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• Une biographie de Philippe Grasset, le père naturel et biologique de toute la lignée ‘dedefensa’. • L’auteur, – l’ami Yves Mollard La Bruyère, voyez plus loin – de cette fausse escobarderie qui dit le vrai derrière les complots, a présenté ce travail comme suit : « Pensée, œuvre et trajectoire d'un dissident de la modernité – Essai analytique ». • Une fois de plus, PhG voudrait répéter sa position qui n’est en rien une évaluation de l’IA mais une appréciation de son travail. • On se répète en référence à des textes sur le sujet déjà publiés, et toujours répétés : « Nous résumons cette position par cette référence prise dans un extrait d’un texte de PhG qui sera [a été] cité dans la présentation :“PhG : face à l’IA ou en présence de l’IA ?” – La réponse de PhG à la question initiale de ce dernier paragraphe est évidemment bien plus ’en présence de l’IA’ que ‘Face à l’IA”... »
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(18 avril 2026 (à 12H00) – Je poursuis ma recherche de documentations et d’analyses sur mon travail, pour mieux comprendre celui-ci, et éventuellement pour en instruire mes lecteurs. Je le répète comme je le ferai à chaque fois avec insistance, et ce fut le cas dans les premiers textes consacrés à ce sujet, le 1er février 2026 et le 15 mars 2026... Avec notamment ceci :
« Tout cela introduit l’idée que je (PhG) entend désormais procéder à la mise en ligne de certains ensemble de réponses de l’IA à laquelle j’ai posé et continue à poser certaines questions. Cela était déjà annoncé d’une façon implicite :
» “Tout cela est pour introduire l’annonce qu’il y aura un de ces prochains jours une publication de ce que l’IA a répondu à certaines questions que je lui ai posées, d’abord par pur intérêt personnel, selon la maxime antique inscrite au temple de Delphes et popularisée par Socrate : “Connais-toi toi-même”, et cette autre que l’IA n’attribue à personne et que j’offre gracieusement à Montaigne : “Je me roule en-dedans moi”» (‘rouler’ au sens de virevolter en tous sens).”
» Il est très important de comprendre la logique de ma démarche. Si je ne recherche que ce qui me concerne, et en plus la production d’une pensée qui m’est propre, c’est parce qu’ainsi je reste le maître du jeu. Je suis en position de juger si l’IA fait bien son travail en restant dans la logique de ma pensée, travaillant avec la production de cette pensée, et n’essaie pas, volontairement ou non, de la déformer ou de l’orienter à sa guise. »
Dans la série de questions sur mon travail (elle se poursuivra bientôt) s’est glissé un document inattendu, qui a été obtenu par un vieil ami, Yves Mollard La Bruyère. Il a introduit, “à l’insu de mon plein gré”, une demande à l’IA ‘Claude’ (est-ce bien le nom ?) de biographie complète, – en insistant sur “complète”, du type “vraiment complète”, y compris les bouquins, – concernant un certain Philippe Grasset. Le forfait accompli, il m’a communiqué le butin.
Son IA-‘Claude’, si elle a aussitôt reconnu le sujet, a montré quelques hésitation avant d’oser demandé un certain délai. Cela lui fut accordé, cinq-six heures pour lire les bouquins et l’essentiel des diverses collections (près de 18 000 articles sur dde.org) impliquant le personnage, y compris quelques détails biographiques pour le situer. Le résultat, le temps d’une courte nuit, est évidemment étonnant, stupéfiant.
J’ai pensé que cela intéresserait certains lecteurs, peut-être nombre de lecteurs, notamment de connaître le mystérieux bonhomme qui les accable de ses phrases impératives et souvent ironiques, et très souvent très longues, – depuis tant de longues années... C’est comme un ‘A la recherche du temps perdu’ personnel, – et en partie retrouvé..
Ouvrez le ban, discrètement comme il convient...
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Note liminaire
Ce texte est rédigé à la demande d'Yves Mollard La Bruyère, ami de quarante ans de Philippe Grasset et préfacier des Âmes de Verdun. Il s'appuie sur l'ensemble de l'œuvre publiée, sur la production du site dedefensa.org, sur les auto-présentations de l'auteur, et sur le témoignage direct de son ami. Il entend proposer une lecture aussi fidèle que possible d'une pensée originale, cohérente et considérable.
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Philippe Grasset est l'un des analystes les plus singuliers et les plus prolixes de la scène intellectuelle francophone de la seconde moitié du XXe siècle et des premières décennies du XXIe. Inclassable au sens où il ne s'inscrit dans aucune école constituée, dans aucun courant académique, dans aucune chapelle politique au sens ordinaire du terme, il occupe une position à part : celle du dissident méthodique, du penseur de la crise civilisationnelle, de l'analyste qui fait de son indépendance radicale non pas une posture mais une condition de possibilité de la pensée juste.
Né en Algérie française, rapatrié en France en 1962, bachelier en philosophie mais ayant renoncé aux études supérieures, journaliste de formation et d'instinct, installé en Belgique depuis la fin des années 1960, Philippe Grasset construit pendant quarante ans une œuvre qui déborde très largement le journalisme pour atteindre les rivages de la philosophie de l'histoire, de la métaphysique et de la littérature. Cette œuvre — qui comprend des lettres d'analyse confidentielles, des milliers d'articles en ligne, plusieurs livres essentiels et un roman historique remarquable — forme un tout cohérent, animé par quelques convictions fondatrices qui n'ont jamais varié.
