La base US de Palanquero (Colombie): une épreuve de force nucléaire?

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C’est à partir d’un article long et fortement documenté de The Independent, publié ce 22 novembre 2009 qu’on peut dire que l’affaire des bases US en Colombie est peut-être sur la voie de devenir une crise majeure en Amérique latin, entre l’Amérique latine et les USA.

L’article met en évidence que le complexe de sept bases que l’US Air Force met en place en Colombie (accord finalement signé le 30 octobre entre la Colombie et les USA, avec deux mois de retard) s’avère beaucoup plus impressionnant, en importance, en mission et en intention, que ce qui avait été primitivement ressentie, essentiellement avec la base de Palanquero, nœud stratégique du dispositif. De bases installées pour “lutter contre la trafic de narcotiques et la guérilla qui lui est liée”, on passe à des bases stratégiques de surveillance continentale, éventuellement équipées de nucléaire, de bases-relais vers d’autres interventions, y compris vers d’autres continents.

«The United States is massively building up its potential for nuclear and non-nuclear strikes in Latin America and the Caribbean by acquiring unprecedented freedom of action in seven new military, naval and air bases in Colombia. The development – and the reaction of Latin American leaders to it – is further exacerbating America's already fractured relationship with much of the continent.

»The new US push is part of an effort to counter the loss of influence it has suffered recently at the hands of a new generation of Latin American leaders no longer willing to accept Washington's political and economic tutelage. President Rafael Correa, for instance, has refused to prolong the US armed presence in Ecuador, and US forces have to quit their base at the port of Manta by the end of next month.

»So Washington turned to Colombia, which has not gone down well in the region. The country has received military aid worth $4.6bn (£2.8bn) from the US since 2000, despite its poor human rights record. Colombian forces regularly kill the country's indigenous people and other civilians, and last year raided the territory of its southern neighbour, Ecuador, causing at least 17 deaths.»

L’article précise également les buts poursuivis, encore plus par l’U.S. Air Force elle-même et spécifiquement que par le Pentagone. Ces précisions montrent que les ambitions de l’USAF n’ont cessé de grandir à mesure que les négociations pour un accord progressaient. «Much of the new US strategy was clearly set out in May in an enthusiastic US Air Force (USAF) proposal for its military construction programme for the fiscal year 2010. One Colombian air base, Palanquero, was, the proposal said, unique “in a critical sub-region of our hemisphere where security and stability is under constant threat from... anti-US governments”.

»The proposal sets out a scheme to develop Palanquero which, the USAF says, offers an opportunity for conducting “full-spectrum operations throughout South America.... It also supports mobility missions by providing access to the entire continent, except the Cape Horn region, if fuel is available, and over half the continent if un-refuelled”. (“Full-spectrum opérations” is the Pentagon's jargon for its long-established goal of securing crushing military superiority with atomic and conventional weapons across the globe and in space.)»

L’article précise qu’à la suite de l’intervention du département d’Etat, inquiet des répercussions des relations des USA avec les pays du continent, la mention que la base servirait contre les “menaces… de gouvernements anti-US” a été supprimée. Le journal britannique ajoute ce commentaire: «This has led to suggestions of either US government incompetence, or of a battle between a gung-ho USAF and a State Department conscious of the damage done to US relations with Latin America by its leaders' strong objections to the proposal.»

Notre commentaire

@PAYANT La situation est aujourd’hui différente, très différente de ce qu’elle était lorsque l’affaire des bases fut jugée et condamnée par une réunion de l’UNASUR, fin août 2009, et par le Brésilien Lula deux jours plus tard.

