Friedman et le dernier tournant en date de la crise

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Rude tâche pour George Friedman, de Strafor.com, dans sa dernière analyse (du 13 octobre en accès libre): comment expliquer le dernier “tournant décisif” en date de la crise, qui a vu l’Europe jouer un rôle prépondérant, aux dépens des USA. Il s’y emploie avec une certaine habileté, qui donne une analyse moins tranchée qu’à l’habitude puisque la faire tranchée, – comme elle mériterait pourtant, – aboutirait à un diagnostic aussi sévère que celui de Kaletsky sur l’absence complète des USA.

Plutôt que s’attacher aux détails labyrinthiques de l’analyse, nous nous en tiendrons à un point qui peut sembler de détail et qui est, à notre sens, simplement essentiel. Il définit la position de l’Europe en profondeur, selon la vision de Friedman, en expliquant la structure et la signification de l’ordre de bataille qu’elle a adoptée. Ce sera, on le verra, pour contester complètement le sens de cette analyse-là tout en mettant en évidence combien certains des composants de cette analyse sont justes, – un paradoxe auquel Friedman nous a habitués.

«What is most interesting in the long run is the fact the Europeans, even in the eurozone, have not attempted a European solution. Nationalism is very much alive in Europe and has emerged, as one would expect, in a time of crisis. And this raises a crucial question. Some countries have greater exposure and fewer resources than others. Will the stronger members of the eurozone help the weaker? At present it seems any such help would be simply coincidental. This is a global question as well. The Europeans have pointed out that the contagion started in the United States. It is true that the Americans sold the paper. But it is also true that the Europeans bought it readily. If ever there was a systemic failure it was this one.

»However, it has always been our view that the state ultimately trumps the economy and the nation trumps multinational institutions. We are strong believers in the durability of the nation-state. It seems to us that we are seeing here the failure of multinational institutions and the re-emergence of national power. The IMF, the World Bank, the Bank for International Settlements, the European Union and the rest have all failed to function either to prevent the crisis or to contain it. The reason is not their inadequacy. Rather it is that, when push comes to shove, nation-states are not prepared to surrender their sovereignty to multinational entities or to other countries if they don’t have to. What we saw this weekend was the devolution of power to the state. All the summits notwithstanding, Berlin, Rome, Paris and London are looking out for the Germans, Italians, French and British. Globalism and the idea of “Europe” became a lot less applicable to the real world this weekend.»

Friedman affirme, avec justesse pour notre compte, que «it has always been our view that the state ultimately trumps the economy and the nation trumps multinational institutions. We are strong believers in the durability of the nation-state». Il ajoute, avec justesse toujours, que «[i]t seems to us that we are seeing here the failure of multinational institutions and the re-emergence of national power». Les leçons qu’il en tire ne peuvent pourtant pas, toujours à notre sens, être plus infondées.

• «Nationalism is very much alive in Europe» est un constat faussé par la signification que le conformisme commun de l’idéologie régnante a donné au mot “nationalisme” (qui demanderait diverses nuances, puisqu’après tout il pourrait aussi bien renvoyer à l’expression “patriotisme économique”, largement employé). Il implique automatiquement un certain isolationnisme, un refus d’un jeu multinational, le fermeture agressive, etc. Au contraire, ce que nous a montré le week-end est un exemple assez rare de coordination des nations européennes, chacune ayant bien compris ses intérêts nationaux et que ceux-ci seraient renforcés par une coordination européenne qui peut être conceptualisé par le terme “solidarité”, jusqu’à être défini comme une véritable “action européenne“. «[T]he idea of “Europe” became a lot less applicable to the real world this weekend.», observe Friedman; acceptons avec indulgence le constat si l’on réduit “l’idée de l’Europe” au monstre caricatural ou utopique c’est selon dont nos élites font la promotion aveugle depuis des décennies; mais il y a beaucoup d’autres “idées de l’Europe”, qui peuvent aussi bien, c’est-à-dire beaucoup mieux figurer l’Europe. Nous en avons eu une classique, efficace, légitime durant ce week-end, – l’idée simple de “l’Europe des nations”, – trop simple pour nos intellectuels idéologues sans doute? La réalité n’a que faire avec les idéologues intellectuels, et il leur reste à aller jouer avec cette poussière de leur idéologie.

• Friedman constate l’échec des institutions internationales, celles de l’Europe en premier, et cela fort justement. L’explication qu’il en donne n’a aucune consistance, d’un conformisme bien attristant. «The IMF, the World Bank, the Bank for International Settlements, the European Union and the rest have all failed to function either to prevent the crisis or to contain it. The reason is not their inadequacy. Rather it is that, when push comes to shove, nation-states are not prepared to surrender their sovereignty to multinational entities or to other countries if they don’t have to. What we saw this weekend was the devolution of power to the state.» L’erreur est patente: les organisations internationales ont échoué d’abord parce qu’elles n’ont strictement rien tenté, qu'elles n'ont pas existé. Elles ont échoué non pas parce que les nations ne leur pas dévolu leur souveraineté mais parce que ces organisations sont incapables de générer la moindre légitimité, et donc incapables de prendre en charge une souveraineté essentielle en temps d’urgence, lorsque la chose est vitale. Toute souveraineté qui leur est transférée en temps normal se transforme en une monstrueuse tracasserie bureaucratique déstructurante des ensembles auxquels elle s’adresse sans pour autant créer la moindre légitimité pour elles-mêmes parce que le moteur exclusif de leur action est une idéologie elle-même déstructurante et illégitime. En la circonstance de la crise, il ne pouvait être question de rien leur transférer. Les institutions internationales ont été pathétiquement absentes, jusqu’à ignorer officiellement la crise en cours comme dans le cas pathétique de la Commission européenne, donc ne demandant rien en fait de transfert de souveraineté. Si les nations l’avaient elles-même voulu, elles n’auraient rien pu transférer de leur souveraineté aux institutions internationales (européennes) parce qu’il n’y avait rien à quoi transférer cette souveraineté. L’illégitimité de ces institutions, comme leur impuissance ontologique à se créer leur légitimité sont apparues d’une façon impressionnante durant ce week-end.

Le jugement de l’Américain Friedman est bien effectivement un jugement américaniste, malgré certaines perceptions chez lui bien plus éclairées que le courant de son parti. Friedman reste étranger à l’idée que la souveraineté et la légitimité ne sont pas des concepts maniés par la volonté mécaniste institutionnelle, par la loi si l’on veut, mais des concepts enfantés par la nature des choses et qui vont là où la nature les crée. Si, en temps normal et courant, c’est-à-dire en temps médiocre de notre postmodernité, cette évidence est transgressée par le fait du prince adepte de l’“outdated dogma”, en temps de crise, la nature des choses balaie tout cela.


Mis en ligne le 14 octobre 2008 à 12H11