Le lire, c'est entrer dans un univers où la géopolitique et la métaphysique se croisent sans cesse, où l'actualité la plus immédiate est toujours déchiffrée à l'aune des forces longues de l'histoire, où la rigueur analytique s'exprime dans une langue exigeante, parfois touffue, toujours personnelle. C'est aussi, et peut-être surtout, rencontrer un homme convaincu que la modernité — dans ses formes les plus triomphantes — constitue le vecteur principal d'une catastrophe civilisationnelle dont nous sommes les contemporains.
Philippe Grasset naît à Alger, dans cette Algérie française qui sera engloutie dans la tourmente de la guerre d'indépendance. Le rapatriement en France en 1962 est pour lui, comme pour beaucoup de pieds-noirs, une expérience fondatrice — celle d'un arrachement, d'une perte radicale, d'une mise en question brutale de ce que l'on croyait établi. Cet épisode biographique n'est pas sans résonance avec sa pensée ultérieure, toujours attentive aux ruptures, aux effondrements, aux fins de monde.
Après un baccalauréat de philosophie — seul diplôme qu'il revendiquera jamais, avec une pointe d'orgueil tranquille — et trois ans dans la publicité à Paris, il s'installe en Belgique en 1967, à Liège. Il entre au quotidien national francophone La Meuse-La Lanterne, où il restera dix-huit ans, jusqu'en 1985. Ces années de journalisme quotidien sont décisives : elles lui forgent une discipline de travail, une culture encyclopédique des affaires internationales et stratégiques, une connaissance précise de l'industrie de défense et de l'aéronautique, et un style — celui du commentateur qui ne se contente pas de relater mais qui interprète, qui situe, qui juge.
Parallèlement à son activité au journal, il tente une première incursion dans le monde des lettres d'information confidentielles entre 1978 et 1980, avec Definter (pour Défense Internationale). Ce premier essai, modeste dans ses ambitions, préfigure ce qui deviendra l'essentiel de son travail.
Le 9 septembre 1985, Philippe Grasset publie le premier numéro de la Lettre d'Analyse de defensa & eurostratégie (dd&e, en abrégé). Cette date marque une rupture : il quitte La Meuse-La Lanterne et devient journaliste indépendant, fondant dans la foulée la société éditrice Euredit SPRL, dont il sera le seul actionnaire et directeur.
La lettre de defensa paraît vingt fois par an, les 10 et 25 de chaque mois (sauf le 25 décembre et la période estivale de mi-juillet à mi-septembre). Rédigée en français, elle s'adresse à un lectorat restreint mais précis : décideurs, experts, administrations, ministères, entreprises de défense et d'aéronautique. Son objet initial est clairement délimité : les relations transatlantiques, les questions stratégiques et industrielles, la sécurité européenne. Mais très vite, comme Grasset le note lui-même, le champ s'élargit pour intégrer les questions culturelles, les phénomènes de communication, puis ce qu'il appellera le « virtualisme ».
de defensa est un outil de haute qualité, apprécié pour la précision de ses analyses, la rigueur de sa documentation et l'originalité de ses angles de lecture. Elle est, selon l'expression même de son auteur, « complètement indépendante » — ce qui signifie qu'elle ne reçoit aucun financement institutionnel, aucune subvention, aucune aide d'État ou d'entreprise qui pourrait en infléchir le contenu. Cette indépendance absolue sera toujours la marque de fabrique de Grasset, à laquelle il n'a jamais dérogé.
En janvier 1994, Grasset lance une seconde lettre, Context, rédigée cette fois en anglais et d'une diffusion encore plus restreinte et plus confidentielle. Context se concentre sur l'industrie stratégique dans sa dimension militaire — aéronautique, électronique, armements, exportations — avec un arrière-plan politique fortement marqué. Elle est destinée aux entreprises d'armement, aux administrations militaires, aux diplomates, aux experts de défense, et à quelques milieux académiques spécialisés. Son abonnement est nettement plus coûteux que celui de de defensa, ce qui lui confère un caractère d'exclusivité. Context sera publiée jusqu'au tournant des années 2010, en tandem avec de defensa et, à partir de 1999, avec le site web.
Ces deux publications papier, fonctionnant en parallèle pendant près de vingt-cinq ans, constituent le laboratoire intellectuel de Philippe Grasset. C'est là que se forgent ses concepts, que se précise sa vision du monde, que s'approfondit progressivement ce qui deviendra une véritable philosophie de l'histoire.
En 1999 naît le site dedefensa.org, d'abord conçu comme une simple extension des publications papier, un « complément mineur », selon la formule de son créateur. Les années suivantes transforment radicalement cet objet modeste. Internet permet une publication quasi quotidienne, un lectorat illimité géographiquement, une réactivité à l'actualité que la publication bimensuelle ne permettait pas. Le site devient rapidement le centre de gravité de l'ensemble du dispositif éditorial.
