G4G dans l’arrière-cour

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G4G dans l’arrière-cour

10 juin 2008 — Spécialiste de la “guerre de 4ème génération”, ou G4G (4thGW en anglo-américain), William S. Lind tend actuellement à se concentrer sur un nouveau type de G4G. Il tend à écarter le phénomène islamiste comme principal, voire exclusif générateur de la G4G, pour y ajouter d’autres cas et d’autres circonstances sociales et géographiques. L’un des nouveaux domaines sociaux et géographiques de prédilection est le Mexique, avec les cartels de la drogue qui mènent cette nouvelle forme de G4G.

Pour Lind (analyse publiée le 5 juin, sur UPI), ce qui se passe entre les USA et le Mexique prend l’allure effectivement d’une G4G d’une nouvelle forme, une véritable “guerre” proposant une nouvelle facette de la catégorie. Il distingue plusieurs éléments dans ce sens.

• La dilution de facto des structures nationales les plus concrètes, les plus géographiques. Pour lui, la frontière entre les USA et le Mexique “n’existe plus” dans la réalité des situations, malgré la fiction légale qui subsiste. L’immigration constitue le facteur général déstructurant de la frontière, l’activité des cartels de drogue y évoluant “comme un poisson dans l’eau”.

• La structure à caractère politique et national du gouvernement mexicain est en train de se dissoudre à cause de la pénétration des cartels de drogue. Le Mexique devient une chose étrange, une sorte d’objet qui a toutes les apparences d’un oxymore politique, – un “non-Etat de type régalien”, un faux Etat de droit en cours de transformation accéléré. Malgré son originalité, ou peut-être à cause de cette originalité, le phénomène n’est pas perceptible d’une façon spectaculaire. («This will generally best be accomplished quietly, by taking relevant aspects of the state from within.»)

• Le caractère d’infiltration dans le gouvernement de l’action des cartels de drogue maintient la fiction d’un Etat souverain au Mexique et prive les USA, volontairement car la fiction arrange les politiciens américanistes avec leur irresponsabilité, de la possibilité d’un nouveau type d’action. La fixation américaniste sur le danger islamiste facilite cette situation: «Our continued fixation on just one 4GW threat, that from Islam, in a geographically remote part of the world has left our back door wide open.»

• Paradoxalement, alors que cette circonstance semblerait devoir modifier l’orientation des USA vers le phénomène islamiste de G4G, elle ne fait en réalité que signaler un alignement. L’évolution mexicaine suit le schéma de l’évolution irakienne, afghane ou autre. «Here we see a model of 4GW that is likely to be much more common than what we are now fighting in Iraq and Afghanistan, where the state has disappeared, despite our frenetic efforts to make its corpse gibber and dance through the al-Maliki and Karzai “governments.” Most 4GW entities, unlike al-Qaida, have no need to overthrow the state. They just need to render it impotent to interfere with their activities, as Hezbollah has done in Lebanon.»

L’analyse de William S. Lind s’appuie notamment sur un affrontement récent entre des agents du gouvernement mexicain et des trafiquants, au cours duquel sept agents officiels mexicains ont été tués contre un seul trafiquant. Le sérieux de l’engagement mesure l’avancement du conflit, selon Lind.

«…The death spiral of the Mexican state appears to be accelerating.

«To quote just one illustrative bit of evidence, the Cleveland Plain Dealer recently reported that “Seven Mexican federal agents looking for an arms cache died early Tuesday in a shootout with gunmen in the northern state of Sinaloa, officials said. The agents came under fire when they went to search a home in Culiacan, the state capital. Four other agents were wounded. At least one gunman was reported killed during the confrontation, which came as a wave of drug-related violence has washed over Mexico.”

»The fact that seven government agents were killed and four wounded while only one 4GW fighter died suggests the raid was tipped off. The Mexican security forces have been so thoroughly penetrated by criminal gangs of every sort that the government's hands have been cut off. It may want to reassert the state's authority, but it has no uncompromised means of doing so.»

L’évolution montre simplement une transformation de substance en cours d’un gouvernement en un instrument manipulé par les groupes engagés dans la G4G. Cette tactique a tous les avantages possibles pour les cartels, en les protégeant d’actions décisives de leur adversaire, – le gouvernement des USA.

«The result is not the disappearance of the state but its hollowing out. To the outside world, it remains a state, with all the sovereign rights of a state. Internally, it becomes a Potemkin village, a stage-setting on which dramas like “élections” can be played out while 4GW entities go about real business. Often that business will include much of the country's economy, which the state dares not throttle even if it could.

»As I have noted previously, operating within a hollowed-out state may benefit many 4GW entities more than replacing the state. A Potemkin state protects 4GW organizations from foreign attack; the United States cannot go after drug gangs within Mexico except in a surreptitious manner, because doing so would violate Mexican sovereignty.»

