Grand Jeu 2022

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Grand Jeu 2022

2 janvier 2022 – J’écoute le bruit du vent, ce qu’on nommerait “bruit de fond” ou bien, d’une façon plus contemporaine, quelque pensée “à bas-bruit”, et j’y distingue un petit air d’optimisme pour la rencontre, le 10 janvier de l’an 2022, entre Russes et Américains (rendons-leur leur nationalité officielle, pour le coup). Plusieurs auteurs et commentateurs d’habitude sceptiques et sarcastiques, dans tous les cas qui se veulent “réalistes” et ne s’en laissent pas compter par le simulacre américaniste, laissent par contre percer une attente dans le sens d’un accord. Quelques-uns sont même franchement optimistes, suggérant que la direction US aurait été brusquement privée d’une partie importante de son “idiotie”. (Xavier Moreau, de ‘StratPol’, dans son bulletin du 1er janvier 2022, qui parle d’un « Nouveau Yalta » à propos de cette réunion à partir du 10 janvier.)

A cet égard, j’avais retenu un commentaire de ‘Sputnik.News’, du 23 décembre 2021, suite aux diverses déclarations de Poutine. Deux analystes occidentaux y étaient notamment cités, dont le docteur Doctorow que j’ai l’habitude de parfois consulter, et dont on connaît l’indépendance de jugement.

« “Une sorte d’engagement clair pour mettre fin à l’ère de l’expansion de l’OTAN me semble possible”, estime Fred Weir. “Je ne l’aurais pas dit il y a un an, mais pour une raison quelconque, la conversation a changé... Quelles en sont les raisons ? Je pense qu’à l’Ouest, ils ont compris que la Russie est de retour”.

» Weir révèle qu’un correspondant du CSM [le quotidien ‘Christian Science Monitor’] a récemment été envoyé au siège de l'OTAN pour parler des propositions de sécurité de la Russie. Selon Weir, le correspondant a été surpris de trouver des gens disant : “Oui, nous avons probablement sous-estimé les Russes. Nous n’avons pas prêté assez d'attention à leurs préoccupations”. Selon Weir, on n’aurait pas rencontré cette rhétorique il y a un an.

» “Il y a pas mal de choses dans les médias américains, un nombre impressionnant de nouvelles discussions à ce sujet, ce qui implique que beaucoup de gens prennent cela au sérieux”, dit-il. “Et peut-être qu'à l’Ouest, en particulier aux États-Unis, où le désarroi politique intérieur est si grand, où l’incohérence stratégique du pays a été révélée par la débâcle en Afghanistan, il y a une chance qu'il y ait une certaine remise en question. Et ce serait une très bonne chose”.

» Les discussions entre la Russie et les États-Unis sur la sécurité seront certainement l’événement de l’année, selon Gilbert Doctorow. Il note qu'il est également assez remarquable que Moscou ait rendu publics les projets de ses traités de sécurité.

» “Ils sont assez surprenants par l’ampleur des changements, qui sont en fait un retour en arrière des dispositions de sécurité par rapport à 1997, la période précédant le début de l'expansion de l'OTAN à l’est. Il s’agit donc de conditions assez radicales que la Russie a l’intention de négocier principalement avec les États-Unis et accessoirement avec l’OTAN”.

» Bien que le projet ait déclenché un débat animé dans les médias, le discours de Poutine a mis les points sur les i en la matière :

» “Il est très important que le président Poutine ait utilisé la conférence de presse pour calmer les choses et expliquer qu’il est encouragé par la réponse et la volonté des Américains d’entamer des négociations, qui auront lieu en janvier”, conclut Doctorow. »

Il est vrai qu’il y a un aspect abrupt, presque brutal, dans les “propositions” de Poutine qui ont souvent été perçues comme un “ultimatum” (“Vous acceptez tout cela, ou c’est la rupture, avec les conséquences...”) ; comme si le président russe annonçait : “On efface tout ce que vous avez fait (de pendable) depuis 1997 et on établit formellement une situation de sécurité qui doit être dans l’esprit comme celle qui était prévue après la réunification de l’Allemagne de 1991”. Par conséquent, ces étranges “propositions” ont constitué une surprise, un fait assez remarquable et presque choquant (au sens neutre d’“un choc”).