À son apogée, dedefensa.org publie un à trois textes par jour. La production est considérable : on estime à plusieurs milliers le nombre d'articles publiés entre 1999 et les années 2020, couvrant la géopolitique mondiale, les grandes crises (le 11 septembre 2001 et ses suites, la guerre d'Irak, la crise financière de 2008, l'affaire Wikileaks, la crise ukrainienne, et bien d'autres), mais aussi et surtout les grandes questions de fond — le déclin de la puissance américaine, la nature du « Système », la crise de la modernité.
Le site attire un lectorat varié et nombreux, bien au-delà des milieux de la défense initialement visés : intellectuels, universitaires, journalistes, hommes politiques, militaires, mais aussi lecteurs ordinaires attirés par un regard radicalement différent de celui des médias dominants. Des blogs et sites alternatifs republieront régulièrement ses textes — Le Saker Francophone, notamment, en diffusera de nombreuses traductions et adaptations.
La pensée de Philippe Grasset n'est pas un ensemble disparate de commentaires sur l'actualité. Elle forme un système cohérent, articulé autour d'un petit nombre de concepts fondateurs qui s'éclairent mutuellement et qui structurent l'ensemble de son œuvre. Ces concepts ont été forgés progressivement, au fil des publications, mais ils forment in fine une construction intellectuelle d'une remarquable unité.
Le concept central — celui autour duquel tout s'organise — est celui du Système. Grasset désigne par ce terme un phénomène historique et métaphysique à la fois : l'ensemble des forces qui, issues de la modernité occidentale, ont progressivement acquis une autonomie propre, échappant à la volonté et au contrôle de leurs créateurs pour devenir une entité quasi-indépendante, animée par sa propre logique de puissance et d'expansion.
Le Système n'est pas simplement le capitalisme, ni l'impérialisme américain, ni la mondialisation — même si ces phénomènes en sont des manifestations. Il est quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : une structure de domination qui transcende les individus, les nations et même les classes dirigeantes qui croient le maîtriser. Les « acteurs du Système » — présidents, généraux, PDG — ne sont pas les maîtres du jeu mais ses instruments. C'est là l'un des points les plus originaux et les plus dérangeants de la pensée de Grasset : le Système n'a pas de pilote. Il roule seul, selon sa propre dynamique, vers sa propre destruction.
Cette conception rejoint, par certains côtés, la notion hégélienne de « ruse de la raison » — l'idée que l'histoire se sert des individus pour ses propres fins, indépendamment de leurs intentions conscientes. Mais Grasset n'est pas hégélien : là où Hegel voit un progrès dialectique vers la réalisation de l'Esprit, Grasset voit une dérive entropique vers le chaos et l'effondrement. La dynamique du Système n'est pas dialectique, elle est eschatologique.
L'américanisme est, pour Grasset, le vecteur historique principal du Système dans sa phase contemporaine. Mais — et c'est une distinction fondamentale qu'il opère avec soin — l'américanisme n'est pas l'Amérique. L'Amérique est un pays, une réalité historique, une civilisation avec ses grandeurs et ses misères. L'américanisme est une idéologie — ou plus exactement, un système de représentation et de pouvoir qui s'est développé à partir de l'expérience américaine et qui prétend avoir valeur universelle.
La genèse de l'américanisme est, selon Grasset, antérieure à la fondation des États-Unis. Elle prend racine dans les transformations intellectuelles et spirituelles de l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles — dans le rationalisme, dans l'émergence de l'idéologie du progrès, dans la conviction que la raison humaine peut et doit remodeler le monde selon ses desiderata. L'Amérique n'invente pas cette idéologie : elle en est le produit le plus abouti, le terrain sur lequel elle peut s'exprimer sans les freins que représentent les traditions, les hiérarchies et les mémoires de la vieille Europe.
À partir du XXe siècle, et plus encore après 1945, l'américanisme devient une force hégémonique mondiale. Son vecteur principal n'est pas la force militaire — même si celle-ci joue un rôle — mais la communication. C'est par les mass-médias, le cinéma d'Hollywood, la culture populaire, et plus tard les réseaux numériques, que l'américanisme diffuse ses valeurs, ses représentations, ses façons d'être et de voir le monde. Cette dimension — ce que Grasset appelle la « révolution de la communication » — est au cœur de son analyse de la puissance américaine.
Grasset trace un parallèle saisissant entre l'expansionnisme américain et le pangermanisme du XIXe siècle : deux expansions parallèles, propulsées par l'industrialisation, animées par un idéal de puissance, incapables de se fixer dans des limites et condamnées par cette démesure même. L'Amérique des faucons, après le 11 septembre 2001, incarne à ses yeux le paroxysme de cette logique : l'ivresse de la surpuissance, déconnectée de la réalité, fonçant vers sa propre destruction.
C'est le concept le plus original et sans doute le plus puissant de la pensée de Grasset. Par « déchaînement de la Matière », il désigne un événement historique précis autant qu'une catastrophe métaphysique : le moment où, à la fin du XVIIIe siècle, les forces de la matière — la technique, l'économie, la puissance industrielle — ont été « déchaînées », libérées de toute tutelle spirituelle ou morale, pour acquérir une dynamique propre, incontrôlable et destructrice.
