Heurs et malheurs de la paranoïa

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Heurs et malheurs de la paranoïa

1er juin 2010 — Quelle que soit l’analyse qu’on en fasse, l’attitude qu’on adopte, le sentiment qu’on exprime, l’attaque israélienne contre la “flottille” d’aide humanitaire vers Gaza a conduit à des conséquences désastreuses pour Israël. Il s’agit à la fois de son isolement international et de la possibilité de confrontations graves, notamment et principalement avec la Turquie. Cette dernière possibilité pose un très grave problème à la diplomatie US, puisque les deux pays sont nominalement des alliés stratégiques des USA, voire à l’OTAN, dont la Turquie fait partie.

Le plus intéressant dans cette affaire, que nous verrons plus loin dans nos commentaires, c’est d’observer comment le système de la communication, normalement fort bien maîtrisé par Israël, s’est dans cette occurrence complètement retourné contre Israël, avec les réalités psychologiques que cela découvre. Le processus mérite d’être analysé, parce qu’il montre combien il ne s’agit plus de politique de la part des acteurs principaux, mais de pathologie et de corruption psychologiques, dont l’effet constaté est de mettre Israël de plus en plus en position d’extrême vulnérabilité. On ajoutera à ces constats qu’avec cette attaque, l’IDF, qui n’est plus qu’un lointain souvenir de Tsahal, a confirmé ce qu’elle nous avait montré à l’été 2006 : qu’elle est devenue, avec les forces US, la plus mauvaise des grandes forces armées du monde…

En attendant, quelques constats et réactions...

• AP, relayé par Hufffington.Post le 31 mai 2010 : «Israel's bloody, bungled takeover of a Gaza-bound Turkish aid vessel is complicating U.S.-led Mideast peace efforts, deepening Israel's international isolation and threatening to destroy the Jewish state's ties with key regional ally Turkey. […] “The attack on a humanitarian mission ... will only further alienate the international community and isolate Israel while granting added legitimacy to Hamas' claim to represent the plight of the Palestinian people,” said Scott Atran, an analyst at the University of Michigan.»

• Dans le Guardian du 1er juin 2010 : «Israel was engulfed by a wave of global condemnation last night after a botched assault on a flotilla carrying aid and supplies to the Gaza Strip ended in carnage and a diplomatic crisis involving the UN security council.»… Et dans The Independent, également du 1er juin 2010 : «Israel was struggling to contain a rapidly mounting diplomatic crisis last night after naval commandos killed at least nine pro-Palestinian activists in international waters after storming their Turkish passenger ship as it attempted to reach the coast of the besieged Gaza strip.»

• Les dommages faits aux relations avec la Turquie (Erdogan, rentré dare-dare d’Argentine, a qualifié l’attaque de «terrorisme d’Etat inhumain») sont considérables, sinon irréparables et gros d’une possible confrontation. Antiwar.com reprend, le 31 mai 2010, la nouvelle selon laquelle la Turquie déploiera une protection militaire pour de futurs convois, avec par conséquent la possibilité d’un affrontement militaire.

• Les USA sont dans une situation difficile, entre leur total enchaînement aux pressions de lobbyisme et le soutien financier de la communauté juive à l’establishment politique washingtonien, et la simple réalité… Dans Foreign Policy, le 31 mai 2010, Mark Lynch écrit (avant l’annonce de l’annulation de la rencontre Obama-Netanyahou, à l’initiative de Netanyahou) :

«I'm not going to try to keep up with the breaking events, as world governments and publics scramble to figure out how to react. Instead, I'll just say that the bottom line for Washington is that the U.S. can not ignore this or try to hope that it will pass quickly so that it can resume business as usual. It is rapidly spiraling into one of the most intensely galvanizing issues in the Arab media – and around the world – since the Israeli war on Gaza itself. If Obama goes ahead and meets with Netanyahu as if nothing happened, then his administration's outreach to the Muslim communities of the world is effectively over.

