Hillary décrit la catastrophe

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Hillary décrit la catastrophe

Sans doute est-ce une des dernières apparitions officielles d’Hillary Clinton en tant que secrétaire d’État, au cours d’une de ces occasions pompeuses, solennelles et délicates des auditions devant le Congrès. Cette audition devait avoir lieu en novembre puis décembre 2012, sur la question spécifique de l’affaire de Benghazi (assassinat de l’ambassadeur US, le 11 septembre 2012) ; elle avait été repoussée pour diverses raisons, et enfin à cause des grandes difficultés de santé de Clinton, dont la cause (de ces difficultés) reste incertaine mais les effets assurés. Clinton est apparue portant une paire de lunettes de correction très puissante, très inhabituelle chez elle, et dont le port pourrait être lié aux conséquences de l’accident cérébral qu’elle a subi.

Du coup et du fait de ce retard l’audition a vu son sujet élargi, notamment aux affaires du Mali et de l’Algérie. Clinton a dit ce que tous ceux qui sont normalement informés sans s’imposer d’autocensure savent bien ; mais cela dit d’une voix si “autorisée”-Système, et dans des termes si affirmatifs, produit un effet à mesure. Les affirmations de Clinton sur les conséquences catastrophiques directes de l’affaire libyenne (lire : de l’intervention du bloc BAO), et plus largement du “printemps arabe” (en général applaudi dans la rhétorique du bloc BAO comme le grand événement éveilleur de la démocratie dans le monde arabe), ont rendu un son inhabituel proche d’une sorte de sincérité de l’analyse, – animal si rarissime dans ces contrées du Congrès des Etats-Unis et de Washington. Il faut y voir l’effet sans doute de la fatigue psychologique consécutive à l’état de santé de Clinton, ajoutée à l’effet de son départ qui la démobilise dans un sens vertueux, en la poussant à ne plus s’inquiéter de ménager les narrative en vogue dans le Système. (Ci-dessous, extraits courts mais suffisamment significatifs pour les affaires qui nous importent, de Russia Today du 24 janvier 2013.)

«“There is no doubt that the Algerian terrorists had weapons from Libya. There is no doubt that the Malian remnants of AQIM [Al Qaeda in the Islamic Maghreb] have weapons from Libya,” Clinton told the Senate Foreign Relations Committee during a hearing on the 2012 attack on the US consulate in Benghazi. Clinton said she was unable to weigh in on reports that some of the terrorists involved in the Algerian hostage crisis had played a part in the Benghazi attack. […]

»Clinton also stressed how the 2010-2011 Arab Spring fostered the conditions in which the September 11, 2012 Benghazi attack, which resulted in the death of US Ambassador Christopher Stevens and three other Americans, took place. She further drew a line between Libya and the ongoing conflict in Mali, which spurred an intervention by French forces earlier this month. “Benghazi didn't happen in a vacuum,” Clinton said. “The Arab revolutions have scrambled power dynamics and shattered security forces across the region. And instability in Mali has created an expanding safe haven for terrorists who look to extend their influence and plot further attacks of the kind we saw just last week in Algeria.”»

Le même texte de Russia Today rapporte des déclarations du ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov. Pour une fois on s'accorde... Les déclarations de Lavrov vont évidemment exactement dans le même sens que celles de Clinton, bien sûr en mettant en évidence ce qui l'est sans aucun doute, dito la responsabilité du bloc BAO dans cette séquence d’événements. (La citation de RT rappelle tout de même ce qui fut l’erreur initiale de la Russie, alors sous la présidence de Medvedev, de ne pas mettre son veto à l’intervention du bloc BAO en Libye, – France, puis les autres et l’OTAN en rang d’oignons.)

«Russia, who backed a UN Security Council resolution on intervention in Mali but was staunchly opposed to NATO’s 2011 toppling of the Gaddafi regime, blamed the US and its allies for the current crisis in the West African state. “Those whom the French and Africans are fighting now in Mali are the (same) people who overthrew the Gaddafi regime, those that our Western partners armed so that they would overthrow the Gaddafi regime,” Foreign Minister Sergey Lavrov told a news conference on Wednesday. Saying that terrorist attacks had almost become a daily occurrence in the region, Lavrov reiterated: “The situation in Mali seems the consequence of events in Libya. The seizure of hostages in Algeria was a wake-up call.”»