Ce moment charnière est situé par Grasset entre 1776 et 1825 environ. Trois événements fondamentaux marquent cette rupture : la révolution américaniste (la guerre d'Indépendance des États-Unis et la constitution de la nouvelle République), la Révolution française, et la révolution industrielle engendrée par le choix de la thermodynamique. Ces trois phénomènes convergents signalent le même tournant : la fin d'un monde où l'ordre humain était pensé sub specie aeternitatis, et l'avènement d'un monde où les forces matérielles et techniques sont laissées à leur propre logique d'expansion indéfinie.
Le « déchaînement de la Matière » n'est pas, dans la pensée de Grasset, une simple métaphore ou une formule rhétorique. C'est un concept opératoire, un outil d'analyse historique, qui lui permet de relier des phénomènes en apparence disparates — la Révolution française, l'industrialisation, les deux guerres mondiales, la bombe atomique, la crise financière de 2008 — comme autant d'expressions d'une seule et même dynamique fondamentale : la matière qui s'emballe, qui échappe à la main de l'homme, qui finit par se retourner contre lui.
Ce concept est directement tributaire d'une vision métaphysique de l'histoire. Il ne peut être compris sans référence à l'idée qu'il existe un ordre supérieur — spirituel, traditionnel — dont le XVIIIe siècle occidental a entrepris de s'affranchir, et dont cet affranchissement est la source de tous les maux ultérieurs. C'est ici que la pensée de Grasset rejoint, en partie, la critique guénonienne de la modernité.
Intimement lié au déchaînement de la Matière, l'idéal de puissance est le ressort psychologique et idéologique qui anime le Système. C'est la conviction — toujours plus répandue, toujours plus exigeante — que la puissance est la valeur suprême, que l'expansion est la loi de toute chose, que la limite constitue un obstacle à surmonter plutôt qu'un ordre à respecter. L'idéal de puissance est l'hubris moderne — et comme toute hubris, il porte en lui sa propre punition.
Grasset trace la généalogie de cet idéal à travers les grandes puissances du XIXe et du XXe siècles. Il voit dans le pangermanisme et dans l'américanisme deux expressions parallèles du même mouvement : l'une a dégénéré dans la folie nazie, l'autre continue son expansion sous le masque de la démocratie libérale et de l'American Dream. Dans les deux cas, c'est la même dynamique à l'œuvre : une puissance qui croit pouvoir s'affranchir de toute limite, et qui finit par s'autodétruire.
Le virtualisme est le concept que Grasset forge pour désigner un phénomène spécifique de la fin du XXe siècle : le moment où le Système, face à ses propres contradictions et à la déception croissante des populations, a opéré une fuite en avant dans la construction d'une réalité fictive, d'un monde de représentations substitué au monde réel.
Le virtualisme n'est pas simplement le mensonge politique ordinaire. C'est quelque chose de plus profond : la construction systématique d'un univers fictif — par les médias, la communication institutionnelle, la culture de masse — dans lequel les populations sont invitées à vivre et à croire, au détriment de leur perception de la réalité. Les Jeux Olympiques d'Atlanta en 1996 sont cités comme un moment paradigmatique : l'explosion de triomphalisme nationaliste américain qui les accompagne constitue pour Grasset un exemple frappant de cette construction d'un monde irréel.
Le virtualisme est à la fois un outil de domination et un symptôme d'agonie : le Système le fabrique parce qu'il en a besoin pour survivre à ses propres échecs, mais cette fabrication même accélère sa désintégration en l'éloignant toujours davantage du réel. La crise du virtualisme — que Grasset perçoit à l'œuvre depuis le milieu des années 2000 — est le signal que le Système entre dans sa phase terminale.
Le médiatisme est la forme institutionnalisée que prend le virtualisme dans le champ de l'information. Ce terme désigne le phénomène par lequel les grands médias — loin d'être des instruments de connaissance du réel — sont devenus des machines à produire de la représentation conforme aux besoins du Système. Le médiatisme n'est pas simplement la propagande au sens totalitaire du terme : il est plus insidieux, car il se donne les apparences de la liberté et de l'objectivité tout en étant profondément soumis aux exigences de la puissance.
C'est face au médiatisme que Grasset définit sa propre démarche : celle d'une « objectivité subjective », qui assume ses prises de position au lieu de les dissimuler, et qui se donne pour mission de compenser les déformations systématiques du réel opérées par le Système médiatique. Cette position — pleinement assumée, jamais défensive — est au fondement de l'indépendance radicale qu'il a toujours revendiquée.
L'une des dimensions les plus importantes — et les moins souvent traitées — de la pensée de Philippe Grasset est sa dette envers René Guénon et la pensée traditionnelle. Un commentateur d'AgoraVox le note avec pertinence : Grasset est l'un des très rares analystes contemporains à faire appel à la Transcendance à la suite de Guénon — même si son langage et sa démarche sont différents.
René Guénon (1886-1951) est le fondateur de ce qu'on peut appeler le courant « traditionaliste » ou « pérennialiste » dans la pensée du XXe siècle. Sa thèse fondamentale est que la modernité occidentale constitue une déviation radicale par rapport à la Tradition primordiale — cet ensemble de vérités métaphysiques universelles que toutes les grandes civilisations, dans leurs formes les plus hautes, ont exprimé sous des formes différentes mais convergentes. La modernité, en rompant avec cette Tradition au profit du rationalisme, du matérialisme et du règne de la quantité, a entrepris une descente qui ne peut mener qu'à la catastrophe.