La réaction US, qui a été d’accepter une rencontre assez rapidement, sans conditions préalables (malgré quelques commentaires non pris en compte, détaillant les choses inacceptables de la position russe, – à peu près tout), a constitué de la même façon une surprise, justifiant effectivement les hypothèses d’un changement très important (de la position US, des perspectives d’accord, de stabilisation, etc.). Depuis, rien n’est venu troubler ce paysage brusquement bucolique, sinon quelques grognements officiels venus d’ici ou là, – de l’inénarrable UE, selon laquelle « Seuls les vainqueurs peuvent avoir des exigences », ou de parlementaires républicains (surprise, surprise ? Pas si sûr, la sottise est bien répartie), accusant Biden de faiblesse et de mollesse.

Je reprends ici quelques extraits d’un texte de Tim Kirby, du 1er janvier 2022 sur ‘Strategic-Culture.org’), qui parle de rien de moins que d’un “Moment de changement fondamental” (« A Game Changing Moment Between Russia, America and the World »). C’est un jugement extrêmement ambitieux, mais d’autre part complètement justifié si la rencontre aboutit à un succès, – je veux dire, un “véritable succès”, – parce que ce succès ne peut être, selon les conditions énoncées et l’état d’esprit affiché par les Russes, qu’un changement de substance, voire d’essence de la situation actuelle de la sécurité en Europe. Le texte de Kirby me semble bien résumer l’enjeu de la chose, en appuyant comme cause essentielle de la position des USA, sur la prise de conscience par ce pays de son affaiblissement stratégique catastrophique de ces dernières années...

« L’une des questions les plus fréquemment posées au sujet des relations américano-russes au cours des dernières années est la suivante : "Avons-nous touché le fond ?” Quelle que soit la gravité de la situation, tous les six mois environ, quelques membres du Congrès aux motivations douteuses proposent un nouveau train de sanctions ou d'autres menaces pour aggraver un peu plus la situation. Après de nombreuses années de cette situation, il semble qu'il y ait toujours moyen de faire dégringoler les relations encore plus bas. Cependant, Washington est peut-être à court d'idées et de menaces, car les deux parties de la Guerre froide 2.0 doivent se rencontrer autour du 10 janvier, juste après la fin officielle de la période des fêtes en Russie, afin d'élaborer un accord solide et mutuellement approuvé qui, espérons-le, permettra aux relations américano-russes de retrouver la lumière du jour. [...]

» Le fait que Biden ait débloqué le Nord Stream 2 pour amener les Russes à discuter était un signe de faiblesse jamais montré auparavant. Le fait que la partie américaine ait lu les demandes de la Russie concernant l’expansion et l'influence de l’OTAN sur leur ancien territoire et n’en ait pas ri aux éclats mais ait accepté d’en discuter est un fait colossal. La Syrie et l’Ukraine étaient censées enfermer la Russie dans deux nouveaux scénarios “à-la-Vietnam”. Le premier cas s’est avéré être une victoire relativement bon marché pour Moscou, Damas menant les durs combats ; le second n’a jamais vraiment démarré. Les différents trains de sanctions étaient si progressifs qu’ils ont en fait donné à l'économie russe capitaliste (ou étatique-capitaliste) beaucoup de temps pour s’adapter et prospérer. Aujourd'hui, il semble qu'il ne reste plus qu'à menacer (pour la nième fois) d’exclure la Russie du système SWIFT, mais même cela est apparemment au-delà des moyens du Washington de Biden. Les choses sont devenues bien différentes.

» Comme vous pouvez le constater, la “question russe” est beaucoup plus difficile à résoudre lorsqu'il n'y a plus l'aspect loufoque d'un système communiste de type Khrouchtchev, que l’Amérique est en déclin et que Washington pourrait être tout à fait disposé à donner à “ces foutus Russes” le contrôle de leur traditionnel 1/7e de la surface du globe, – et qu’on en finisse. Les Russes, malgré ce que vous dit CNN, se sont repliés sur eux-mêmes sur le plan idéologique et n'ont plus la même mission d’“internationalisme” que sous le communisme. Moscou sera heureux de voir ses frontières soviétiques essentiellement restaurées et de voir les forces de l’OTAN et les armes nucléaires américaines repoussés au-delà leur nouvelle sphère d’influence.