»This crisis – and it is a crisis – is the fairly predictable outcome of the years of neglect of the Gaza situation by the Bush and Obama administrations. Bush turned a blind eye during the Israeli attack on Gaza in December 2008, and then the Obama team chose to focus on renewing peace talks between the Ramallah-based Palestinian Authority while continuing to boycott Hamas. The U.S. only sporadically and weakly paid attention to the humanitarian crisis in Gaza, the strategic absurdity and moral obtuseness of the Israeli blockade, or the political implications of the ongoing Hamas-Fatah divide. Now, on the eve of Obama's scheduled meetings with Netanyahu and Abbas – the fruits of the “honey offensive” towards Israel – can they be surprised that Gaza is blowing up in their face? »

War in Context, excellent site critique d’Israël, donne plusieurs nouvelles sur la crise. Il y a notamment une appréciation critique, le 31 mai 2010, des réactions de la presse US. «According to CNN, which has made itself into a mouthpiece for the Israeli Defense Forces, the flotilla massacre was a “skirmish”, which the dictionary defines as a “minor battle in war, as one between small forces.” […] Israel and its lackeys in the US media might try to characterize what happened in the Mediterranean today as an “incident,” or “skirmish,” or an “ambush.” But if the IDF met “unexpected resistance,” what exactly did they expect? A reception committee with tea and breakfast? Didn’t they see the resistance the Viva Palestina convoy put up last year when challenged by Egyptian security forces?»

Notre commentaire

@PAYANT Nous ne nous intéresserons guère ici aux modalités de l’attaque, à ses aspects légaux (dito, illégaux), à sa brutalité évidente, voire à sa maladresse catastrophique, etc. Cette attaque est elle-même le produit de divers événements d’une politique elle-même brutale et absolument infondée, qui est celle d’Israël vis-à-vis de Gaza et des Palestiniens en général. C’est l’ensemble qui est en cause et il est, pour notre compte, vite expédié hors du champ du jugement politique. Nous ne ferons certainement pas l’honneur de considérer une telle caricature brutale et primaire de politique, comme une politique digne d’être jugée en tant que telle. A d’autres.

(Le seul fondement acceptable pour une politique, celle d’Israël, si complètement corrompue, brutale et illégale qu’elle peut être comparée aux politiques de dictatures les plus violentes dont les sionistes prétendent avoir été eux-mêmes les victimes est l’argument de la “menace existentielle” contre Israël, – celle du terrorisme ou, indirectement, celle de l’armement nucléaire de l’Iran. Cet argument témoigne d’un dosage savant et assez justement équilibré d’une pathologie paranoïaque de la direction israélienne et d’une manipulation du système de la communication jusqu’à une situation de virtualisme. Il est inutile et inapproprié d’en discuter en termes rationnels. L'argument relève d’un traitement psychanalytique et des automatismes d’un système de puissance fondamentalement faussaire. Pas de temps à perdre, – passons.)

Le fait remarquable de cette attaque se trouve dans ses conséquences diplomatiques au travers d’une activité déchaînée du système de la communication et, au bout du compte, les conséquences psychologiques au niveau de la perception. Une fonctionnaire faisant partie d’un service de communication d’une organisation internationale à Bruxelles, nous décrivait la journée d’hier à la télévision, elle-même passant d’une chaîne à l’autre pour apprécier la situation de la communication, pour rendre compte de «la puissance de la réaction des réseaux d’information, des protestations officielles, des communiqués de communication, etc. C’était une offensive massive, vraiment extraordinaire de puissance. On pourrait la décrire en termes militaires et constater qu’hier, Israël a été écrasé.»

Dans ce cas, l’habileté manipulatrice et faussaire des services de communication israéliens se retourne contre eux. Plus cette habileté se manifeste par des manœuvres, des affirmations fabriquées, etc., plus le résultat est une défiance renforcée, grandissant encore la réaction générale anti-israélienne. Quelle que soit ou non la validité de la cause, – selon les circonstances de l’attaque qui, répétons-le, ne nous intéressent pas pour ce propos, – le résultat est que l’habileté manipulatrice a un effet totalement négatif. La seule conclusion qu’en tire le jugement, entraîné par la puissance de la réaction générale, est d’accentuer la perception négative contre ce qu’on perçoit presque automatiquement comme de la manipulation. Les Israéliens auraient-ils, par hypothèse fantasmatique, 100% raison sur le cas lui-même, qu’ils seraient de toutes les façons immédiatement perçus comme coupables et manipulateurs. C’est la règle du système de la communication dont ils usent et abusent ; lorsqu’on a été pris tant de fois la main dans le sac et qu’on déclenche une réaction de communication de cette ampleur contre soi, tout ce qu’on fait dans cette circonstance se retourne contre soi. Les Israéliens se servent depuis si longtemps des armes vicieuses du système de la communication (lobbying, pressions, déformations de la réalité) qu’ils sont contraints aujourd’hui de boire jusqu’à la lie sa réaction anti-israélienne furieuse.

