Gulliver et sa tasse de thé

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Gulliver et sa tasse de thé

22 septembre 2009 — Un phénomène de plus en plus remarquable étend ses effets sur les USA. Nous en parlions dans notre Note d’analyse de ce 21 septembre 2009, comme une des causes de ce que nous jugeons être la faiblesse US dans l’affaire du BMDE, de ce que nous jugeons être la faiblesse générale du pouvoir US, venue de la situation intérieure et affectant sa politique extérieure.

«Tout cela se rassemble dans une faiblesse générale du pouvoir US, qui se caractérise d’autre part par sa position défensive devant cette agitation intérieure constante, cette sorte d’agitation paralysée où est contraint le gouvernement, l’extraordinaire difficulté d’un président appuyé sur une solide majorité de faire avancer son “agenda”. C’est cela, la faiblesse US qui s’est extraordinairement accentuée depuis la crise financière du 15 septembre 2008 – et nous parlons plus, finalement, de la faiblesse du pouvoir US dans son sens structurel que de la faiblesse intrinsèque de la position d’Obama.»

Nous envisagions cette “faiblesse” structurelle en fonction de ses effets sur la politique extérieure des USA, comme le facteur principal qui pousse l’administration Obama dans sa “politique russe” – dont l’abandon du BMDE est un facteur évident, quoi qu’il en soit dit officiellement à Washington. Dans ce cas, Obama cherche à tout prix à établir des relations apaisées avec la Russie, pour éviter des tensions et des engagements que les USA, trop affaiblis, ne peuvent plus soutenir.

Il s’agit d’une interférence directe de la situation intérieure US, de sa faiblesse grandissante, dans la politique extérieure du pays. Michael Tomasky développe ce thème, le 20 septembre 2009, dans le Guardian, avec ce sous-titre qui donne la couleur de sa réflexion: «Obama goes into this massive week besieged by the agitprop machine. More than ever, domestic politics impact on foreign policy. The fate of the Middle East may rest on US healthcare reforms.»

Tomasky cite le précédent de Reagan, qui eut beaucoup d’opposition à maîtriser dans sa situation intérieure, malgré le souvenir qu’on a d’une immense popularité. Il observe combien Obama, lui aussi élu dans une vague considérable de popularité, rencontre des oppositions encore plus structurées, dont le débat sur les soins de santé est un exemple convaincant.

«Yes, Reagan faced opposition, often quite tough, as all presidents have. But there were no 24/7 agitprop machines in those days like there are now, no virtually bottomless supply of corporate millions pouring into non-profit advocacy groups. This is different. Politics never stops.

»Look at the healthcare debate. There is, to be sure, genuine and legitimate anxiety among many Americans about how reform will affect them. Their concerns are strictly about healthcare. But the professionally co-ordinated opposition to Obama's reform efforts is not merely about healthcare reform. It's about stripping away his legitimacy in more general terms and trying to persuade independent voters to take a jaundiced view of everything he does.»

Ainsi se trouve compromis un principe fondamental du fonctionnement des USA, qui est l’interférence de la politique intérieure sur la politique extérieure. Tomasky note en conclusion de son article: «We're in inch-by-inch political trench warfare in the US, folks. There's an old American aphorism that politics stops at the water's edge, meaning that the squabbles we have over domestic politics should not extend into foreign policy. A conservative senator from the 1940s said it, in fact. He wouldn't find a receptive audience among his descendants today.»

C’est un phénomène important, dont nous jugeons de plus en plus qu’il s’agit de bien plus que l'effet de l’organisation et de l'action d’une «24/7 agitprop machine», et dont la référence à Reagan qu’offre Tomasky est substantiellement impuissante à rendre compte. Nous avons déjà effleuré le problème qui est en cours de formation aux USA, ou disons certains éléments de ce problème – notamment le 17 août 2009, le 8 septembre 2009 et le 19 septembre 2009. Bien entendu, ce phénomène spécifique mérite sans aucun doute une étude à lui seul, dans la mesure où il pèse de plus en plus sur la situation et le destin des USA. Mais, pour ce cas, effectivement, c’est son effet sur la politique extérieure qui nous intéresse.