• Cette fois, les intentions de l’USAF nous font entrer dans une situation extrêmement délicate. D’une certaine façon, on peut penser que le silence de ceux des grands pays sud-américains (Argentine, Brésil) qui s’étaient exprimés avec force en août s’explique par cette gravité. Moins immédiatement concernés que le Venezuela et la Bolivie, moins engagés politiquement, ils restent pour l’instant sur la réserve parce qu’ils ont conscience de l’extrême gravité qu’a pris cette affaire depuis la signature de l’accord et les conditions qu’on connaît. Ils comprennent qu’il s’agit désormais de la possibilité d’une très grave épreuve de force, non seulement entre les pays proches et les plus activistes d’une part et la Colombie d’autre part, mais entre le continent lui-même et les USA. De toutes les façons, après les événements d’août (UNASUR) qui portaient sur des projets beaucoup moins préoccupants, tous les pays d’Amérique du Sud (y compris la Colombie, certes, dans l'autre camp) sont engagés dans cette affaire, quoi qu’ils en veuillent éventuellement, et devront suivre à un moment ou l’autre dans une affirmation d’opposition plus ou moins ferme (sauf la Colombie), qui pourrait prendre dans son ensemble des allures de crise grave.

• Le second élément concerne évidemment les conditions nouvelles dévoilées par l’accord. L’élargissement des missions des bases (surveillance des pays d’Amérique du Sud, relais vers d’éventuelles autres interventions, y compris hors d’Amérique du Sud, introduction éventuelle d’armes nucléaire) constitue un facteur d’aggravation absolument dévastateur. Il y a eu des réactions internationales de préoccupation ou de condamnation (Amnesty International, l’institut d’évaluation de la prolifération des armements SIPRI, de Stockholm), outre l’article de The Independent qui indique lui-même que l’affaire prend des dimensions internationales hors de la zone seule des deux Amériques.

• Le facteur nucléaire éventuel est évidemment prédominant dans le processus d’aggravation. Il va contre la politique en cours, centrale à la pensée du président Obama, de dénucléarisation. A trois semaines de la remise du Prix Nobel de la Paix à BHO qu’on essaie de justifier par ses efforts de contre-prolifération du nucléaire, peut-être à deux semaines de la signature d’un accord START-II avec la Russie, l’affaire est absolument explosive également dans ce contexte.

• Ce qui nous conduit à la quatrième remarque. Pourquoi cette escalade? Du côté de la bureaucratie militaire, tout y est : intention subversive contre des (les) pays d’Amérique Latine jugés anti-US, relais vers les expéditions outre-mer, surveillance et contrôle des ressources naturelles, tout l’arsenal de l’interventionnisme US se trouve exposé, presque d’une façon caricaturale, à ciel ouvert. Les remarques de The Independent sont toutes valables («US government incompetence, or […] a battle between a gung-ho USAF and a State Department conscious of the damage done to US relations with Latin America by its leaders' strong objections to the proposal»); surtout, elles conduisent à l’habituelle remarque sur l’impuissance et la paralysie d’un pouvoir US (plutôt que la seule “incompétence”, qui va de soi), incontrôlable et divisé en plusieurs centres de pouvoir. Bien sûr, on va renchérir sur les plans mondiaux d’hégémonie, mais on connaît cette rengaine depuis des décennies. Dans ce cas, ces plans sont à ciel ouvert, grossiers, stupidement provocateurs, et mettent Washington, et Obama (et le département d’Etat, voire la direction civile du Pentagone lui-même), dans une position délicate.

