l’Argentine.) Cette position générale implique aussitôt un formidable rassemblement de tous les pays d’Amérique Latine contre les militaires honduriens, c’est-à-dire autour de Chavez; d’ailleurs, non, de tous les pays membres de l’Organisation des Etats Américains, dont les USA font partie. Par conséquent, les USA du côté de Chavez, – ce Chavez qui est à tu et à toi avec Ahmadinejad, avec les Russes et avec les Chinois…. Non, enfin, soyons plus précis: un rassemblement de toute la “communauté internationale“ autour de Chavez. Ainsi en est-il au temps de la dialectique “démocratie-droits de l’homme”, dont Chavez est aujourd’hui le porte-parole temporaire obligé, et, espérons-le, secrètement rigolard.

Disant tout cela, on ne dit pas que nous vivons, heureux, dans une époque brillante, et que nous aimons beaucoup cette époque. On sait ce que nous pensons des choses aujourd’hui, de leur bassesse, de leur médiocrité, de la petitesse du personnel politique. On sait ce que nous pensons du fait que la diplomatie de la patrie d’un Vergennes ou d’un Talleyrand, – pour nous en tenir à un exemple qui nous est cher, – soit à ce point conduite par ce monstrueux abaissement de la pensée à quoi revient la dialectique “démocratie-droits de l’homme”.

...On sait aussi, ou l’on devrait savoir, que cette chose, la dialectique “démocratie-droits de l’homme”, est un fait qui pèse de tout son poids. Pour tenir bon compte de la situation du monde, il faut tenir juste compte du poids de la chose, même si l’on préfère se boucher le nez pour le faire. Arriver à une situation où, 15 jours après avoir transformé l’Iran en démon au nom de la dialectique “démocratie-droits de l’homme”, l’Occident doit se rassembler derrière Chavez au nom de la dialectique “démocratie-droits de l’homme”, voilà qui est à la fois coquin, instructif et complètement réjouissant. Voilà qui est également retourner contre le courant déstructurant qui fait de cette dialectique “démocratie-droits de l’homme” un de ses principaux outils, précisément cet outil-là. C’est un épisode de plus dans l’enchaînement des surprises dont est faite aujourd’hui l’évolution des relations internationales.