Nous voulons observer de quelle manière le phénomène de la connexion entre la politique intérieure et la politique extérieure s’opère actuellement, comme il s’opère, et en quoi cette situation diffère radicalement, à notre sens, de ce qui a précédé. C’est notre argument principal, de dire que la politique extérieure US n’a jamais été influencée comme elle l’est aujourd’hui, par la situation politique intérieure US, de cette façon extrêmement puissante même si elle est indirecte (c’est-à-dire ne portant pas directement sur tel ou tel domaine de la politique extérieure). Il s’agit pour la première fois de cause structurelles intérieures bien plus que conjoncturelles, qui mettent en cause le système lui-même et interfèrent de façon conséquente sur toute la politique extérieure. L’un des phénomènes les plus intéressants de cette émergence de la politique intérieure comme facteur d’influence indirect mais très puissant de la politique extérieure, par la pression qu’il impose au pouvoir US, est le mouvement de protestation dit Tea Party. C’est à notre sens bien plus, ou bien autre chose qu’une «24/7 agitprop machine» ou qu’un mouvement d’une tendance de la droite radicale si particulière aux USA, jusqu’aux accusations de racisme, même si de tels composants existent évidemment.

Le revers de la terreur

La démarche fondamentale du système de l’américanisme est de séparer la situation intérieure de la politique extérieure. Ce principe fondamental est posé depuis l’installation de ce système comme système déstructurant et hégémonique, prédateur des structures identitaires et souveraines; cette installation date, disons de 1948 plutôt que de 1945, puisqu’entre 1945 et 1948, les USA ont réellement hésité entre l’engagement extérieur et le retour à une position d’isolationnisme d’où ils auraient contrôlé les voies maritimes et l’accès aux marchés extérieurs. En 1947-48 fut préparée et mise en place une politique de sécurité nationale, instituant ce qu’on nomma un National Security State, grâce à la loi massive de Truman, le National Security Act (créations du NSC, de la CIA, de l’USAF autonome, du département de la défense par réunion du département de la guerre et du département de la marine). A partir de cette modification fondamentale, la rupture entre intérieur et extérieur s’imposa. Il s’agissait d’empêcher que des à-coups intérieurs, fussent-ils populaires, politiciens, publicitaires ou communicationnels, etc., interférassent sur une politique impliquant des actes fondamentaux, des engagements effectifs, une orientation hégémonique, etc., tout cela sur le long terme.

Le remède employé pour cette séparation fut assez simple: caractériser la politique extérieure par un Ennemi assez puissant pour être une menace pour tous, une menace devant laquelle l’unité intérieure était nécessaire. Par conséquent, quels que fussent les affrontements, les mésententes intérieures, tout cela devait cesser devant l’extérieur, donc ne pas interférer sur la politique extérieure. Au Congrès, on nomme cet arrangement le “bipartisan process”. En communication et en termes américanistes populaires, on nomme cela “patriotisme”.

D’une façon générale, la formule a bien marché. Elle correspondait évidemment, d’une façon idéale, avec la Guerre froide, et elle explique, en plus des appétits courants du complexe militaro-industriel, combien l’establishment est toujours à la recherche d’une “Ennemi”, essentiellement depuis 1989-1991. Durant la période, à deux reprises la formule fut menacée, une fois contrôlée et une fois effectivement mise en échec, par des circonstances qui établirent soudain un lien entre le domaine extérieur et le domaine intérieur, menaçant d’échapper au contrôle de l’establishment dans le premier cas, lui échappant effectivement dans l’autre cas.

• Le maccarthysme (1951-1954) poussa à son paroxysme la lutte structurelle et constante depuis 1919 contre “les rouges” (socialistes, communistes, gauchistes, etc., toutes ces étiquettes valsant dans tous les sens selon les opportunités et les intérêts en cause). Pourtant, même ce paroxysme parvint à être contrôlé pour l’essentiel, en maintenant la rupture entre intérieur et extérieur. Dans son livre Red Hunting in the Promised Land, le psychiatre marxiste Joel Kovel propose une dialectique de cette différenciation entre “the anticommunism”, caractérisant la situation intérieure (notamment) du maccarthysme, ressortant de la tradition inquisitoriale américaniste, et “the anti-Communism”, caractérisant la lutte extérieure contre l’URSS sous toutes ses formes, ressortant de la politique extérieure du système. Mais quand McCarthy, assoiffé de publicité et poussé au paroxysme par l’idéologie de la communication et les brumes de l’alcool associées, attaqua l’U.S. Army, membre essentiel du Complexe et l’un des pivots de la politique extérieure du système, et qu’il menaça ainsi d’établir un lien instable et destructeur entre la situation intérieure et la politique extérieure, il fut brisé net.

