Irak-Iran, le temps des complots

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Irak-Iran, le temps des complots


26 décembre 2005 — Deux rumeurs persistantes depuis des mois prennent de plus en plus de consistance des derniers jours. Il est intéressant de les lier l’une à l’autre, comme elles le sont dans les milieux bellicistes de Washington, selon des sources indépendantes.

• La première de ces rumeurs, ponctuée de déclarations officielles souvent imprécises, concerne un retrait américain d’Irak, — pour l’instant un retrait partiel, mais qui peut enchaîner sur des décisions plus conséquentes. Ce retrait est présenté ici comme une gâterie de Noël (spécialité de Rumsfeld), là comme une nécessité des pressions irakiennes et d’une sorte de “volonté populaire”. Ce dernier point est intéressant, dans tous les cas pour l’anecdote. Il a été mis en évidence par l’actuel président du Joint Chief of Staff, le général Peter Pace, du Marine Corps, au cours d’une interview sur Fox News, le 25 décembre.

« The top US military commander admitted Sunday that Iraqis wanted US and other foreign troops to leave the country “as soon as possible”, and said US troop levels in Iraq were now being re-assessed on a monthly basis.

» The admission by Joint Chiefs of Staff Chairman Marine General Peter Pace followed a decision by the Pentagon to reduce its presence in Iraq by two army brigades, which amounts to about 7000 soldiers.

» “Understandably, Iraqis themselves would prefer to have coalition forces leave their country as soon as possible,” General Pace said in a Christmas Day interview on the Fox News Sunday show. “They don't want us to leave tomorrow, but they do want us to leave as soon as possible.” »

• Le deuxième point concerne une attaque contre l’Iran, présentée de plus en plus nettement comme une action nécessaire avant que l’Iran ne se trouve doté d’une arme nucléaire. Parmi diverses sources d’information, l’article de Jürgen Gottschlich, du Spiegel, du 24 décembre, repris en anglais par Information Clearing House, est le plus détaillé et le plus complet, et sans doute le plus convaincant. L’information est transmise via la Turquie, où le directeur de la CIA serait venu annoncer cette possibilité d’attaque, — et les Allemands ont beaucoup de canaux vers la Turquie, par le biais des liens entre leur communauté turque et son pays d’origine. Israël pousserait de son côté à cette attaque, dans tous les cas certains milieux militaires et du renseignement (qui suggéreraient une demande d’aide israélienne de la part des Américains). Ces milieux verraient dans cette perspective un moyen de renforcer Netanyahou et le parti Likoud, fortement affaiblis par le départ de Sharon.

Une thèse de plus en plus citée tend à lier effectivement les deux rumeurs. Concernant la première sur la situation irakienne, il y a la confirmation sans vraie surprise que les Américains songent effectivement à partir pour toutes les raisons du monde : aggravation de la situation en Irak ; essoufflement chronique des forces américaines sur le terrain ; approche des élections mid-term où le parti républicain a besoin d’un sérieux coup de pouce pour tenter de conserver son contrôle des Chambres. La confusion reste considérable dans les diverses déclarations concernant le retrait, que cette confusion soit voulue (c’est possible) ou/et qu’elle soit involontaire et reflète la parcellisation du pouvoir à Washington (c’est probable). Au-delà de cette confusion émerge la conviction mathématique et budgétaire que les forces US sont à bout de souffle, comme le remarque Colin Powell, avec ce constat : « I don't think we can sustain this level of presence with the size force that we have. . . . So I think the numbers will come down for that reason. »

Le deuxième aspect de la thèse citée est que, pour “couvrir” cet éventuel retrait d’une image avantageuse de grande manoeuvre stratégique, une attaque contre l’Iran pourrait être décidée d’une façon coordonnée. L’idée générale, inspirée d’un argument venu de milieux proches des néo-conservateurs, développe la logique qu’il serait bon que l’aspect négatif pour le prestige américain de la manœuvre irakienne soit compensé par une manœuvre offensive contre l’Iran, qui renforcerait au contraire le prestige de puissance des USA. On en attendrait également qu’elle tienne les Iraniens à bonne distance de l’Irak, où l’on craint de voir s’installer une république islamique avec forte influence iranienne, — sans compter les rêveries sur une réaction interne iranienne amenant une soi-disant opposition actuellement dissimulée à renverser le pouvoir islamiste. Un argument technique est avancé, pour renforcer cette idée : le passage d’une tactique surtout terrestre à une tactique beaucoup plus aérienne pour la doctrine d’intervention US en Irak pourrait aider à envisager une intervention contre l’Iran qui serait essentiellement aérienne.

Bien entendu, il faut accueillir cette sorte de rumeurs avec prudence et circonspection. Il n’empêche qu’elle reflète un état d’esprit grandissant dans l’administration et dans les milieux qui gravitent autour d’elle et influence sa stratégie. Il y a effectivement deux pressions montantes, l’une dépendant de l’autre, qui pourraient finir par constituer deux éléments indissociables d’une même stratégie :

• D’une part, la conviction grandissante qu’il faudra réduire les troupes US en Irak, autant pour des raisons de nécessité logistique que pour des raisons de sécurité liées à la situation dans ce pays. Dans ces conditions et selon cette perception, et si rien n’est fait pour atténuer cet effet, un retrait ou une réduction serait inéluctablement perçu comme un recul américain. Cela n’est pas acceptable pour les règles du monde où vit l’administration.

• Il faut donc envisager une mesure compensatoire qui permette au moins de “sauver la face”. Ce pourrait être l’argument décisif pour une attaque contre l’Iran.

On expose là une logique interne aux milieux américanistes. Il ne fait aucun doute que cette logique expose de graves faiblesses, voire des analyses probablement contraires à la réalité. En tout état de cause, une attaque contre l’Iran a très peu de chances d’avoir une efficacité décisive, y compris au niveau des installations nucléaires. Par contre, plutôt que restreindre l’Iran, il y a bien des chances qu’elle déchaîne les forces extrémistes dans ce pays, voire qu’elle radicalise l’ensemble des forces politiques. Elle pourrait conduire à l’effet inverse que celui qu’on en attend : une violente réaction iranienne, notamment au niveau de la situation en Irak, avec comme conséquences une situation générale très fortement aggravée, une prépondérance affichée des éléments islamistes et pro-iraniens, enfin la possibilité d’une situation de sécurité brutalement aggravée pour les forces US encore en Irak.

C’est dans cette sorte de manœuvre qui ressort plus d’une situation presque désespérée par rapport aux exigences du prestige US que d’une situation propice à l’initiative stratégique, que des décisions importantes mais mal mesurées peuvent être prises, avec des possibilités d’effets directs et indirects catastrophiques pour les USA. La situation de l’administration GW Bush à l’intérieur, assiégée comme elle l’est à Washington à cause de diverses polémiques, renforce cette possibilité.