Inéluctabilité catastrophique d’‘Ukrisis

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Inéluctabilité catastrophique d’‘Ukrisis

• L’évolution de la communication est aujourd’hui un formidable marqueur, autant qu’un accélérateur, de la dégénérescence ultra-rapide du système de l’américanisme qui mène l’Occident-collectif, ou Occident-tardif.• A propos de la communication US, Alexander Mercouris remarque : « Je n’ai jamais constaté un si complet effondrement de la franchise et de l’honnêteté dans la diplomatie américaine... » • Psychologie de l’accélération prodigieuse de la GrandeCrise, au travers de cette “guerre de l’information” dans ‘Ukrisis’.

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Nous allons prendre pour illustrer et symboliser notre propos, et justifier les considérations qui suivent, une intervention d’Alexander Mercouris le 24 mai 2023. On connaît Mercouris : son impeccable phrasé anglais accompagne un souci presque maniaque du détail dans la phrase, avec de très nombreuses digressions jugées nécessaires, les détails et les redites si nécessaire, etc. Certains le jugent verbeux et pompeux, d’autres, comme nous, savent faire leur miel de ce style si particulier, qui peut effectivement sembler dépassé, qui renvoie aux pratiques linguistiques des anciennes diplomaties. Nous sommes donc du côté du miel...

Un passage d’une vidéo d’une actualité très récente, puisqu’à la fin du G7, a attiré notre attention. C’est le style de Mercouris de parvenir, dans un flot de considérations qui créent un “bruit de fond” pour l’esprit, à nous dévoiler sa conclusion centrale qui acquiert aussitôt une importance spécifique en s’imposant comme le point clair et central ressortant du flot verbal. On verra que ce qu’il décrit pourrait passer inaperçu, ou bien sembler avoir déjà été rencontré (ne serait-ce que parce que Biden et son équipe sont au pouvoir depuis deux ans) ; qu’importe, lui nous fait prendre conscience du phénomène central, ou fondamental, – dans tous les cas ainsi en jugeons-nous pour notre compte et il nous a semblé fécond de vous en faire part...

L’important est donc que Mercouris, dans ce cas, nous fait prendre conscience de quelque chose que nous voyons tous les jours depuis deux ans ! Son propos est d’ajouter un commentaire sur la fin du G7 d’Hiroshima, sur un point particulier, – et voici ce qu’il en est :

 « Nous venions juste d’avoir un communiqué [du G7 d’Hiroshima] d’une incroyable agressivité, d’un ton d’une incroyable confrontation à propos de la Chine, que le ‘Financial Times’ a décrit comme “le communiqué le plus violent contre la Chine que le G7 ait jamais publié”... Et là-dessus nous eûmes une conférence de presse du président Biden affirmant absurdement qu’on s’approchait rapidement d’une mise en forme positive des relations entre les USA et la Chine ! Et nous eûmes alors des commentaires dans les médias chinois... notamment dans le ‘Global Times’ disant,

» “Nous voilà à nouveau dans la contradiction la plus complète : les États-Unis disent une chose, et puis ils disent aussitôt une autre chose complètement contraire. Comment pouvons-nous faire confiance à des gens qui parlent de cette façon ?” »

Là-dessus, Mercouris nous donne quelques considérations sur les difficultés qui ont toujours existé d’avoir des relations stables et compréhensibles avec la diplomatie américaine (américaniste) et ses innombrables complexités... Mais tout de même ! s’exclame-t-il, – cela, pour introduire son constat final qui est un jugement décisif sur le comportement dans la communication politique de cette administration spécifique du président Joe Biden :

« ...Mais je n’ai jamais constaté un si complet effondrement de la franchise et de l’honnêteté dans la diplomatie américaine tel qu’on le constate dans l’actuelle administration. »

Ce qui est frappant et remarquable, arrivé au terme de l’intervention de Mercouris, c’est l’emploi du mot, du verbe ‘to collapse’, – c’est-à-dire “s’effondrer”, comme l’on dit d’un immeuble, d’un arbre, d’une armée, d’une civilisation, bref de quelque chose qui est physiquement structuré. Certes, on peut le dire également d’un individu ou d’un sentiment collectif, mais il s’agit alors d’une véritable pathologie et l’on parle en général du domaine de la psychologie ou de la sociologie, ou du domaine de la santé frappée par un virus foudroyant. Il est extrêmement rare que le terme soit employé, qui plus est d’une façon collective, pour des fondements ou des traits de caractère d’une attitude psychopolitique, dans un domaine aussi essentiel et délicat que la diplomatie et la communication qui lui sert d’instrument : “l’effondrement de la franchise et de l’honnêteté” ?!