Cette audition d’Hillary Clinton, même si elle ne nous apporte rien de nouveau, constitue un événement symbolique d’une belle force, en confirmant de cette façon solennelle et officielle de la part d’une voix habituellement extrémiste sinon hystérique, toutes les analyses lucides et pessimistes que les commentateurs “dissidents”, essentiellement sur l’Internet, développent depuis près de deux ans. L’appréciation de la secrétaire d’État sur le départ ne s’embarrasse pas de finasseries tactiques, de détails, etc., pour aller à l’essentiel... Oui, le “printemps arabe” est, pour le bloc BAO, au-delà des myriades de manœuvres, manipulations, interventions de soutien dans tous les sens de tous les services et agences du Système pour tente d’en tirer avantage, une catastrophe stratégique de première dimension et une cause de désordres terrifiants (du même point de vue du bloc). L’ensemble Libye-Mali-Algérie est fixé dans sa logique séquentielle alimentant le cycle déstabilisation-déstructuration-dissolution, pour installer un énorme foyer de désordre et d’instabilité dans cette immense région.

Événement symbolique cette audition, encore plus qu’à l’apprécier à la première lecture ou au premier coup d’œil, alors que le personnel dirigeant est en plein renouvellement à Washington (Kerry, Hagel, mais aussi Brennan) et place les USA devant l’opportunité, d’apprécier de façon critique sa propre politique– le temps d’un court instant certes, pour n’en pas demander trop, et sans espoir qu'on y apporte de modifications sérieuses ; alors que l’affaire Mali-Algérie impliquant les Européens avec la France en tête, doit conduire beaucoup plus à mettre en évidence l’état catastrophique des situations européennes, que de faire débattre de la vanité de prétendre contrôler de vastes zones extérieures et de la futile prétention d’y établir un ordre nouveau, évidemment démocratique. (Voir notre F&C de ce 24 janvier 2013.) Le bloc BAO se trouve dans une phase, sinon décisive, sinon de possibles décisions de révision que nous jugerions évidemment improbables, dans tous les cas dans une phase où la fatigue de la psychologie pousserait l’esprit à se rapprocher pendant au moins un instant de la réalisation de la vérité de la situation, hors des narrative, des postures et des rhétoriques artificielles… Effectivement, on ne dit pas une seconde que cette phase intermédiaire, pleine d’incertitudes soudainement angoissées, aboutirait à des décisions de révision radicale qui nous paraissent totalement impossibles dans l’état actuel de leur psychologie et de la bassesse de leurs esprits, et face à la puissance inarrêtable de la politique-Système qui les soumet. Au moins, il s’agit d’une phase où affleure la perception diffuse et incertaine, et sans aucun doute inconsciente, mais suffisamment puissante pour alimenter des angoisses existentielle, que la politique générale du bloc BAO, totalement phagocytée par la politique-Système, consiste en une descente d’effondrement et d’autodestruction, – une descente aux enfers.

… Dans le cours de cette chute accélérée, la Chute pour faire bref, les uns et les autres vont se replonger dans leurs catastrophiques situations intérieures, là où le processus d’autodestruction du Système tourne à son plein régime. Peut-être les circonstances, pour ne pas parler tout de même d’un esprit de synthèse cherchant à embrasser la vérité de la situation du monde, les conduirait-ils, toujours pour un instant, à faire le rapport entre les catastrophes extérieures et les catastrophes intérieures, toutes liées par la même dynamique. “Resilient Dynamism”, disent-ils à Davos (l’expression désigne le thème de cette édition 2013, de l’habituelle réunion des 1% et contents de l’être) ; ils ont oublié de préciser : “dynamisme” de quoi ? Pourquoi pas “dynamisme de l’autodestruction” ?


Mis en ligne le 24 janvier 2013 à 09H20