Qui plus est, la psychologie malade de paranoïa de la direction israélienne rend cette direction totalement aveugle à ce processus. Elle est perdante d’avance parce qu’elle est incapable de distinguer ce que son action a d’insupportable selon les us et coutumes de l’idéologie générale du système de la communication. On peut faire toutes les saloperies qu’on veut si l’on reste dans certaines normes du système de la communication où la dissimulation est non seulement possible mais admise et acceptée. Dans cette affaire, l’action israélienne était inadmissible et inacceptable pour le système, en en prenant trop à son aise avec quelques-unes de nos “valeurs” sacrées : pas de vagues, un respect d’apparence des règles, pas de brutalité trop voyante, pas d’illégalité choquante, etc… “Pas vu, pas pris”, certes, mais quand on est vu comme les Israéliens l’ont été, on est complètement pris. Tant pis pour eux.

…Et d’une façon plus haute, bravo. C’est une politique qu’on peut juger, cette fois sur le fond, inique, stupide et monstrueuse que celle d’Israël. Hier et aujourd’hui, et dans les jours qui suivront, Israël paye et payera pour toutes les fois où il n’a pas payé pour sa politique “inique, stupide et monstrueuse”. La justice, divine ou pas, a des voies impénétrables ; mais, dans ce cas, elle s’exerce durement. Israël perd à 100% en termes de réputation, de crédit, de respectabilité, alors que tous ceux qui soutiennent Israël, en général contraints et forcés par les pressions de lobbying, – en termes “de réputation, de crédit, de respectabilité” en faveur d’Israël, selon des normes imposées par le terrorisme du système de la communication, – se retournent contre Israël avec une attitude de condamnation vertueusement partagée. L’affaire de la “flottille” est l’exemple archétypique d’une très faible et ubuesque victoire “tactique” payée par une défaite stratégique dévastatrice.

Bien entendu, cette défaite stratégique ne grandit en rien ceux qui en sont les artisans, sauf l’un ou l’autre acteurs comme la Turquie qui ont une véritable politique israélienne, à la fois réaliste et morale. Tous les autres ont réagi en suivant le courant puissant du système de communication. Ce sont des vainqueurs stratégiques indignes, mais peu nous importe, – en l’occurrence, ils ne sont, dans leur couardise et leur conformisme, que les instruments de forces qui les dépassent. Ce sont les “scélérats” de Joseph de Maistre, soumis au courant de la Révolution dans le cas de l’intuition de Maistre, soumis au système de la communication dans le cas présent, et qui se discréditeraient et disparaîtraient aussitôt s’ils ne le suivaient pas. Les USA, serviles et impuissants, sont les plus “scélérats” du lot ; ces messieurs-dames, pointilleux au possible, attendent une enquête qui fera la lumière. Ils sont moins exigeants lorsqu’il s’agit de traduire les discours d’Ahmadinejad ou de conclure sur les intentions iraniennes de nucléariser le reste du monde avec des armes que ces Iraniens ne possèdent pas. Les “scélérats” sont d’une médiocrité qui ne mérite pas une seconde qu’on s’arrête à leurs agissements. Dans cette affaire, la médiocrité de la “diplomatie” US vaut bien l’aveuglement brutal et stupide de l’action israélienne.

Une libération psychologique

Il y a un enseignement plus général à tirer de ce déchaînement anti-israélien. Le déchaînement est d’autant plus fort qu’il constitue une libération (temporaire, mais les choses avancent à force d’incidents de ce genre) de la psychologie de la tyrannie que la dictature idéologico-obsessionnelle d’Israël fait peser sur le bloc américaniste-occidentaliste.