» À ce stade, les deux parties bénéficieraient d'un redécoupage de la carte, ce qui signifie que c'est très possible, et que les choses dans notre monde qui ont tellement changé récemment vont encore passer par un processus de restructuration. Janvier 2022 sera un mois très important pour la géopolitique. »

Comme vous le devinerez peut-être, je suis très incertain, très circonspect devant cette analyse générale, – ce qui signifie à la fois “attentif” et “réticent”. Du seul point de vue objectif de la raison, si notre raison-subvertie est encore capable de revenir à elle-même, il est incontestable que la perspective proposée par les Russes a toutes les vertus de l’engagement répondant à la fois au sens commun et au bien commun. Je crois ne pas avoir à m’expliquer à cet égard, tant l’évidence nous suggère un tel jugement. Par conséquent, un gouvernement raisonnable, ou devenu (redevenu ?) raisonnable a toutes les raisons du monde d’accueillir avec bienveillance la proposition.

Il y a peut-être un précédent récent concernant Biden, qui est peut-être la façon dont la décision de décamper d’Afghanistan a été prise, décision peut-être prise par Biden et par surprise, contre de nombreux avis, notamment de “ses généraux”. (Beaucoup de “peut-être”...) On voit néanmoins aussitôt les réserves que suscite ce précédent, avec la différence essentielle de la chronologie et des conditions de pression : la notion de “décision prise par surprise” disparaît, tous les centres de force et d’influence à “D.C.-l’hyperfolle” ayant eu le temps d’aviser et de prendre leurs positions pour ce qui concerne l’affaire que nous traitons.

Peut-on croire, accepter, concevoir que le système des centres d’influence se soit modifié d’une façon aussi radicales ? On peut juger importantes à cet égard ces remarques reprises plus haut, et notamment les confidences rapportées d’un correspondant du ‘Christian Science Monitor’ en visite à l’OTAN :

« Je pense qu’à l’Ouest, ils ont compris que la Russie est de retour”. [...] ...le correspondant a été surpris de trouver des gens [de l’OTAN] disant : “Oui, nous avons probablement sous-estimé les Russes. Nous n’avons pas prêté assez d’attention à leurs préoccupations”. »

Je me trouve donc logiquement dans cette position d’attente “attentive” et “réticente” à la fois ; “attentive” à cause des signes divers et des jugements cités, dans une époque qui ne cesse de nous réserver des changements brutaux, des virages inattendus, etc. ; “réticente” parce que, derrière ou au-dessus de ce désordre, je continue à percevoir des forces incontrôlables qui s’affrontent, et l’une d’elles étant la position aux abois d’un Système aveugle imposant à ses divers serviteurs des réactions radicales toutes inspirées par une certitude également aveugle et surpuissante de son invincibilité donc de son refus de tout compromis. Ayant dit cela, on le comprend, je m’interdis de trancher et attend le déroulement des diverses manœuvres et initiatives, acceptant la possibilité d’à peu près tous les développements, sans en privilégier aucun dans cette période intermédiaire.

Néanmoins, il y a matière à supputer. Faisons-le en acceptant puisqu’on en parle l’hypothèse d’une volonté nouvelle d’arrangement, au moins dans le segment du pouvoir US impliqué dans cette affaire. Dans ce cas, je crois ne pas pouvoir aller au-delà dans l’espoir d’une amélioration de la situation générale, allant même jusqu’à penser qu’un tel arrangement du 10 janvier pourrait être compensé, selon un principe de vases communicants, par des complications et des aggravations dans d’autres domaines crisiques. J’en évoque rapidement quelques-unes.

• Du point de vue interne-USA : certains jugent qu’un arrangement est de l’intérêt de Biden et des démocrates pour faire état d’un succès diplomatique à neuf mois des élections ‘mid-term’. “Succès” ? On peut être sûr que, dans le climat actuel complètement déchaîné, les critiques furieuses jailliront aussitôt, et notamment des républicains (voir plus haut, déjà deux parlementaires républicains), avec des démocrates où l’on, compte tant d’antirusses et de bellicistes, soudain bien mal à l’aise.