• Le Vietnam s’avéra une catastrophe, essentiellement par sa pénétration dans la population US par le biais de la conscription. Quand les pertes s’alourdirent et touchèrent de nombreuses familles US, la situation intérieure devint intenable et se répercuta aussitôt sur la conduite de la guerre, avec le vacillement de la volonté de la direction politique. Les troubles estudiantins et le mouvement des droits civiques, qui duraient depuis 1961-1962, n’avaient eu guère d’influence sur la politique expansionniste et belliciste tant qu’aucun lien direct n’avait été établi avec cette politique. Quand ce lien fut fermement établi par le biais de la conscription et des pertes subies, la politique extérieure en fut radicalement influencée, avec la retraite des dirigeants washingtoniens. Comme l’on sait, la bataille du Tet, en février 1968, fut gagnée militairement par les forces US et perdue politiquement par Washington à cause de sa projection, avec les pertes de ses fils, dans les foyers US par les moyens de communication, sans qu’il soit nécessaire que ces moyens de communication devinssent anti-guerre. Johnson annonça la fin des bombardements au Nord et le retrait de sa candidature pour un second terme le 31 mars 1968, amorçant le commencement de la retraite US. L’intrusion du désordre intérieur projetée dans la politique extérieure avait eu raison de la maîtrise de la seconde par l’establishment. Dès ce moment, la guerre était perdue. (Le Pentagone s’empressa de supprimer la conscription en 1974 pour une armée de métier, à la lumière de l’expérience vietnamienne. Les résistances aujourd’hui contre le retour de la conscription alors que l’armée manque d’effectifs ressortent du même sentiment, et le Pentagone préfèrent faire appel à des contractants privés plutôt que d’y recourir.)

Le grand changement de la formule est advenu avec le 11 septembre 2001. Avec cette attaque, la direction américaniste s’engouffra dans la brèche qui lui parut exceptionnelle de la guerre contre la terreur, qui semblait assurer un soutien maximal aux extrémistes du parti de la guerre et à une politique extérieure hégémonique et belliciste également maximaliste. Le problème est que la guerre contre la terreur, pour être ce qu’elle prétendait être, bouleversait complètement la formule qu’on a vue en liant de façon intime, par définition, le domaine intérieur et le domaine extérieur – à un point que certains crurent, faussement à notre sens, à la menace d’une militarisation intérieure, ou d’un “fascisme intérieur”, qui aurait été la projection sur la situation intérieure de la politique belliciste extérieure. Pendant quelques années, la formule marcha parce que la terreur dominait tout, y compris les votes du Congrès, le “patriotisme” bruyant, etc.; le mariage situation intérieure-politique extérieure semblait favoriser radicalement la seconde.

Puis vinrent les événements qu’on sait, le reflux, l’effondrement de la puissance US, entre la déroute irakienne et la crise du 15 septembre 2008. Le lien imprudemment établi subsiste car il n’y a plus aucune possibilité ni aucune raison de le rompre, et plus personne ne peut le rompre (qui oserait déclarer que le terrorisme n’est pas le danger qu’on décrit depuis 2001?). Mais il se retourne désormais contre ceux qui l’avaient établi pour assurer le triomphe de la politique extérieure. Le désordre intérieur US, qui est l’expression du malaise qui mine le pays jusqu’à des extrêmes pathologiques, qui est vertigineusement diffusé par la communication, devient un frein paralysant pour le pouvoir washingtonien, et, par conséquent, pour sa politique extérieure. Obama marche au rythme de deux discours par jour, sur la question des soins de santé. On polémique sur le racisme. Le mouvement Tea Party fait florès. Pendant ce temps, toutes les ambitions de politique extérieure d’Obama sont freinées ou réduites à des mesures de retraite comme dans le cas du BMDE. Le désordre inhérent à ce phénomène anti-historique qu’est l’Amérique, sans ciment régalien, sans le lien d’une mémoire commune, commence à étouffer la politique extérieure du système – cette politique belliciste et expansionniste qui est devenue l’oxygène même du système.