On connaît les instruments essentiels de cette dictature. Le plus efficace est la “repentance” de l’Holocauste. Il ne s’agit pas de l’événement lui-même mais de l’usage manipulateur qu’en font les directions israéliennes et leurs relais divers, comme le Lobby (l’AIPAC) aux Etats-Unis. On connaît l’effet de terrorisme intellectuel de cet argument, élargi à l’accusation de type pavlovien d’antisémitisme appliquée à quiconque critique Israël, particulièrement sa politique extrémiste type-Likoud/neocon. En général, ces manipulations sont acceptées avec grandiloquence par les principales directions du bloc américaniste-occidentaliste, mais elles deviennent une contrainte proche de l’insupportable lorsqu’elles servent à couvrir une politique aussi brutale, aussi évidemment déstabilisatrice, déstructurante et nihiliste. Elles suscitent des crises d’une façon injustifiée et impromptue, elles font dérailler des projets de stabilisation, elles interfèrent sur tous les processus tendant à établir un semblant d’équilibre, tout cela dans un environnement de crise systémique et de structure crisique qui demanderait une mobilisation générale. La charge psychologique générale de ces manipulations est énorme, y compris chez ceux qui se disent amis d’Israël et sont obligés d’avaler jusqu’à la nausée couleuvre sur couleuvre, en général cyniques et sanglantes.

Ainsi, lorsque se présente une “occasion” comme celle de l’attaque de la “flottille”, lorsque la réaction spontanée du système de la communication est de la force qu’on a vue, c’est effectivement une libération psychologique. Les réactions sont alors à mesure de cette libération et la violence des mises en cause d’Israël, ainsi que l’isolement de ce pays, deviennent considérables. Toute la puissance d’influence d’Israël semble se retourner contre lui, multipliée par une frustration des esprits obligés d’approuver ce pays dans d’autres circonstances douteuses. Le coup porté est alors d’une force peu ordinaire.

Nous sommes loin de dire que la fortune d’Israël a basculé, que son influence est dramatiquement réduite. Ce n’est pas dans ces termes de “tout ou rien”, d’affrontements décisifs, etc., qu’on peut parler lorsqu’on observe l’évolution du système de la communication. Par contre, tous ces coups assénés laissent des traces profondes et renforcent peu à peu une cause politique hostile à Israël.

Bien évidemment, l’acteur central de cette évolution, le paradoxal deus ex machina, c’est le gouvernement extrémiste israélien de Netanyahou. Sa politique obsessionnelle, sa brutalité sans frein, l’absence complète d’horizon constructif et sa philosophie de destruction à partir d’une position de forteresse, ont déjà beaucoup fait pour desserrer l’étreinte d’influence d’un gouvernement plutôt que d’un pays, et d’un gouvernement qui semble absolument acquis à l’extrémisme. La rupture de l’alliance turque est un de ces faits d’une importance considérable. L’attitude vacillante des USA, avec la coïncidence entre le soutien échevelé à la politique israélienne et la proximité d’élections aux USA, est en train de discréditer plus encore que sous l’administration Bush la politique israélienne de Washington. Tout cela est la conséquence directe de la politique d’assiégé et du gouvernement extrémiste israéliens.

Depuis des décennies, particulièrement depuis le début des années 1980, Israël a tout misé sur ses capacités d’influence, donc sur la pression exercée sur les psychologies et la dictature imposée aux jugements. C’est une arme d’une immense puissance, à l’heure où triomphe le système de la communication, mais soumise à des “retours de flamme” d’une puissance démultipliée, qui peuvent tout compromettre. Aujourd’hui, nous assistons à un de ces phénomènes, et, par conséquent, à l’érosion encore accentuée de la puissance de l’influence d’Israël.

L’épisode d’hier confirme l’importance absolument fondamentale de l’action du système de la communication, non seulement comme facteur d’influence des politiques, mais comme facteur d’entraînement direct des politiques, avec des possibilités de renversement subit sans que des événements à mesure les justifient. (L’attaque contre la “flottille” n’est certainement pas la première du genre de l’IDF, par contre les retombées d’influence sont sans précédent.) Il s’agit bien d’une caractéristique de l’ère psychopolitique, où les facteurs psychologiques comptent plus que les situations géopolitiques pour influencer les politiques. La valeur géopolitique de l’action contre la “flottille” est tellement proche de zéro qu’elle en est ridicule, son influence sur les politiques par l’écho qu’elle a déclenché est grand, sinon considérable. On en jugera ainsi sans la moindre discussion si, demain, une nouvelle “flottille” appareille, cette fois sous la protection de quelques canonnières turques.