• Un point important est qu’il semble que ce soit l’USAF en tant que telle qui soit impliquée directement, peut-être avec sa seule bureaucratie ayant repris à son compte le feu vert politique (s’il y en eut un) pour des bases de surveillance du trafic des narcotiques et les ayant transformées en bases stratégiques majeures sans contrôle précis du pouvoir civil (tactique bureaucratique du fait accompli). L’USAF a besoin de redorer son blason, parce que c’est le service de loin le plus affaibli au sein du Pentagone, et ces bases sont un moyen pour cela. Qui plus est, la prépondérance de l’USAF pour ces bases met en évidence leur aspect stratégique et interventionniste (des bases pour intervention locale anti-trafic de narcotiques devraient être gérées par l’US. Army). On est conduit à observer le fait que Southern Command, commandement couvrant l’Amérique Latine, est commandé depuis quelques mois, pour la première fois à notre connaissance, par un général de l’USAF (le général à quatre étoiles Douglas Fraser) alors que ce commandement fut en général partagé par des généraux de l’Army, du Corps des Marines, voire un amiral de la la Navy (Stavidris, qui a précédé Fraser et qui est maintenant SACEUR de l'OTAN). (A noter que c'est sous le commandement de Stavidris à Southern Command qu'a été constituée la 4ème Flotte, qui est une classification administrative des unités de la Navy affectées à la zone des Caraïbes. C'est une initiative très différente de celle des bases terrestres puisqu'elle n'implique aucun potentiel nouveau et reste en zone internationale.) Cette arrivée du général Fraser autorise l’hypothèse d’une préméditation de l’USAF, qui est extrêmement défavorisée dans les autres grands commandements de théâtre, toujours pour cette affirmation statutaire au sein des forces; pour le moins, on peut avancer l’idée qu’en l’occurrence l’occasion a drôlement bien fait le larron. Les négociations avec la Colombie ont d’abord été lancées par l’US. Army, puis reprises en main par l’USAF, avec l’arrivée de Fraser. De là, on passe au niveau stratégique, à l’“option nucléaire”, au propre et au figuré.

La conclusion ne peut rejoindre que la remarque sempiternelle d’une puissance, d’un système sans le moindre contrôle, qui est capable d’initiatives échappant au pouvoir civil. Passant par ce commentaire, nous le renforcerons, pour l’exemple, de notre stupéfaction d’avoir entendu un commentateur considéré à Paris avec le plus grand respect sarkozyste (Jean-Michel Aphati, de RTL et commentateur attitré du “Grand Journal” de Canal +, le 17 novembre à son poste précisément à Canal +) s’inquiéter avec une véhémence d’expert qui déclenchait l’inquiétude de tous les participants à l’émission, du fait que le voyage d’Obama en Chine, avec l’échec complet qui le caractérisait, aboutissait à laisser libre cours à cette puissance (la Chine) “pour faire n’importe quoi, n’importe quelle action irresponsable” dans les années à venir (observation rapportée en substance, mais le sens y est, ô combien). Aphati fustigeait les USA d’abandonner leur mission de Grand Sage pacificateur des affaires du monde, dont on a un exemple sous les yeux, devant nous, aujourd’hui même, avec la base de Palanquero, le nucléaire éventuel et l’USAF, poussant l’irresponsabilité provocatrice vers des territoires inconnues, recélant un danger considérable; bref, le regard et la grande culture politique des commentateurs parisiens de notre presse-Pravda demandent un peu de temps pour tourner casaque, quand on a les habitudes de la servilité courante et arrangeante des salons de la capitale. On verra ce que Kouchner, habitué des exclamations emphatiques face au nucléaire iranien qui n’existe pas nous dira un jour de Palanquero, d’un éventuel nucléaire devenant réalité et de l’USAF – si toutes ces choses viennent à sa connaissance.

Disons qu’avec Palanquero (la base colombienne de l’USAF à capacités nucléaires éventuelles), tout se met en place pour une crise majeure, produit direct de la dissolution accélérée du pouvoir central et légal à Washington. Palanquero pourrait très vite figurer parmi la liste des “coups d’Etat” internes de la bureaucratie du complexe militaro-industriel, dans un système en complète déliquescence et incapable de contrôler ses divers composants. In illo tempore, quand le système marchait, les USA plaçaient quelques “fils de pute” là où il faut, à la tête de tel ou tel pays sud-américain (selon la phrase fameuse, dans les années 1950, d’un ambassadeur US à propos d’un dictateur nord-américain: «He is a son of a bitch but he is our son of a bitch»); l’Amérique Latine marchait droit, sans tambours ni trompettes pour alerter le bon peuple des commentateurs démocratiques (les Français à part), de la sorte qu’on commence à entendre résonner aujourd’hui autour de Palanquero.


Mis en ligne le 23 novembre 2009 06H15

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