• ...D’ailleurs, que resterait-il, dans ce climat, des divers simulacres antirusses dont se sont nourris les démocrates depuis l’élection de Trump en 2016 ?

• D’une façon générale, ceux qui jugent un accord probable expédient aux oubliettes d’éventuelles réticences des pays de l’OTAN. Ils n’ont pas tort pour les “grands” (France, Allemagne, Italie, UK), qui ne seraient pas si mécontents d’une stabilisation avec les Russes et qui sont dans une paradoxale position d’affirmation d’une pseudo-souveraineté vis-à-vis des USA qui ne peut se faire qu’en se rapprochant de la Russie. Par contre, les “petits” pays antirusses (les Baltes, la Pologne pas si “petite”), en général jugée comme parties négligeables, ont une formidable capacité de nuisance lorsqu’il s’agit de leur hostilité vis-à-vis de la Russie. Ils ont des relais puissants et de l’influence sur certains centres de puissance à Washington. Imaginez ce que penserait le Pentagone de voir ses bases en Pologne complètement contredites par l’action de Biden et la colère polonaise ? Peut-être bien que ces “petits” si accessoires menaceraient l’unité de l’OTAN, voire l’OTAN elle-même ? Riche perspective...

• ... Sans oublier l’Ukraine, qui n’est pas dans l’OTAN mais qui a beaucoup de liens de corruption avec l’OTAN et les USA, jusques et y compris chez les Biden.

• Par ailleurs et à grande distance : que se passerait-il avec la Chine dans le cas d’un tel arrangement avec la Russie ? La même chose en Asie-Pacifique ? Que diraient Taïwan, le Japon, l’Inde, l’Australie avec l’accord AUKUS ? Là aussi, quel barouf à Washington, chez tous les anti-Pékin et les bellicistes, chez les républicains et chez les populistes adeptes du Covid expressément fabriqué par les Chinois pour avoir raison de l’Amérique.

• Enfin, est-il tout à fait juste de dire, comme le fait Kirby, que l’accord se ferait d’autant mieux que « les Russes se sont repliés sur eux-mêmes sur le plan idéologique » ? Alors que la Russie apparaît de plus en plus comme un pôle culturellement et spirituellement traditionnaliste, et donc les Russes nullement “repliés sur eux-mêmes” puisqu’adversaires décidée du wokenisme qui est la feuille de route impérative des démocrates ? C’est dit de cette façon dont on en trouvait le constat dans ce ‘Journal-dde.crisis’ :

« Il n’est pas impossible, les temps de Grande Crise désormais avérée s’y prêtant assez bien, que l’on en vienne de plus en plus à ce fait que cette posture de Poutine devienne la poutre-maîtresse de sa résistance, et bientôt un point de ralliement de bien des droites occidentales qui ont jusqu’ici usé et gâché leur temps à dénoncer la fantomatique menace russe ; et qu’au contraire Poutine développe une symbolique de la critique radicale des formes suicidaires de la dynamique d’autodestruction de notre civilisation, cela le rendant incroyablement attractif pour de plus en plus de gens précipités dans la dissidence par la folie du Système. »

... Ce qui revient toujours au même, ; je veux dire à la même conclusion de l’immense désordre. Une telle situation, qui couvre tous les domaines et toutes les zones, ne peut se réduire à une géopolitique qui n’est rien si elle n’a pas la communication avec elle. Mais ce que je viens de décrire n’est autre qu’un nœud infernal de communications crisiques, dans tous les sens, de toutes les façons...

Même en étant optimiste et bienveillant dans les perspectives d’entente lors de la rencontre du 10 janvier, imagine-t-on qu’un accord tel puisse tenir longtemps dans ce tourbillon crisique complètement fou ? Il faut une imagination bien féconde, confinant au simulacre : là, je ne parviens pas à m’y faire, à moins de quelque intervention divine dont, par ailleurs et selon un agenda dont je n’ai pas la moindre connaissance, il est assez raisonnable de penser qu’elle pourrait fort bien survenir.

Remarquez, s’il s’avère que le Ciel bienveillant participe aux négociations du 10 janvier pour nous souffler que tout cela constitue le premier cas vers la liquidation du Système, je liquide bien volontiers tout espèce de scepticisme...

Cette suggestion, une pirouette de fin, si l’on veut.