Note de PhG-Bis : « Il faut insister sur cette idée qu’il s’agit du caractère qui est touché, en se souvenant de cette phrase de Talleyrand :

» “Je suis bien aise de vous communiquer une pensée qui est venue dans beaucoup de têtes mais que je n’ai vu bien nettement développée nulle part. Il y a trois choses nécessaires pour former un grand homme, d’abord la position sociale, une haute position ; ensuite la capacité et les qualités ; mais surtout et avant tout le caractère. C’est le caractère qui fait l’homme [...] Si un des pieds de ce trépied qui doit se maintenir par l’équilibre doit être plus faible que les deux autres, que ce ne soit pas le caractère… que ce ne soit pas le caractère !” »

Nous pensons que, par une addition de circonstances diverses souvent très surprenantes et extraordinaires concernant la direction du système de l’américanisme et ses suivistes de l’“Occident-collectif” – depuis 2015-2016 (élection de Trump et ‘Russiagate’) avec une accélération en 2020 (Covid et élection de Biden) et 2022 (‘Ukrisis’), – nous parvenons à prendre conscience de ce collapsus (c’est le mot) dans l’attitude et le caractère de la gouvernance en général. Pour nous, il s’agit de la fin d’un cycle psychopolitique (comme nous nommions cette période pour d’autres raisons, mais qui concordent) dans le comportement de cette gouvernance.

Le cycle commença, selon notre classement, avec l’institutionnalisation d’une attitude spécifique de cette gouvernance, après la fracture du 11-septembre, à partir d’une préparation intense – “méthodologique” quoiqu’inconsciente, – avec la guerre du Kosovo. Nous écrivions ceci dans un texte publié le 13 mars 2003, à partir d’un autre texte repris de notre Lettre d’analyse ‘dedefensa & eurostratégie’, datant du 10 janvier 2002, soit juste après la fin de la première campagne-éclair (octobre-décembre 2001) des USA en Afghanistan :

« L'exemple de la guerre [en Afghanistan] renvoie à une situation nouvelle à la suite de la décision des autorités militaires de traiter les informations de cette crise non plus en tant qu'autorité centrale disposant d'une certaine objectivité de comportement mais en tant que partie prenante dans cette crise. II n'existe aucune force, aucune autorité capable de se substituer aux autorités américaines. Cela signifie qu'il n'existe plus aujourd'hui de référence objective, d'une “autorité” quelconque pour ce qui concerne l'information dans cette crise. Cela vaut pour les autorités américaines dans ce cas, mais cela doit valoir également pour des “sources” jugées jusqu'ici comme étant de référence, comme par exemple des journaux tels que le New York Times ou le Washington Post (chaque jour nous apporte un exemple de désinformation ou d'informations tronquées venu d'une de ces sources de référence, soumises aux mêmes évolutions révolutionnaires du maniement de l'information).

» Si l'on considère la politisation de tous les domaines de la vie publique, on peut avancer que, d'une façon générale, au-delà de cette crise, c'est effectivement tous les domaines de la vie publique avec un enjeu politique qui sont affectés de cette même façon. Il n'est pas du tout sûr que ce soit un événement déplorable, puisque, après tout et tous nos comptes rapidement faits, on peut aisément considérer que cette position centrale de source de référence d'une “autorité” n'a jamais été une garantie d'honnêteté et de rigueur et, par conséquent, d'information honnête et équilibrée. »

En un sens, nous exposions ce que nous jugions être une prise de conscience des résistants (des “dissidents”) d’une attitude des directions devenant systématique et assumée clairement, alors qu’elle n’était jusqu’alors que chaotique et accidentelle selon les circonstances, – et le plus souvent dissimulée. C’était l’époque, – la correspondance est évidente, – où les intellectuels-communicants et les voyageurs d’influence du gouvernement du système de l’américanisme péroraient emphatiquement et proclamaient avec une assurance absolument surréaliste leur certitude écrasante de “créer [leur] propre réalité”, – que cela nous plaise ou non...