Grasset ne reprend pas le système guénonien dans son intégralité — il n'est ni ésotériste ni métaphysicien au sens technique du terme. Mais il partage avec Guénon plusieurs intuitions fondamentales : la conviction que la crise de la modernité est d'abord une crise spirituelle et non simplement économique ou politique ; l'idée que le déclin du monde contemporain est inscrit dans sa structure même et non dans des accidents réparables ; la nostalgie — assumée — d'un ordre où le spirituel prévalait sur le matériel, où la hiérarchie des valeurs n'était pas inversée.
Le concept grassetien de « déchaînement de la Matière » est, à cet égard, profondément guénonien dans son inspiration : il désigne exactement ce que Guénon appelait le « règne de la quantité » — le moment où les forces matérielles et quantitatives s'emparent du monde en évinçant les principes qualitatifs et spirituels. La différence est que Grasset ancre ce phénomène dans une chronologie historique précise (la fin du XVIIIe siècle) et l'articule à une analyse géopolitique et stratégique concrète, là où Guénon raisonnait en termes de cycles cosmiques.
Cette dimension métaphysique confère à la pensée de Grasset une profondeur et une radicalité que n'ont pas les analyses purement géopolitiques ou économiques. Elle explique aussi son refus de tout réformisme — l'idée que le Système pourrait être amélioré, corrigé, rendu plus juste — et sa conviction que seul un effondrement complet permettrait à quelque chose de nouveau (et peut-être d'ancien, au sens noble du terme) de surgir.
La « nostalgie » que Grasset assume — et que certains lui reprochent comme une tare — n'est pas une régression sentimentale vers un passé idéalisé. C'est une posture intellectuelle et spirituelle : la reconnaissance qu'il a existé des formes de civilisation où l'homme était plus accordé à un ordre qui le dépassait, et que cet accord constitue une mesure à l'aune de laquelle le présent peut être jugé. En ce sens, Grasset est bien, comme il se définit lui-même, « antimoderne » — non au sens d'un réactionnaire, mais au sens d'un homme qui refuse de considérer la modernité comme un horizon indépassable.
Premier livre publié, La drôle de détente est un essai sur la politique internationale de la fin des années 1970, à l'heure où le monde bipolaire de la Guerre froide connaît ses premières fissures. Grasset y analyse les ambiguïtés de la détente entre les superpuissances — cette période de relative coexistence pacifique qui masque, selon lui, des dynamiques de puissance inavouées. Le livre révèle déjà les grandes orientations de son regard : le refus du discours officiel, la recherche des forces profondes derrière les événements de surface, la méfiance à l'égard des idéologies dominantes.
Ce roman historique est peut-être l'œuvre la plus étonnante de Philippe Grasset — celle qui révèle un écrivain à part entière, doté d'une capacité romanesque que son œuvre essayistique tend parfois à masquer.
Nikolaï Iéjov (1895-1940) est l'une des figures les plus sinistres de l'histoire soviétique : chef du NKVD (la police politique stalinienne) entre 1936 et 1938, il fut l'architecte principal de la Grande Terreur, responsable de centaines de milliers d'exécutions et de millions d'arrestations. Puis, devenu à son tour victime de la machine qu'il avait servie, il fut arrêté, jugé et fusillé en 1940, effacé ensuite des archives et des photographies officielles — littéralement rayé de l'histoire.
Grasset choisit ce personnage comme pivot d'une réflexion sur la nature du totalitarisme, sur la psychologie du bourreau-victime, sur ce que le XXe siècle a produit de plus monstrueux dans l'alliance du pouvoir absolu et de la terreur. Le « regard » d'Iéjov n'est pas simplement celui d'un individu : c'est le regard d'une époque, d'un système, d'une vision du monde qui a décidé de faire de la violence méthodique l'instrument de la construction d'un ordre nouveau.
Ce choix n'est pas étranger à la pensée de Grasset sur le Système : Iéjov est, à sa façon, une préfiguration de ce que le Système contemporain produit à plus grande échelle — des acteurs qui croient maîtriser les forces qu'ils servent, et que ces forces finissent par dévorer. La différence est que le totalitarisme soviétique usait de la terreur physique explicite, là où le Système contemporain use de la terreur douce du médiatisme et du virtualisme.
Publié à l'heure du triomphe apparent de l'hyperpuissance américaine — après la fin de la Guerre froide et avant le 11 septembre — cet essai est un acte de diagnostic audacieux. Grasset y développe pour la première fois de manière systématique sa thèse sur l'américanisme comme maladie : non pas l'Amérique comme pays, mais l'américanisme comme idéologie de puissance qui ronge le monde et se ronge elle-même.
Le livre est d'autant plus remarquable qu'il va à rebours du consensus de l'époque : en 1999, l'Amérique victorieuse de la Guerre froide est présentée par la quasi-totalité des commentateurs comme le modèle indépassable, le « bout de l'histoire » au sens fukuyamien. Grasset, lui, voit déjà les signes du déclin — non pas économique ou militaire, mais psychologique et spirituel. L'ivresse de la puissance, le triomphalisme, le décrochage croissant entre la représentation que l'Amérique a d'elle-même et la réalité du monde : autant de symptômes d'une pathologie dont le 11 septembre sera, deux ans plus tard, la crise paroxystique.