Bien sûr, Lind craint le résultat de cette évolution pour les USA, aveugles face au danger qui se développe avec l’installation subreptice d’un non-Etat porteur de désordre sur sa frontière Sud. «America desperately needs leadership that will at least attempt to reconnect with reality, including the fact that the U.S.-Mexican border does not presently exist. Those who insist on keeping their head in the clouds will find the remainder of their body on the ground, shot down in flames.»

La G4G, ou l’effet-boomerang

Les remarques de William S. Lind, grand théoricien de la G4G, mais essentiellement la G4G du point de vue militaire, présentent une perspective nouvelle de son point de vue qui était effectivement jusqu’alors très liée à la dimension militaire. Dans cette présentation, le concept de G4G est élargi et transformé.

• Il s’élargit à un cadre plus conforme à la situation du monde, qui n’est plus seulement défini par le seul phénomène islamiste. Au contraire, ce cadre s’accorde aux conditions générales de désordre caractéristiques de l’époque postmoderne (immigration, crime organisée).

• Il dépasse le seul cadre militaire qui définissait jusqu’ici (depuis l’apparition du concept G4G) les rapports antagonistes dans le cadre du concept de G4G. De ce point de vue, cette évolution, comme le constate Lind, est en train de prendre par surprise la direction américaniste qui est complètement fascinée par la politique militariste de l’administration GW et la région où s’exerce principalement cette politique (Moyen-Orient, “arc de crise” du Soudan au Pakistan).

L’analyse de Lind et son interprétation de la situation mexicaine nourrissent l’hypothèse de l’ouverture d’une nouvelle période ou de l’annonce de l’ouverture d’une nouvelle époque pour les USA, – d’autant plus que la chose se produit sur la frontière des USA. Le concept de G4G est apparu au début de sa maturité avec l’époque du 9/11. Il est également resté lié à toutes les guerres et opérations liées à 9/11, donc à la question islamiste, la “guerre contre la terreur”, etc. D’une certaine façon, le concept a été “enfermé” et contenu dans une situation contrainte. L’appréciation de Lind tend à le faire sortir de cet enfermement (alors qu’il a lui-même, Lind, contribué en partie à maintenir cet “enfermement” par son interprétation implicitement militaire).

Il est intéressant de noter que cette évolution est observée à propos d’une situation très caractéristique, qui présente plusieurs ruptures potentielles par rapport aux schémas habituels et aux habitudes de la politique occidentale et américaniste. Cela complète autant qu’explique l’évolution observée ci-dessus.

• Cette “sortie” du schéma classique de la G4G se fait dans la plus grande proximité possible des USA; dans le “ventre mou” des USA, dans l’“arrière-cour” des USA qui devient un marchepied vers les USA. C’est confronter directement le centre américaniste du système occidental avec le désordre que ce même système occidental et américaniste a engendré pour le reste du monde. Désormais, on comprend que ce désordre menace également et directement celui qui en est la matrice originelle. Difficile de ne pas songer à l’“effet-boomerang”.

• Le Mexique est le cas d’un échec d’une tentative semi-révolutionnaire qui s’est déroulée dans des conditions étranges, inhabituelles, lors de l’élection de l’actuel président (Calderon), en 2006. Le système, manipulé ou inspiré d’une façon générale par les USA, a fait échouer cette tentative, peut-être à l’aide de provocations. Le constat intéressant est que cette réussite “contre-révolutionnaire” se paye d’une dégradation notable des structures étatiques, aidée en cela par la politique libérale de ce même président/gouvernement très proches dans les conceptions des thèses américanistes.

Il n’y a, pour nous, rien d’étonnant dans ce constat de l’évolution de la G4G, et dans le constat de l’évolution de la situation de désordre qui enfante la G4G et qui accompagne la G4G. Nous avons déjà fait à plusieurs reprises l’hypothèse que la véritable définition de la G4G doit notablement dépasser le domaine militaire, et que, dans cette perspective, nombre d’événements qui nous affectent directement (nous, l’Occident) relèvent de la G4G. Plus en avance dans l’identification et la définition de la G4G, plus on comprend que cette “guerre de la 4ème génération” désigne finalement la situation de désordre que notre système répand dans l’univers, y compris désormais dans nos propres territoires.

Effectivement, il s’agit d’un effet de boomerang classique, qui ne peut nous étonner. Le système américaniste et occidental est parfaitement identifié par cette caractéristique de l’auto-destruction au terme de son expansion universelle. Le système, cette chose monstrueuse, a pour vocation d’engloutir dans ses effets destructeurs et déstructurants (destructeurs parce que déstructurants) l’ensemble de l’univers extérieur avant de se contracter pour se retourner contre lui-même. On peut même avancer l’idée qu’il est, au départ, dans sa forme choisie avec tous les caractères de son idéologie (hyper-libéralisme, individualisme, productivité aveugle, entropie culturelle, etc.), déstructuration pure.

L’arrière-cour renvoie la balle.