Selon cette interprétation, toujours, le collapsus dont nous parle Mercouris est celui d’une gouvernance qui s’effondre psychologiquement, épuisée d’avoir continuellement (durant la séquence) “créé sa propre réalité” et d’avoir parallèlement et dans toutes les occurrences observé inconsciemment et sans rien en conclure ni y comprendre que rien ne répondait au soi-disant acte créateur. Ce collapsus ouvre les vannes du déferlement du simulacre grossier et de la malhonnêteté intellectuelle et de communication de ces personnages de la gouvernance, sans plus aucun soucis d’en assurer la vraisemblance ; comme si la gouvernance, la direction de l’Occident-collectif, le système de l’américanisme et le Système lui-même s’exclamaient d’une seule voix en soufflant dans un ultime bras d’honneur épuisé adressé à l’univers, avant de baisser les bras définitivement : “Eh bien ! Fuck You !”... C’est la diplomatie du “Eh bien ! Fuck You !”, où le point d’exclamation n’est qu’un simulacre de plus alors que le reste nous indique bien la capitulation totale, – c’est-à-dire la “capitulation sans condition”.

Vertige de la capitulation sans condition

Nous pensons qu’il s’agit d’un événement psychologique fondamental qui doit aisément se comprendre à la lumière des traits fondamentaux de la psychologie de l’américanisme sur lesquels nous ne cessons d’insister depuis des années. Dans le cas actuel, où les acteurs européens sont totalement abimés dans une soumission elle aussi “sans conditions”, la psychologie des dirigeants européens s’est totalement mimétisée à l’image de la psychologie de l’américanisme ; par conséquent il va sans dire que les “traits fondamentaux de la psychologie de l’américanisme” sont également les leurs.

Il s’agit de l’inculpabilité, qui donne l’assurance de la vertu morale comme un absolu de supériorité, et de l’indéfectibilité, qui donne l’assurance de la puissance vertueuse comme un absolu de victoire complète.

« Il est vrai que les USA sont protégés comme par une cuirasse infranchissable de toute perception acceptable de la réalité du monde (autre définition de la folie) par deux phénomènes, sortes de “technologies psychologiques” absolument impénétrables. Nous en parlons et nous les répétons souvent car nous pensons qu’il faut se convaincre du phénomène et en prendre la mesure et les conséquences. Ces deux “technologies psychologiques” (nous adoptons ce terme pour marquer combien tout est de moins en moins humain dans l’américanisme, jusqu’à l’humain lui-même, car la folie fait son œuvre) sont deux traits psychologiques qui relèvent de la féérie-fantasy propre à l’américanisme, et qui sont aujourd’hui exacerbées jusqu’à la folie, – soit l’inculpabilité (“sentiment de l’absence à terme et décisivement de culpabilité de l’américanisme quelle que soit son action”) et l’indéfectibilité (“sentiment de la certitude [de l’américanisme] de ne pouvoir être battu dans tout ce qui figure conflit et affrontement”), tels qu’ils sont explicités dans [ce textequi rappelle leurs caractères... ». (22 octobre 2022)

Ce sont ces traits de caractère poussés à l’extrême d’une situation mélangeant un hubris pathologique et une paranoïa extrême qui ont exercé une formidable pression sur la pseudo-diplomatie américaniste, la transformant en une action inéluctable et inarrêtable de destruction et de déconstructuration. Le collapsus dont parle Mercouris devient alors effectivement la traduction dans l’action de cet effondrement de la psychologie, placée devant l’échec total de son entreprise. Le discours triomphant de Victoria Nuland sur l’Ukraine, qu’on cite ce même 26 mai 2023, est un bon exemple courant de cet effondrement psychologique total, dit par une personne dans un véritable état somnambulique, accumulant des arguments et des promesses totalement invraisemblables et absurdes.

Il est alors évident que la suite de cette aventure est plus que jamais totalement dans les mains, ou plutôt dans le destin de l’Amérique, avec comme ligne de décision de plus en plus probable l’année 2024 et les élections présidentielles dont nous parlons également très souvent.

« Les présidentielles-2024 comme une guerre, sans aucun doute, et une guerre sans précédent malgré tant de conflits que nous avons déjà vus dans ce genre d’affrontement, et qui secouera décisivement le monde ; – et qui, éventuellement, lui épargnerait une Troisième Mondiale nucléaire ? Après cette guerre, plus rien ne sera jamais comme avant ; cette phrase déjà si souvent dite dans le cadre de notre GrandeCrise, et chaque fois de plus en plus marquante, et cette fois peut-être, décisive. »

En d’autres mots, cette crise, ‘Ukrisis’, ne peut pas se terminer sur un arrangement, un compromis, un raccommodage, une passation de pouvoir (de l’unipolarité à la multipolarité). Il faut une rupture complète, un événement de transmutation métahistorique.

 

Mis en ligne le 26 mai 2023 à 20H50