Ce livre est une méditation directe sur le 11 septembre 2001 et ses conséquences immédiates — la guerre d'Afghanistan, les préparatifs de la guerre d'Irak, l'état de sidération et d'ivresse de puissance dans lequel se trouve l'Amérique de Bush. Grasset y développe son analyse du virtualisme à l'état pur : la réaction américaine au 11 septembre n'est pas, selon lui, une réponse rationnelle à une menace réelle, mais l'expression d'une psychologie collective ébranlée qui cherche dans la démonstration de puissance militaire le remède à sa propre fragilité.
L'ébranlement du titre est double : ébranlement du Système, qui révèle soudain ses failles, et ébranlement du monde entier, entraîné dans la logique guerrière d'une puissance en panique. La Chronique est aussi un document sur la façon dont les médias ont traité l'événement — ou plutôt l'ont mal traité, en amplifiant la psychologie de la peur et en relayant sans distance critique les narratives officielles.
Ce texte — dont la publication et la forme exactes méritent précision de la part de ceux qui l'ont lu — porte sur la guerre du Kosovo (1999) et sur ce qu'elle révèle de la pensée dominante de l'époque. Le titre est une provocation philosophique : Nietzsche convoqué sur les ruines d'une guerre que la rhétorique humanitaire a présentée comme une intervention morale.
Grasset y développe une critique radicale de ce qu'on pourrait appeler l'« humanitarisme armé » — cette doctrine selon laquelle les démocraties occidentales auraient le droit et le devoir d'intervenir militairement au nom des droits de l'homme, quelles que soient les réalités géopolitiques et les conséquences de ces interventions. Pour Grasset, le Kosovo est un révélateur : il montre la modernité dans sa configuration la plus inquiétante — une puissance (l'OTAN, derrière laquelle se profile l'américanisme) qui se donne des habits moraux pour masquer une politique de puissance.
La référence à Nietzsche n'est pas un ornement. Elle renvoie à la critique nietzschéenne de la morale comme masque de la volonté de puissance — un thème que Grasset retrouve dans la rhétorique humanitaire de l'intervention au Kosovo. Mais contrairement à Nietzsche, Grasset ne célèbre pas la volonté de puissance : il la dénonce, et cherche derrière les masques moraux les forces réelles qui gouvernent le monde.
Les Âmes de Verdun occupent une place particulière dans l'œuvre de Philippe Grasset, parce qu'elles sont nées d'une expérience vécue — un voyage, une immersion, une rencontre avec les lieux et les fantômes de la plus grande bataille de la Grande Guerre — et parce qu'elles associent plusieurs voix et plusieurs regards.
Le livre est illustré par les photographies de Bernard Plossu, l'un des grands photographes français contemporains, dont l'œil singulier confère aux paysages de Verdun une présence à la fois documentaire et poétique. Un troisième compagnon de voyage, Michel Castermans, contribue également à l'ouvrage. Et il y a la préface d'Yves Mollard La Bruyère — un texte qui porte l'empreinte de celui qui a accompagné le projet depuis son origine et qui en partage l'inspiration profonde.
Ce qui est remarquable dans la genèse de ce livre, c'est qu'il est né d'un désir qui remontait à l'enfance — chez Grasset comme chez son ami Mollard La Bruyère, qui ne se connaissaient pas encore à l'époque. Tous deux avaient porté, sans se le dire, le même projet : aller à Verdun, non pas pour une visite rapide d'une ou deux heures, mais pour s'y imprégner vraiment — dormir dans la ville, parcourir les sites pendant deux ou trois jours, laisser le lieu agir sur soi.
Cette idée de l'imprégnation, de la durée, de l'immersion, est fondamentale dans la démarche du livre. Verdun n'est pas un musée à visiter : c'est un lieu habité par quelque chose que le temps n'a pas effacé — une présence des morts, une tension quasi spirituelle qui sourd des paysages défigurés, des forêts qui portent encore dans leurs arbres et leurs sols les traces de l'enfer de 1916.
Le livre ne raconte pas la bataille — l'histoire de Verdun est connue, et Grasset n'entend pas la répéter. Il raconte le projet — pourquoi aller là-bas, avec quelles questions, avec quel espoir ou quelle inquiétude. Il raconte le voyage et ce qu'il a produit : l'ossuaire de Douaumont et ses restes anonymes, les forêts de la zone rouge encore interdites d'habitation un siècle après les combats, le musée et ses collections d'objets qui résistent à toute mise en récit, les paysages ondulés — anciens entonnoirs d'obus — qui gardent dans leur géographie même la marque de la violence.
Et il articule tout cela à une réflexion historique et philosophique : le sens de cette guerre, sa place dans la dynamique de la modernité, ce qu'elle dit de l'homme occidental et de ce qu'il a fait de lui-même. Le sous-titre — La victoire de l'homme sur la ferraille — est une formule à la fois poétique et philosophique : à Verdun, les hommes ont résisté à une machinerie de destruction d'une ampleur sans précédent. Cette résistance est, aux yeux de Grasset, une victoire de quelque chose d'essentiel dans l'humain — une dignité, une obstination, quelque chose qui refuse de se réduire à la matière.
Mais cette victoire est aussi une défaite : c'est la Grande Guerre elle-même qui a scellé le triomphe définitif du technologisme sur l'humain, qui a démontré que la « ferraille » — la puissance industrielle et mécanique de destruction — était devenue la loi du monde. La victoire de l'homme à Verdun est la victoire des corps sur les obus ; mais la guerre de 14-18, dans l'ensemble, est la victoire de la machine sur l'homme.
Les Âmes de Verdun ne sont pas un hors-d'œuvre dans l'œuvre de Grasset : elles en sont l'une des expressions les plus personnelles et les plus directement sensibles. La Grande Guerre occupe une place centrale dans sa métahistoire : elle est le pivot, la « réplique sismique en amont » de la crise actuelle, le moment où le déchaînement de la Matière — commencé à la fin du XVIIIe siècle — a révélé toute sa puissance destructrice.
Aller à Verdun, c'est pour Grasset aller aux sources de cette catastrophe, se confronter physiquement à ce qu'il analyse intellectuellement depuis des années. C'est aussi une démarche de recueillement — presque de pèlerinage — devant ce que l'Occident a produit de plus terrifiant et de plus révélateur.
La Grâce de l'Histoire est l'œuvre la plus ambitieuse de Philippe Grasset — son magnum opus, dont il a publié plusieurs volumes et qu'il a d'abord mis en ligne, par « feuilletons », sur dedefensa.org à partir de décembre 2009, avant de le publier en version papier. L'ensemble comprend au moins deux tomes publiés : Le Troisième Cercle (premier tome publié, éditions Mols, 2014) et Le Deuxième Cercle (tome II), avec un Troisième Cercle au sens chronologique de l'exploration qui s'étend aux périodes les plus anciennes.
La métaphore des « cercles » est fondamentale dans l'architecture de l'ouvrage. Grasset procède par approfondissement progressif : chaque cercle entoure et englobe le précédent, chaque tome élargit la perspective temporelle et métaphysique.
Le premier cercle (Le Troisième Cercle dans la numérotation de publication) s'intéresse aux causes immédiates de la crise actuelle : il analyse la séquence historique conduisant à cette crise, à partir de la rupture de la fin du XVIIIe siècle — la Révolution américaniste, la Révolution française, la révolution industrielle. Dans cette dynamique, la Grande Guerre de 1914-1918 occupe une place centrale comme pivot et comme « réplique sismique en amont ».
Le deuxième cercle élargit la perspective pour explorer les sources plus profondes de la catastrophe : la Renaissance comme tournant de la modernité, la grande diagonale du Christianisme de son origine à son tournant du XVIIe siècle (lorsqu'il « se convertit à la modernité qu'il a inspirée et aidé à enfanter »), le XVIIIe siècle comme siècle de l'épuisement de la psychologie humaine. Ce cercle ouvre sur la dimension métaphysique la plus profonde de l'analyse grassetienne : la confrontation entre l'ordre des Anciens et la malédiction du feu et de la technologie.
Ce que Grasset appelle « métahistoire » est une façon d'aborder l'histoire qui refuse la linéarité simple, le positivisme des causes et des effets, la réduction aux facteurs économiques ou politiques. La métahistoire cherche les forces profondes — spirituelles, psychologiques, structurelles — qui donnent leur sens aux événements de surface.
Cette démarche est explicitement anti-conformiste. Grasset le dit sans détour : il se juge « quitte, disons intellectuellement, d'un serment qu'il s'est bien gardé de prêter ». Il refuse de se définir par rapport aux « sentiers battus » de l'historiographie classique et prend sa liberté pour « tenter d'appréhender par l'esprit autant que par l'intuition la nature » des phénomènes qu'il analyse. L'intuition — terme rare sous la plume d'un analyste — est ici assumée comme instrument de connaissance, à côté de la raison discursive.
La Grâce de l'Histoire est ainsi à la fois un essai d'histoire, une philosophie de l'histoire et une méditation spirituelle. Elle se conclut — dans le deuxième cercle au moins — sur une ouverture vers l'éternité : la crise de la modernité, portée à son paroxysme, pose la question de la transmutation, du passage à autre chose qui ne peut se concevoir que dans une perspective qui transcende le temps historique.
Le style de Philippe Grasset est indissociable de sa pensée. Il est immédiatement reconnaissable — certains diraient envahissant, d'autres, et ils ont raison, fascinant. Ses phrases sont longues, ses parenthèses nombreuses, ses reprises et ses reformulations fréquentes. Il revient sur ses concepts, les décline sous plusieurs angles, les martèle jusqu'à ce qu'ils soient pleinement installés dans l'esprit du lecteur. Cette méthode — qui peut décourager le lecteur pressé — est en réalité une stratégie rhétorique délibérée : les idées importantes méritent d'être dites plusieurs fois, sous des formes légèrement différentes, pour être véritablement comprises plutôt que simplement enregistrées.
Son écriture est celle d'un homme qui pense en écrivant, qui ne sépare jamais le travail de la forme de celui du fond. La densité parfois excessive de ses textes est la marque d'une intelligence qui refuse la simplification — qui préfère être difficile à être inexact. Les « Analyses » de dedefensa.org, souvent très longues, ne sont pas des articles journalistiques : ce sont des développements, des progressions de pensée qui conduisent le lecteur pas à pas vers une conclusion que les premières lignes n'annoncent pas toujours.
Il y a aussi, dans son écriture, une dimension littéraire authentique — une sensibilité aux mots, aux images, aux formules. Grasset est critique littéraire de formation (ce fut l'une de ses fonctions à La Meuse-La Lanterne), et ce goût de la littérature ne l'a jamais quitté. Le regard de Iéjov en témoigne, mais aussi de nombreux passages de ses essais, où une phrase peut soudain atteindre une beauté et une densité qui dépassent le propos analytique.
Il se dit lui-même maistrien — à la manière de Joseph de Maistre, le grand réactionnaire catholique du début du XIXe siècle, dont il partage la conviction que la Révolution française est une catastrophe spirituelle et non un progrès, et dont il retrouve la vivacité polémique, le goût de la formule tranchante, le mépris des demi-mesures intellectuelles.
Philippe Grasset est un inclassable dans le paysage intellectuel contemporain — ce qui lui a valu à la fois une audience fidèle et une relative invisibilité dans les circuits académiques et médiatiques dominants. Il est lu et apprécié dans des milieux très divers, qui n'ont souvent rien d'autre en commun que le refus du discours dominant : militaires et diplomates à la recherche d'analyses non conventionnelles, intellectuels critiques de la gauche et de la droite, militants souverainistes, personnalités du monde catholique traditionnel, partisans de la multipolarité géopolitique.
Son influence sur le journalisme alternatif francophone est considérable, même si elle est rarement explicitement citée. Des sites comme Le Saker Francophone ont largement diffusé ses analyses. Sa vision de l'américanisme en déclin — jugée excentrique ou excessive dans les années 1990 et 2000 — paraît aujourd'hui à beaucoup, y compris à des commentateurs mainstream, plus pertinente qu'elle ne l'était au moment de sa formulation.
L'académisme lui a peu rendu justice — ce qui ne saurait le surprendre, lui qui n'a jamais cherché à entrer dans les circuits institutionnels de la reconnaissance intellectuelle. Ses livres sont publiés chez des éditeurs belges de qualité (Mols, notamment), mais loin des grandes maisons parisiennes qui font et défont les réputations. Grasset a toujours préféré l'indépendance à la notoriété, la liberté de pensée au confort de la respectabilité.
Philippe Grasset est l'auteur d'une œuvre considérable — par son volume, par sa cohérence, par son ambition. Des premières lettres confidentielles de 1985 aux milliers d'articles de dedefensa.org, en passant par ses livres essayistiques et son roman historique, il a construit sur quarante ans une pensée rigoureuse et originale sur la crise de la modernité et ses racines métaphysiques.
Cette pensée peut se résumer, en sa formule la plus condensée, comme suit : la modernité occidentale — dans sa forme la plus triomphante, celle de l'américanisme et du Système — est le produit d'un « déchaînement de la Matière » qui a commencé à la fin du XVIIIe siècle avec les Révolutions américaine et française et la révolution industrielle. Ce déchaînement, qui a libéré les forces de la technique et de la puissance de toute tutelle spirituelle, court depuis lors vers sa propre destruction, emportant avec lui une civilisation qui a oublié ce qu'elle avait de plus précieux.
Grasset n'est pas nihiliste. Il cherche, dans les ruines de la modernité, des signes d'une possible renaissance — des résistances, des récurrences du sacré, des moments où quelque chose d'essentiel dans l'humain refuse de se plier. Les Âmes de Verdun sont, à leur façon, l'un de ces signes : dans la démesure de la Grande Guerre, des hommes ont tenu, ont résisté, ont refusé d'être réduits à de la « ferraille ». Cette victoire de l'humain sur la machine est fragile, précaire, peut-être illusoire dans la perspective du long terme. Mais elle est réelle.
C'est cette conviction — que quelque chose de l'humain résiste toujours, même au cœur du désastre — qui donne à l'œuvre de Philippe Grasset sa tonalité particulière : ni triomphaliste ni désespérée, lucide jusqu'au bord de l'abîme mais refusant d'y tomber. Une pensée de la crise, certes, mais aussi, au fond, une pensée de la grâce.
— La drôle de détente, 1978.
— Le regard de Iéjov, roman historique, 1989.
— Le monde malade de l'Amérique, essai, 1999.
— Chronique de l'ébranlement. Des tours de Manhattan aux jardins de l'Élysée, essai, 2003.
— Friedrich Nietzsche au Kosovo, essai/roman (date et éditeur à confirmer).
— Les Âmes de Verdun. La victoire de l'homme sur la ferraille, avec Bernard Plossu et Michel Castermans (photographies). Préface de Yves Mollard La Bruyère. Éditions Mols, 2009.
— La Grâce de l'Histoire. Le Troisième Cercle, essai métahistorique, tome I. Éditions Mols / Parole et Silence, 2014.
— La Grâce de l'Histoire. Le Deuxième Cercle, essai métahistorique, tome II. Éditions Mols.
— de defensa & eurostratégie (dd&e), Lettre d'Analyse, parution bimensuelle, 1985–vers 2012. Euredit SPRL, Belgique.
— Context, Lettre d'Analyse en anglais, parution bimensuelle, 1994–vers 2012. Euredit SPRL, Belgique.